Chapitre 9
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Je n’ai pas besoin d’une famille ◈
Épisode 9
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* * *
Je me trouvais à la croisée des chemins.
La question était de savoir si je devais mourir ou non.
Partir, vivre libre pendant exactement dix ans, puis mourir ? Ou mener une longue vie en les affrontant chaque jour ?
Gillian présentait le mariage comme un compromis, mais je ne me faisais aucune illusion.
Rien ne garantissait que l’époux choisi par le duc serait meilleur qu’eux.
À vrai dire, si Vivette Ashwilt était méprisée dans le monde des mages, c’était uniquement parce qu’elle ne pouvait pas utiliser la magie. En dehors de sa famille, il n’y avait pas de meilleur parti à marier dans tout l’Empire.
Elle était littéralement d’une beauté époustouflante, issue d’une riche et noble maison ducale, et avait même bon caractère.
Si elle le souhaitait, elle pouvait même épouser un membre de la famille impériale.
Le prince était apparemment encore adolescent, ce qui rendait cette possibilité difficile à envisager. Mais en dehors de la lignée directe, il y avait des candidats. Le premier qui me vint à l’esprit fut le grand-duc Isherwolf, qui avait à peu près son âge.
Il avait des origines tout aussi prestigieuses, si bien que la haute société espérait discrètement que les deux se rencontrent. Pourtant, ils ne s’étaient même jamais trouvés dans la même pièce.
La faute en revenait au père de Vivette, qui n’était pas homme à se laisser faire.
« Ma fille épouser un non-mage ? Quelle absurdité ! »
Chaque fois que sa voix tonitruante, digne d’un chanteur d’opéra, résonnait dans le manoir, les gens de la capitale venus arranger un mariage prenaient leurs jambes à leur cou.
Il se montrait tout aussi intraitable avec les mages.
« Vivette doit épouser le plus grand mage du continent ! Même un grand seigneur possédant cent châteaux et forteresses ne conviendrait pas s’il n’était pas mage. »
Les exigences du duc en matière de mage d’exception étaient hautes comme une montagne.
*Même Harris, arrivé deuxième à l’Académie, ne lui suffisait pas. N’accepterait-il que le maître de la Tour des Mages ?*
« Le maître de la Tour des Mages ? Xavier est trop vieux. Il a déjà passé la trentaine, non ? »
Non, même le plus jeune des maîtres de la Tour des Mages ne pouvait le satisfaire.
À ce rythme-là, j’avais l’impression que je ne me marierais pas tant qu’il serait en vie.
Est-ce que cela signifiait que je devais vraiment continuer à vivre ici ?
Souffrir moralement, perdre la santé et rester seule, sans personne que je puisse appeler ma famille ?
Et ce n’était pas tout.
« Qu’est-ce qui ne va pas avec le repas ? »
Le repas était particulièrement mauvais aujourd’hui. J’avais toujours mangé sans me plaindre, habituée à la nourriture fade de l’hôpital, mais même les ingrédients avaient l’air douteux.
Comme j’assaisonnais à peine mes plats, l’odeur de moisi des légumes ressortait d’autant plus.
« Mademoiselle… Ce n’est pas notre faute. »
Les servantes de l’annexe hésitaient, Lola et moi sous les yeux.
« Eh bien, euh… On nous les a apportés de la maison principale… »
« Ils ont détourné une partie des provisions. »
Je n’avais pas besoin de vérifier pour le savoir. Le duc m’avait mise au rebut, alors ils me prenaient pour une proie facile.
« A-alors, nous sommes allées demander des explications à la maison principale, mais elles ont dit qu’on n’y pouvait rien, puisque toutes les récoltes avaient gelé en hiver ! »
Dans un monde où la magie existait, et dans le manoir d’un mage qui plus est, c’était une excuse ridicule.
« Elles nous ont seulement réprimandées, en demandant comment des servantes de l’annexe osaient protester contre celles de la maison principale… »
Je poussai un long soupir.
Pour moi, cela ne signifiait que manger de mauvais plats. Mais pour les gens de l’annexe, c’était différent.
Ils étaient parmi les rares à se montrer gentils avec Vivette, et je voulais trouver un moyen de remettre les choses en ordre.
« Vraiment ? Je devrais peut-être aller leur retourner la maison bientôt. »
« Pardon ? »
Au lieu de se réjouir, les servantes agitèrent les mains pour essayer de m’arrêter.
