Chapitre 258
Mademoiselle Park Sirin était une mage venue de l’Est.
« Vous voulez dire que vous avez commencé à voyager sans même entrer à l’Académie du Faucon Pourpre ? »
« Voyager » était une jolie façon de le dire ; à ce stade, elle tenait plutôt de la vagabonde.
« Oui. J’avais certaines choses à faire. »
Mademoiselle Sirin répondit tout en continuant à graver des cercles magiques le long des chemins empruntés par les bêtes démoniaques. À voir son expertise en la matière, elle devait être une mage de rang assez élevé.
« Ça devrait suffire. Certaines bêtes ne sont pas encore revenues de la chasse. Attendons qu’elles soient toutes endormies, au petit matin. »
« D’accord. Vous avez été rapide, quand même. »
« C’est grâce à votre Magie runique, monsieur Korin. »
Elle était très courtoise. Elle sourit, puis me guida jusqu’à sa tente. Il y avait trois nids en tout, chacun abritant des dizaines de bêtes démoniaques. Pour les attaquer toutes en même temps, des cercles magiques à retardement avaient été gravés tout autour.
Le chemin menant au village était lui aussi bloqué, au cas où certaines s’enfuiraient dans cette direction. Tout avait donc été prévu.
Elle avait dû consacrer beaucoup de temps et d’efforts à ces préparatifs… Ce qui révélait qu’elle était du genre appliqué.
« Mademoiselle Sirin. Vous voulez de la viande séchée ? »
« Volontiers, si ça ne vous dérange pas. »
Elle semblait avoir passé les deux derniers jours à répéter les mêmes gestes, puis le reste de son temps près d’un petit feu de camp qu’elle avait allumé avec sa magie. Par ce temps glacial, au milieu de la montagne et sans la moindre autre source de lumière à proximité, cette mage était seule, uniquement pour tuer ces bêtes démoniaques.
Ou peut-être que ce n’était pas sa seule raison.
Les mages avaient une valeur inestimable. On les traitait avec respect partout où ils allaient, et elle n’avait aucune raison de s’infliger ce genre de corvée volontaire dans un endroit aussi isolé.
Les élèves de l’Académie devaient accomplir un certain nombre d’heures de bénévolat, mais elle n’était pas non plus élève à l’Académie.
« Mmh… »
Tout en grignotant la viande séchée que je lui avais donnée, mademoiselle Sirin sortit de son sac quelque chose qui ressemblait à une carte.
« Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je.
« Ah… ! »
Elle fut très surprise que je l’aie vue et la rangea aussitôt dans son sac. Elle avait l’air… un peu maladroite.
« Ce n’est… rien. »
« Je vois. »
Je ne ressentis pas le besoin d’insister sur ce qu’elle cherchait à cacher et n’en parlai plus.
« Au fait, Korin-oppa… »
Oppa ?
Je tournai aussitôt la tête en entendant ce mot.
« Ah, euh… » Elle hésita, puis s’excusa. « Pardon, j’ai l’habitude d’appeler “oppa” les hommes plus âgés que moi. »
« C’est une excellente habitude ! Ça fait plaisir à n’importe quel homme ! »
Ouf… C’était triste, parce que seule Ran m’appelait grand frère. J’avais demandé une fois à Marie et Alicia de m’appeler comme ça, mais elles avaient refusé avec un air si dégoûté que je ne pouvais pas leur redemander.
Oh ? Attendez. Maître le ferait peut-être si je le lui demandais.
[Euh… Korin o… grand frère ?]
Kyaaa~. Rien que d’imaginer son embarras, tandis qu’elle maugréerait sur son âge tout en m’appelant quand même grand frère à contrecœur, ça me mettait de bonne humeur.
Voilà qui était remarquable. Je décidai d’insister en rentrant.
« À quoi pensez-vous ? »
« À mes amis proches. »
Évidemment, je n’étais pas assez culotté pour les qualifier de « candidates au titre de petite amie ».
« Vous avez l’air d’avoir beaucoup d’amis », dit-elle.
« C’est le cas. »
Bien sûr, seuls quelques-uns d’entre eux étaient des « amis » au sens particulier du terme… Enfin, à vrai dire, il y en avait pas mal.
« Haa… » soupirai-je.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
« Euh… Est-ce que je peux vous raconter quelque chose ? »
J’avais besoin de me confier à quelqu’un. Jaeger et Lark se seraient contentés de me condamner d’un regard plein de préjugés.
