« Qui est là ?! »
Tous trois restèrent figés de stupeur en voyant des particules dorées se rassembler devant eux, jusqu’à prendre forme humaine.
Raiden et Theodore s’avancèrent tous deux, protégeant instinctivement Aria derrière eux, et dévisagèrent l’individu avec méfiance.
« Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous nous voulez ? » lança Theodore d’un ton féroce en fusillant l’inconnu du regard. Il n’y pouvait rien.
Ce type ressemblait beaucoup trop au père indigne d’Aria.
Raiden ne dit rien et s’avança calmement, tandis que Rose glissait de ses bras jusqu’au sol.
En voyant ces trois gamins se tenir sur leurs gardes devant lui, l’inconnu ne put s’empêcher de rire.
« Ha ha ha ha ! Cela faisait si longtemps que je n’étais pas sorti. On dirait que la nouvelle génération m’a complètement oublié. Laissez-moi vous examiner de plus près. Hmm… Vous deux, vous êtes sans aucun doute de ma lignée. Mais toi, tu n’es pas ma descendante, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que… ? Je sens… Fenrir et White… Non, non, non, non, non ! Pourquoi portes-tu son odeur ? Pourquoi as-tu l’odeur des protecteurs des Êtres Cendrés ? Tu n’as pas la lignée ! Qui es-tu, au juste ? »
À ces questions, le groupe resta silencieux. Raiden, surtout, était stupéfait.
Que venait-il de se passer ? À l’entendre, cet homme pouvait être un ancêtre des deux frères et sœurs. C’était à peu près tout ce qu’il avait compris ; les propos suivants sur les Êtres Cendrés lui étaient complètement passés au-dessus de la tête.
« Hé, le vieux, t’es un de nos ancêtres ou tu essaies juste d’arnaquer des gamins ? C’est un piège ? » Après quelques minutes de silence, Theodore prit les devants et interrogea l’homme qui leur faisait face.
Le vieil homme semblait avoir retrouvé un peu de son calme, mais il jetait encore de temps à autre un regard à Raiden.
« Vous ne me connaissez vraiment pas ? Hum, laissez-moi me présenter. Je m’appelle Valcoric StormWind, le tout premier patriarche de la famille Stormwind. Vous avez au moins entendu parler de moi, non ? »
Valcoric joignit les mains dans le dos, inclina la tête à quarante-cinq degrés et se mit à contempler le lointain, dans l’attente de l’admiration et de la vénération de ses descendants.
Mais il conserva la pose quelques secondes sans entendre le moindre cri d’émerveillement, sans recevoir la moindre marque de respect. Il commença à se sentir gêné.
Ce n’était pas vraiment leur faute. Theodore appartenait à une branche secondaire de la famille et n’avait jamais reçu d’explications détaillées sur ses ancêtres. Tout ce qu’il avait à faire, c’était se battre et devenir plus fort.
Aria, en revanche, était l’enfant chérie de la branche principale. Mais avant qu’elle ait pu découvrir ses ancêtres et leurs hauts faits, on l’avait dépouillée de sa lignée et rejetée. Elle ne savait donc rien de ses ancêtres, elle non plus.
Quant à Raiden, inutile de préciser qu’il n’était qu’un étranger venu faire un petit boulot.
Voilà comment ils en étaient arrivés à cette situation gênante, qui faisait perdre la face à leur ancêtre.
Ne supportant plus ce malaise, Aria sortit de derrière Theodore et prit la parole.
« Euh… Je crois avoir entendu parler de vous. Vous êtes notre glorieux ancêtre, celui qui a fondé notre clan, n’est-ce pas ? » devina Aria en se fondant sur ses paroles.
« C’est ça, c’est bien moi ! Je suis heureux que vous vous souveniez encore de moi. Brave petite ! » Le visage de Valcoric s’éclaira d’un sourire. Il avait été un homme extraordinaire, le patriarche de la famille Stormwind, sans égal à des centaines de milliers de kilomètres à la ronde. Pourtant, il ne s’était jamais senti aussi ridicule à parader qu’à cet instant. Il était donc simplement heureux qu’elle le connaisse et n’osa pas réclamer davantage de reconnaissance.
À ces mots, Aria se détendit un peu. Malgré sa ressemblance avec son père indigne, cet homme n’avait rien à voir avec lui ; il dégageait plutôt une douceur désarmante.
À le voir la féliciter si spontanément, elle était absolument certaine que ce n’était pas un stratagème de son père. Cet homme était simplement doué pour exprimer toute une palette d’émotions.
Le sourire de Valcoric s’élargit tandis qu’il regardait Aria. Son regard débordait d’une fierté qui la réchauffait autant qu’elle la troublait.
« Tu me rappelles ma fille, dit-il doucement. Elle avait la même flamme dans les yeux. Le même entêtement, le même refus de baisser les bras, même quand tout semblait perdu. »
Aria sentit son souffle se bloquer dans sa gorge.
« Votre… fille ? »
« Oui. » Valcoric hocha la tête et tourna le regard vers le réceptacle lumineux derrière eux. « Personne ne t’a jamais raconté comment c’était autrefois, hein ? On ne t’a jamais dit pourquoi la famille Stormwind a été fondée ?² »
Theodore s’avança, toujours sur ses gardes, mais sa curiosité l’emportait manifestement sur sa méfiance.
« Tout ce que je sais, c’est qu’on est censés faire partie des grands clans, qu’on contrôle la frontière nord et que notre lignée est spéciale. Mais personne ne m’a jamais expliqué pourquoi. »
Valcoric poussa un long soupir et ses épaules s’affaissèrent, comme si le poids des siècles venait soudain de s’abattre sur elles.
