Chapitre 5
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Je n’ai pas besoin d’une famille ◈
Épisode 5
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* * *
Ce n’était pas comme si Vivette Ashwilt avait été incapable de manier le mana depuis sa naissance.
À sa venue au monde, elle avait un cœur de mana sain et un talent magique indéniable, hérité de ses deux parents.
Son père était l’héritier désigné de la célèbre maison Ashwilt, réputée pour ses mages. Sa mère était elle aussi un génie, née avec une puissante lignée magique.
Les chances qu’un enfant dépourvu de pouvoirs magiques naisse de deux mages d’exception étaient très faibles.
Et comme on pouvait s’y attendre, leur premier enfant, Gillian, était né avec des qualités plus que dignes d’un héritier. Vivette, qui vint au monde trois ans plus tard, était tout aussi exceptionnelle.
Son cœur de mana ayant été détruit, il était désormais impossible de le mesurer, mais un autre indicateur donnait un aperçu de son potentiel magique.
La résistance à la magie. La capacité à résister à toutes les formes de mana nocif.
La résistance à la magie était innée. Contrairement à la quantité ou à la pureté du mana, il était extraordinairement difficile de l’acquérir par l’effort. Une résistance élevée était donc une qualité enviable.
En général, la résistance à la magie était proportionnelle aux autres aptitudes magiques. Une personne dont la résistance était faible par rapport à son mana se blessait facilement.
Et la résistance à la magie de Vivette était sans égale, même comparée à celle de Gillian.
Voilà pourquoi, quand Vivette était bébé, certains disaient qu’elle devrait être désignée héritière à la place de Gillian.
Si cet accident n’avait pas eu lieu.
À Erenston, une ville célèbre pour sa magie, il était de coutume qu’un autre mage baptise les bébés mages à peu près au moment où ils commençaient à marcher.
Le mage insufflait son mana sacré dans le corps du bébé. À la manière d’une bénédiction, il s’agissait d’un rite commémoratif qui ne faisait aucun mal à l’enfant et n’avait pas de grande portée.
Pour le troisième anniversaire de Vivette, une parente s’était chargée de la cérémonie.
Puis un accident survint pendant ce baptême qui aurait dû se dérouler sans incident.
« Ouhaaaan ! »
Le bébé hurla de douleur. Au milieu de la panique, la femme poussa des cris hystériques.
« Ce n’est pas ma faute ! C-cette enfant n’a pas pu accepter mon mana parce qu’elle manque de talent ! »
Le fragile cœur de mana du bébé fut irrémédiablement détruit avant que quiconque ait pu intervenir, et on diagnostiqua chez elle une incapacité à utiliser la magie pour le restant de ses jours.
La mère de Vivette s’effondra sous le choc et ne tarda pas à mourir.
À partir de là, Vivette devint un fardeau pour sa famille.
Était-ce pour cela que le duc Ashwilt rejetait autant sa fille ? Parce que son épouse était tombée malade puis morte à cause de Vivette ?
Je comprenais aussi pourquoi Vivette était devenue si obsédée par la magie. Sa mère, qui ne l’avait jamais reconnue, était morte.
« Donc, il y aurait un cœur de mana quelque part dans ce corps… »
Peut-être parce qu’il avait été détruit, je ne sentais rien.
Comparé à un cœur véritable, c’était une nécrose complète. Il était désormais impossible de le réparer ; autant renoncer.
« Mademoiselle, alors vous n’irez plus à la salle de soins de la Tour des Mages ? »
« Non. J’ai eu vingt ans, alors ils ne peuvent probablement plus rien faire non plus. »
« Mais nous avons reçu une lettre de la Tour des Mages. »
« Quoi ? »
« Ils disent qu’un nouveau guérisseur veut tenter un traitement avec une nouvelle technique… »
« Donne-la-moi. »
Je pris la lettre des mains de Lola.
« M-mademoiselle ! Il y a forcément encore de l’espoir, n’est-ce pas ? Si le responsable de la salle de soins en est si certain… ! »
Les doigts de Lola tremblaient tandis que ses yeux se remplissaient de larmes.
Quoi qu’il en soit, je plissai simplement les yeux et parcourus les absurdités qu’ils avaient écrites.
« Mademoiselle, dépêchez-vous ! Allez vous faire soigner ! »
« Non. Je n’irai pas. »
« Pardon ? »
Pendant dix-sept ans, ils avaient réclamé chaque mois des frais de traitement, des frais de recherche et des investissements sous prétexte de soigner Vivette.