Elle pourrait peut-être me donner un autre point de vue, plus objectif. Et surtout… j’avais l’impression de la connaître d quelque part.
Ma langue trop bien pendue était peut-être une erreur, née de cette impression de familiarité.
« C’est à propos d’un ami. »
Je savais que ça ressemblait beaucoup à une histoire qui parlait de moi, mais alors ? Même si elle se montrait sceptique, elle n’allait pas fouiller dans la vie d’un inconnu, si ?
À l’exception de l’histoire du Précepte, je lui racontai la situation dans laquelle je me trouvais.
« Vous voulez dire que… »
Mademoiselle Sirin baissa la tête après avoir entendu mon récit. Ses épaules semblaient trembler, mais… je me faisais peut-être des idées.
« Il y a sept gar… je veux dire, sept personnes autour de “votre ami”, c’est bien ça ? »
« Si on compte la personne qui a plusieurs personnalités comme une seule, oui. »
« Huit, hein… Haha, putain. Il n’a pas changé, ce con. »
« Mademoiselle Sirin ? »
Je n’avais pas bien entendu ce qu’elle marmonnait, mais au lieu de répéter, elle releva la tête et afficha un sourire sarcastique, presque joyeux.
« Donc, si je comprends bien, vous ne voulez pas choisir une personne et rendre toutes les autres malheureuses ? »
« C’est exactement ça. »
Je ne voulais rien faire que je regretterais et souhaitais que tout le monde soit heureux. Et même si je ne le lui avais pas dit, c’était aussi un problème qui touchait directement à ma propre vie, à cause du Précepte.
« C’est un problème difficile. »
Et comment… À moins de les convaincre une par une, il n’y avait peut-être pas d’autre solution.
« Mais avant de chercher des solutions à un problème aussi compliqué, il faut prendre en compte la personnalité des personnes concernées. Ça nous permettra d’évaluer si on peut les convaincre ou non. »
« Oh… »
Comme on pouvait s’y attendre d’une mage, elle raisonnait avec beaucoup de logique. Pourquoi notre aînée Marie ne pouvait-elle pas être aussi logique et rationnelle ?
« Quels sont leurs traits de caractère ? demanda-t-elle. Leurs particularités suffiront, je pense. »
« Oui. Euh… »
Je réfléchis un instant, mais, pour une raison ou une autre, j’avais l’impression de pouvoir tout raconter à « cette personne ».
« L’une d’elles est une aînée très mignonne et facile à vivre. Elle vient d’une famille d’agriculteurs et elle est si affectueuse qu’elle fait bouillir les pommes de terre qu’elle reçoit de chez elle pour les partager avec ses cadets. »
Mais le hic, c’était que Marie venait d’une famille immensément riche.
« Elle voulait vraiment tout faire pour moi. Ah… Je me souviens encore du jour où elle a fait venir une escouade de vouivres pour fêter l’obtention de mon titre de noblesse… »
Rien que d’y penser, j’en avais le vertige. J’avais refusé, trouvant qu’elle en faisait beaucoup trop, mais Marie m’avait répondu :
[Je peux tout faire pour toi, et j’en ai envie, si ça peut alléger ne serait-ce qu’un peu le poids qui pèse sur tes épaules. Un titre de noblesse ? Des terres ? Hresvelgr ? Rien de tout ça n’a autant d’importance.]
[Je veux te donner tout ce que j’ai et faire tout ce que je peux pour toi. Parce que tu comptes tellement, tellement pour moi… Et si tu veux emprunter une route difficile et dangereuse… alors je veux au moins en aplanir un peu le chemin.]
Elle m’avait tout offert sans compter. De l’argent, un titre de noblesse, des hommes… et même son amour.
« Je lui suis reconnaissant pour tout ce qu’elle a fait. Elle m’a tellement aidé, elle est si adorable et… j’ai une immense dette envers elle. »
« … »
— Crac !
J’entendis quelque chose se briser et levai les yeux. Le stylo de mademoiselle Sirin était cassé en deux.
« Mademoiselle Sirin ? »
« Ah~ Je l’ai serré trop fort sans faire exprès… Continuez, je vous prie. »
« Qu’est-ce que vous écriviez ? »
« Je voulais tout mettre en ordre pour pouvoir examiner la situation objectivement. »
Oh… Comme on pouvait s’y attendre d’une mage. Elle était très méthodique.