« Vous ne pouvez pas, mademoiselle ! Et si le duc se mettait encore en colère ? »
« C’est vrai. Et si vous receviez une punition encore plus sévère à cause de nous… ? »
« Vous n’avez pas à vous en inquiéter. »
« Comment ça ? »
« Père a dit : “Je ne veux plus entendre parler d’elle, sous aucun prétexte !” Il ne devrait pas se plaindre si je vais semer un peu de désordre à la maison principale pendant son absence, n’est-ce pas ? »
Dans les querelles où l’émotion prenait le dessus, la première personne à se soucier de l’autre avait perdu. Je devais agir avec assurance.
Lola interrompit mes réflexions.
« Euh, mais, mademoiselle… Comment comptez-vous vous rendre à la maison principale ? L’accès vous est interdit. »
Pas interdit. Défendu, Lola.
Elle avait tout de même raison. Si j’y débarquais sans réfléchir, les chevaliers risquaient de m’arrêter. Je n’y perdrais que davantage la face.
« … Il n’y aurait pas quelqu’un que je pourrais envoyer à ma place ? Quelqu’un qui ait plus d’autorité que les servantes de la maison principale ? »
À ces mots, l’une des servantes leva timidement la main.
« Si c’est ce qu’il vous faut, il y a bien quelqu’un qui ferait l’affaire… »
« Vraiment ? »
« C’est la personne la plus haut placée dans le vieux bâtiment de l’annexe, derrière nous. Elle fait encore plus peur que le duc. Et elle est très stricte… »
Mais la servante ne put finir sa phrase.
Celle qui se tenait à côté d’elle lui donna un coup de coude dans les côtes et lui chuchota quelque chose. Le visage de la première pâlit peu à peu.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Ah, pardon, mademoiselle. J’ai entendu dire qu’elle était très malade en ce moment. »
Malade ? C’était vraiment tout ?
* * *
« Waouh, il pleut alors qu’on est en plein hiver. »
En Corée, l’hiver aurait déjà été assez avancé pour qu’il neige, mais Erenston bénéficiait d’un climat relativement doux.
Dans les souvenirs de Vivette aussi, il n’avait neigé que quelques fois.
Malgré tout, l’hiver restait l’hiver. Il neigeait de temps à autre.
*Comme la famille de Vivette.*
Songeant à cette absurdité, je refermai la fenêtre pour me protéger de la pluie battante.
Mais l’instant d’après, je la rouvris en grand.
La pluie martelait mes oreilles avec violence.
« Quoi ? On dirait une personne, là-bas. »
Au loin, une silhouette se tenait près de la fenêtre du bâtiment en face du mien.
Elle était si pâle qu’on aurait dit un fantôme. Un fantôme prisonnier du vieux bâtiment de l’annexe.
Non, non. Pourquoi pensais-je aux histoires de fantômes que Vivette avait entendues enfant ?
Tout ça n’était que des inventions destinées à effrayer les enfants, pour les empêcher d’aller dans des endroits dangereux.
… Même si je ne comprenais pas pourquoi il fallait leur faire peur pour les empêcher d’aller dans le vieux bâtiment de l’annexe.
Après m’être calmée pour ne pas avoir peur avant de me coucher, je me sentis étrangement mal à l’aise.
*Ce serait pire si ce n’était pas un fantôme. Elle va tomber.*
La personne, les cheveux lâchés, tendait un bras vers le ciel nocturne pluvieux.
La rambarde ne lui arrivait qu’au creux de l’estomac.
*Ah… C’est dangereux.*
Je n’attrapai que le peignoir posé sur ma chaise et me précipitai dehors.
* * *
Quand j’arrivai, la femme était à moitié basculée par-dessus la rambarde basse du balcon, abandonnée là, trempée jusqu’aux os par la pluie d’hiver.
Son centre de gravité avait déjà trop basculé vers l’avant et elle ne pouvait pas remonter toute seule.
Elle serait probablement tombée si je l’avais laissée là. Si j’avais tardé le temps de boire une gorgée de thé, ne serait-ce qu’un instant.
« Faites attention. Vous avez failli vous blesser gravement ! »
Après avoir réussi de justesse à la hisser, je haussai la voix, encore sous le choc.
Mais mes paroles ne l’atteignirent pas.
Il me suffisait de croiser son regard vide pour le comprendre. Elle n’avait pas toute sa tête. On aurait dit qu’elle rêvait.
*Elle est malade.*
Durant mes dernières années à l’hôpital, j’avais vu beaucoup de patients comme elle. Je ne fus donc pas particulièrement surprise de trouver quelqu’un qui errait sans raison en pleine nuit.
Ce qui me surprit vraiment, c’était qu’on ait laissé une personne comme elle seule dans une pièce remplie de dangers.