« La famille Stormwind n’a pas été fondée pour le pouvoir ou la gloire, dit-il à voix basse. Elle est née d’une nécessité. Quand j’étais jeune, toute cette région n’était qu’une vaste étendue sauvage. Des bêtes de Terre sauvages erraient librement, détruisant les villages, tuant les fermiers et déchiquetant quiconque avait l’imprudence de voyager seul. Il n’y avait ni villes, ni académies, ni clans. Seulement le chaos. »
Il marqua une pause, le regard perdu, comme s’il revoyait ces antiques batailles se dérouler sous ses yeux.
« Je me suis battu pendant cinquante ans. Cinquante années de sang, de sueur et de larmes. J’ai tué des centaines de bêtes de niveau Platine. J’ai affronté des monstres de niveau Diamant qui feraient pisser de peur vos soi-disant Maîtres de Combat d’élite. Peu à peu, morceau par morceau, nous avons défriché un endroit sûr où les gens pourraient vivre. Nous avons bâti des murs. Nous avons formé des soldats. Nous avons établi la première véritable ligne de défense contre les terres sauvages. »
Raiden l’écouta en silence, le visage impassible.
Quelque chose dans la façon dont parlait Valcoric lui paraissait… sincère. Ce n’était pas l’arrogance fanfaronne de quelqu’un qui cherchait à impressionner les autres. C’était la fierté lasse d’un homme qui avait réellement vécu ce qu’il racontait.
« Mais le pouvoir corrompt, poursuivit Valcoric, la voix empreinte d’amertume. À mesure que la famille grandissait, son ambition grandissait aussi. Ce qui avait commencé comme une mission de protection devint peu à peu une affaire de contrôle. De domination. Il fallait prouver que la lignée Stormwind était supérieure à toutes les autres. »
Il regarda Aria droit dans les yeux.
« Ma lignée n’y a pas échappé. Ses membres se sont mis à vivre comme des lâches, terrifiés par leur propre faiblesse. »
Les mains d’Aria tremblèrent le long de son corps.
Pendant des années, elle avait cru que les actes de son père étaient justifiés. Qu’elle était faible. Qu’elle méritait d’être rejetée.
Entendre cet ancêtre antique, le fondateur du clan tout entier, traiter les siens de lâches détendit quelque chose dans sa poitrine.
« Pourquoi nous racontez-vous tout ça ? » demanda soudain Raiden.
Valcoric se tourna vers lui.
« Parce que vous devez comprendre ce contre quoi vous vous battez. La famille Stormwind que vous connaissez aujourd’hui n’est pas celle que j’ai fondée. Ce n’est qu’une ombre. Une coquille vide qui a oublié sa raison d’être. »
Il désigna le réceptacle lumineux.
« Et c’est pour cela que j’ai dormi si longtemps. »
Theodore ouvrit de grands yeux.
« Dormi ? »
« Oui. » Valcoric hocha la tête. « Mon âme est liée à cet autel depuis le jour de ma mort. J’ai créé cet endroit comme un sanctuaire, un lieu où la lignée pourrait être protégée et transmise à des héritiers dignes. Mais, au fil du temps, le rituel s’est corrompu. Les anciens ont commencé à l’utiliser à leur profit, à mettre les candidats à l’épreuve, à rejeter ceux qui échouaient et à traiter la lignée comme un outil plutôt que comme un héritage. »
Il regarda Aria avec une expression presque désolée.
« Je pouvais tout voir et tout ressentir, mais je ne pouvais pas me réveiller. La lignée était devenue trop faible, trop diluée par la cupidité et l’arrogance. Mais ensuite… tu es arrivée. »
Aria cligna des yeux.
« Moi ? »
« Ta lignée, pour être précis, répondit Valcoric, la voix pleine d’émerveillement. Même dépouillée de son pouvoir, même abîmée et réprimée, elle était encore assez forte pour me réveiller. Tu comprends ce que cela signifie ? Ton potentiel dépasse celui de n’importe quel membre de la famille Stormwind depuis trois cents ans. Il dépasse celui de ton père. Celui des anciens actuels. »
Aria sentit ses jambes fléchir.
Toute sa vie, on lui avait répété qu’elle ne valait rien. Qu’elle était un échec. Une déception.
Et voilà qu’un ancêtre antique lui disait qu’elle était plus forte qu’eux tous réunis.
« C’est… c’est impossible », murmura-t-elle.
« Ça ne l’est pas. » La voix de Valcoric était ferme. « Je ne mentirais pas à ce sujet. La lignée reconnaît les siens. Et elle t’a choisie. »
Raiden, qui était resté silencieux jusque-là, prit enfin la parole.
« Et maintenant, qu’est-ce qui va se passer ? »
Valcoric le regarda, puis posa les yeux sur le réceptacle avant de revenir à Aria.
« Maintenant, dit-il lentement, elle reprend ce qu’on lui a volé. La lignée lui revient de droit. Aucun ancien, aucun patriarche, aucun conseil ne peut y changer quoi que ce soit. »
À ces mots, Aria s’avança. Ses mains tremblaient encore, mais son regard était ferme.
« Comment je dois faire ? »
Valcoric sourit. « Touche le réceptacle. La lignée te reconnaîtra. Elle retournera à sa véritable détentrice. »
Aria contempla une dernière fois le réceptacle lumineux.
Puis elle tendit la main.