« Et les autres ? »
« Hmm… »
Je continuai mon récit. J’avais l’impression de pouvoir tout raconter à cette personne.
« C’est difficile à dire. »
La conclusion à laquelle elle arriva après avoir écouté toute mon histoire fut un peu décevante.
« Je suis désolée de ne pas avoir pu vous aider », s’excusa-t-elle.
« Non, ce n’est pas grave. Rien que d’en parler m’a fait du bien. »
Même une mage intelligente ne pouvait pas démêler les nœuds de ma vie amoureuse compliquée.
« Je vais monter la garde. Vous devriez aller vous coucher. »
Il était un peu tôt pour dormir, mais nous devions nous lever au petit matin ; mieux valait donc prendre un peu d’avance.
« D’accord. Merci. »
………
……
…
Au milieu de la nuit, une ombre se posa sur le visage de Korin, qui dormait dans un sac de couchage près du feu de camp.
Park Sirin, qui projetait cette ombre, le regardait de haut avec une indifférence glaciale, bien différente des sourires affables qu’elle avait affichés toute la journée.
« Il n’a toujours pas changé. »
Il était exactement comme avant.
C’était tout simplement dans sa nature.
Il était trop gentil.
Et même maintenant… il y avait trop de filles autour de lui.
Obtenir des réponses de sa part n’avait pas été bien difficile.
Par le passé comme aujourd’hui, il était vulnérable aux « drogues ». Mais, pour une raison ou une autre, sa résistance à la magie avait augmenté de façon aberrante depuis la dernière fois ; elle avait donc dû recourir à une malédiction très puissante.
« … Putain. Il est beaucoup trop beau. »
Elle avait suivi ses traces sur Terre, et Sirin connaissait désormais son vrai nom et son véritable visage.
Le fait que cela n’ait rien changé à ses pensées ne faisait que témoigner de la profondeur de ses sentiments pour lui.
Sirin sortit les notes qu’elle avait prises pendant sa conversation avec Korin.
Bien qu’il n’eût jamais donné leurs noms, un joueur de <Heroic Legends of Arhan> pouvait facilement les déduire à partir de leurs origines, de leurs caractéristiques et de leur personnalité.
— Marie Dunareff
— Hua / Ran
— Alicia Arden
— Lunia Arden
— Estelle Hadassa El Rath
— Miruam Elizabeth El Rath
— Erin Danua
Chacune d’entre elles était un personnage nommé de Rang Unique ; toutes étaient sans aucun doute des figures clés de <Heroic Legends of Arhan> et parmi les personnes les plus puissantes de ce monde.
En contemplant les notes consacrées à ces puissances… cette « liste », Park Sirin marmonna d’une voix froide :
« Tant de salopes à tuer. »
De stupides PNJ qui ne connaissaient pas leur place.
****
Au lever du soleil, mademoiselle Sirin et moi descendîmes de la montagne après avoir exterminé les nids de bêtes démoniaques.
« … »
« … »
Deux paires d’yeux mécontents se posèrent sur moi à mon retour au village.
« Ce n’est pas ce que vous croyez. »
« Bien sûr. »
« Mais oui, mais oui~ »
« Je vous dis que ce n’est pas ça ! »
J’avais beau avoir beaucoup de femmes autour de moi, je n’allais pas flirter avec une autre en une seule nuit passée à la montagne, quand même !
« Enchantée, je m’appelle Park Sirin. »
« … Jaeger Hinzpeter. »
« Salut, moi, c’est Lark Buhgman. »
Ils se saluèrent tous les trois. Mademoiselle Sirin paraissait un peu raide, mais elle sourit en se tournant vers moi.
« Ce sont vos amis ? »
« Plus ou moins. »
« Petit salaud… ! » Jaeger leva le poing en plaisantant, mais, l’espace d’un instant, le visage de mademoiselle Sirin se crispa.
« Allez, arrêtons de plaisanter. Vous avez fini de déblayer la neige ? »
Un peu inquiet, j’arrêtai Jaeger et changeai aussitôt de sujet. Lark répondit :
« Pas encore, mais ça ne devrait pas tarder. Le plus gros problème, ce n’était pas la neige, mais les bêtes démoniaques qui descendaient parfois chercher de la nourriture. »
« On s’en est occupés. Il ne devrait plus y avoir de problème de ce côté-là. »
« Vraiment ? Dans ce cas… il ne nous reste plus grand-chose à faire. »
Notre mission de bénévolat devait durer une semaine, et je n’aimais pas l’idée de déjà rentrer…
« On pourrait chasser dans les environs et offrir de la viande aux villageois ? »
Je pouvais chasser, et Jaeger s’occuperait de la cuisine. Nous avions déjà mangé de la viande ensemble et, à ma grande surprise, Jaeger était un excellent cuisinier quand il s’agissait de viande.