Quelqu’un dont l’état était si grave qu’elle ne reconnaissait même pas le danger.
« Vous allez prendre froid si vous restez ici plus longtemps. Allez, venez, on va dans une pièce bien chauffée pour que vous puissiez dormir comme il faut. Changez-vous aussi, ces vêtements sont trempés. »
Mais il n’y avait pas de feu dans la pièce. Par une journée d’hiver pareille.
J’eus beau fouiller près de la cheminée, je ne trouvai pas la moindre pierre de mana pour alimenter le feu. Je n’eus donc pas d’autre choix que de l’emmener dans la nouvelle annexe où je vivais.
Je ne croisai pas une seule servante dans le long couloir du vieux bâtiment de l’annexe.
« Restez ici, juste pour cette nuit. Dès qu’il fera jour, je vous ramènerai là où vous devez être. »
Et je dirai ma façon de penser à ces gens.
*Travaillait-elle ici autrefois ?*
Peut-être son esprit s’était-il peu à peu embrumé et son corps affaibli, mais elle n’avait pas d’enfants pour la recueillir et était donc restée dans cet endroit si inhumain.
Je regardai tristement la femme, assoupie sur le canapé près du feu flamboyant sans même avoir enlevé ses chaussures.
*Elle ne doit pas être beaucoup plus âgée que le duc Ashwilt. Comment se fait-il qu’elle soit déjà…*
Elle avait peut-être une cinquantaine d’années. Malgré son âge, elle avait encore une allure digne et droite.
Mais celle-ci se trouvait dissimulée sous sa longue chemise de nuit blanche, ample et traînante, et ses cheveux blancs défaits.
Tout en elle était si pâle que je comprenais qu’on puisse la prendre pour un fantôme, la nuit, en la voyant de loin.
*Tiens ?*
À force de l’observer, quelque chose me parut étrange.
*Les servantes portent normalement des vêtements aussi beaux ?*
Rien que par sa couleur, elle se distinguait des vêtements de nuit fournis aux servantes. Même moi, qui ne connaissais pas grand-chose aux vêtements de ce monde, je voyais que le tissu était bien plus fin que celui des tenues que Lola et les autres servantes portaient lors des grandes occasions.
Et puis, il y avait ses cheveux blancs.
Serait-elle… ?
Après y avoir réfléchi un instant, je chassai aussitôt cette idée.
*Non. Ses cheveux ont probablement simplement blanchi avec l’âge. Ce ne peut pas être une Ashwilt.*
Il était impossible qu’elle soit une Ashwilt.
Par une froide journée de pluie battante, alors que pas même un chien ou un cheval n’aurait été laissé dehors, on l’avait abandonnée seule dans une pièce sans chauffage et sans personne pour s’occuper d’elle. Elle avait failli tomber par-dessus la rambarde et mourir. Une femme au destin aussi misérable ne pouvait pas être une Ashwilt comme le duc ou Gillian, qui vivaient confortablement dans la maison principale. Même moi, qui n’étais qu’un fardeau dont personne ne voulait, j’avais des domestiques pour s’occuper de moi.
Si les Ashwilt avaient ne serait-ce qu’un semblant de décence, ils ne pourraient pas traiter ainsi quelqu’un de leur propre maison.
En tout cas, pas un membre de leur famille.
Qu’elle ait deviné ou non ce que je pensais, la femme trembla légèrement, comme si elle avait vraiment pris froid.
J’allai chercher la couverture d’hiver sur mon lit et en enveloppai la dame de l’annexe, puis tirai aussitôt la cordelière de la sonnette pour appeler une servante.
Peu après, la servante de garde entra.
« Oui, mademoiselle. »
« Apportez à cette dame une boisson chaude et des médicaments. Sa fièvre risque de monter pendant la nuit. »
« Mademoiselle, qui est cette… ? »
« Vous la connaissez ? »
Les yeux de la servante s’écarquillèrent, puis elle se mit vite à transpirer.
« Euh, eh bien, c’est… difficile à vous expliquer… »
« Puisque vous faites semblant de ne pas la connaître, elle ne doit pas être une personne ordinaire. Est-ce un membre de notre maison ? »
« … »
La servante se contenta de se mordre la lèvre et de détourner la tête, mais je compris.
Cette fois, son silence confirma mes soupçons.
« Écoutez, pourriez-vous demander à toutes les personnes qui travaillent dans l’annexe de se réunir dans ma chambre ? N’ajoutez rien et faites vite. »
Je parvins à garder mon calme jusqu’au bout.
« Je crois que je suis très en colère. Ne traînez pas. »
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