« On pourrait, mais j’ai entendu parler d’une légende intéressante en déblayant la neige hier. Apparemment, elle est liée à ce village. »
Qu’est-ce que ça allait encore être ? Je l’écoutai avec scepticisme, mais Lark enchaîna à son tour, ce qui rendait l’histoire plus crédible.
« Ça avait l’air assez sérieux, commenta Lark. »
« Vraiment ? De quelle légende s’agit-il ? »
Y avait-il quelque chose dans ce village ? Dans le jeu, on y passait de temps en temps, mais…
« Il y aurait un endroit secret où sont cachés des trésors~ »
« Ah… »
Mademoiselle Sirin fut la première à réagir. Puis ce fut mon tour.
« Un endroit rempli de trésors ? » demandai-je.
« Oui. Il paraît qu’autrefois, un héros y aurait caché toutes sortes de trésors terrestres. »
Cette légende n’avait aucune preuve pour l’étayer, mais elle me rappelait quelque chose.
Ce serait… ça ?
Je n’étais venu ici qu’une seule fois dans le jeu, pour la quête principale, mais je me rappelais que c’était dans ce village qu’on pouvait rencontrer au hasard un PNJ chasseur de trésors et lui acheter une carte au trésor.
Attendez… La carte que mademoiselle Sirin tenait hier soir…
« Mademoiselle Sirin ? Vous cherchiez ces trésors, vous aussi ? »
« Ah, euh… »
Elle hésita, puis baissa la tête et l’avoua.
« Oui. C’est… probablement la même chose que je cherche. »
Je vois. Je comprenais maintenant pourquoi une mage faisait du bénévolat ici, pratiquement gratuitement.
****
Dans <Heroic Legends of Arhan>, il y avait beaucoup de PNJ qu’on pouvait croiser au hasard. Parmi eux se trouvait un PNJ chasseur de trésors qui avait abandonné son métier et cherchait à vendre sa carte.
Et l’endroit qu’on pouvait visiter grâce à cette carte au trésor… Eh bien, même si ça n’avait pas grand intérêt pour moi, ça ferait tout de même une petite aventure sympathique.
« C’est incroyable que vous soyez venue jusqu’ici avec une carte au trésor que vous avez achetée. »
« Non, j’étais simplement curieuse. »
Mademoiselle Park Sirin avait donc rencontré le chasseur de trésors que je n’avais jamais croisé, puis acheté sa carte.
On l’aurait normalement pris pour un escroc. C’était donc surprenant qu’une habitante de ce monde comme elle ait fait un achat que seuls les joueurs auraient dû faire.
« Vous voulez chercher le trésor avec nous ? proposai-je.
« Pardon ? Euh… »
« On ne sait jamais, pas vrai ? On pourrait tomber sur un vrai trésor. »
À vrai dire, ce n’était pas un trésor qui rendrait riche à millions, et il n’y avait pas non plus de raison de le partager équitablement. Chacun ne pouvait le récupérer qu’une fois, et une même personne ne pouvait pas en obtenir un deuxième.
Si je proposais à mademoiselle Sirin de chercher le trésor avec nous, c’était uniquement par amitié pour ces satanés amis.
« Oh, une chasse au trésor… Mon rêve, autrefois, c’était de devenir chasseuse de trésors. »
« … Ça a l’air pénible, mais bon, si toi, tu y vas, Korin, je viens aussi. »
Jaeger et Lark. Ils passaient toujours au second plan, faute d’être les combattants les plus puissants de nos groupes, mais ce serait un beau cadeau pour eux, maintenant que tout était terminé.
Enfin, encore fallait-il qu’ils en aient envie.
« Je suis plutôt douée pour trouver des trésors, vous savez. Qu’en pensez-vous, mademoiselle Sirin ? »
« Mmh… Si vous le dites, Korin-oppa… »
Mademoiselle Sirin réfléchit un instant, puis finit par accepter ma proposition.
« Tout se déroule comme prévu. »
Elle avait l’air d’afficher un sourire plutôt maléfique… Non, je devais me faire des idées.