Pourtant, il n’y avait pas eu la moindre amélioration notable.
À chaque résultat d’examen, le duc se mettait en colère, et toute la maisonnée devait marcher sur des œufs.
Je comprenais pourquoi il ne s’était même pas intéressé aux derniers résultats. Il avait toujours été déçu.
Les grandes attentes entraînaient toujours de plus grandes déceptions, et le duc était profondément mécontent d’avoir l’impression de n’avoir rien reçu en retour.
Au bout du compte, c’était Vivette, et non la Tour des Mages, qui devait prendre garde à ne pas attiser sa colère.
Au vu des circonstances, les guérisseurs de la Tour des Mages étaient des charlatans. Consacrer dix-sept ans à un traitement censé améliorer l’état d’une personne, plutôt que simplement lui sauver la vie, était absurde.
C’était comme refuser une amputation parce qu’on croyait qu’un membre pourri allait reprendre vie.
Ils ne s’accrochaient pas à un traitement sans résultat juste pour soutirer de l’argent au duc ?
Il y avait parfois des médecins comme ça.
En théorie, il était impossible de restaurer un cœur de mana déjà détruit. Et après vingt ans, c’était indéniable.
Même si son désespoir l’avait rendu facile à duper jusque-là, le duc ne laisserait pas la Tour des Mages continuer à crouler sous l’argent.
Je me ferais réprimander pour ma bêtise, les relations avec la Tour des Mages se gâteraient et…
Le duc, à la tête de la maison Ashwilt, ne peut pas se brouiller avec la Tour des Mages.
Ils étaient tous deux des puissances considérables ; les répercussions seraient immenses. Pas seulement à Erenston, mais aussi dans les autres régions.
Si je voulais vivre comme bon me semblait, il fallait que le monde reste en paix. Je préférais éviter les conflits inutiles.
Quand même, ils n’ont pas froid aux yeux, à la Tour des Mages. Ils savaient qu’ils n’étaient pas à la hauteur et ils continuaient à prendre l’argent des autres.
De temps à autre, ils amadouaient le duc avec des paroles convaincantes et obtenaient des fonds supplémentaires.
À les voir faire, le duc Ashwilt était peut-être secrètement un peu crédule.
Parce qu’il s’agit de sa fille… peut-être.
Mais en repensant à la façon dont il avait méprisé sa fille, incapable de guérir après n’avoir pas justifié l’argent dépensé pour elle, toute ma compassion s’évapora. Je chassai cette pensée.
« Ouais, je n’irai pas. Ils croyaient que j’allais les laisser profiter de moi éternellement ? »
La lettre de la Tour des Mages décrivit une courbe avant d’atterrir dans la cheminée, au loin.
Pendant les trois jours qui suivirent, la Tour des Mages ne put se résoudre à abandonner une source de revenus aussi importante.
« Mademoiselle, vous êtes sûre que ça va ? Ça fait trois jours que la Tour des Mages vous envoie des lettres pour essayer de vous convaincre… »
« Brûle-les, Lola. »
« Ils disent que le moment est crucial pour soigner un cœur de mana ! »
Et voilà une autre crédule.
Écoute, Lola. Depuis mon enfance, j’avais suivi tous les traitements imaginables. La kinésithérapie et l’ergothérapie étaient la base, puis il y avait eu l’hydrothérapie, l’équitation thérapeutique, et même la robot-thérapie.
Mais les maladies que la médecine moderne ne pouvait pas guérir étaient tout simplement incurables. Certaines maladies pouvaient être surmontées à force d’efforts, tandis que d’autres ne s’amélioraient pas, quoi qu’on fasse.
Je ne m’en étais rendu compte qu’à la fin de ma vie, après avoir mis celle de ma famille en jeu.
L’état de Vivette est incurable.
Et ma vie ne serait pas fichue simplement parce que je ne pouvais pas manier la magie. Je pouvais être parfaitement heureuse, alors pourquoi faire une chose aussi inutile ?
Bien que j’aie clairement dit que je n’irais pas,
« Mademoiselle, le guérisseur qui vous est attitré souhaite vous voir. »
Quelqu’un de la Tour des Mages vint en personne.
Pour être honnête, j’étais un peu surprise. Ils étaient vraiment tenaces.
« Ce ne serait pas très poli de le renvoyer comme ça, si ? »
« Qu’est-ce que vous racontez, mademoiselle ? Allez le voir, vite ! »
Lola avait peut-être cru que je pouvais changer d’avis, car son visage s’éclaira.
« Ah, cela fait longtemps, dame Vivette. »
« Vous aussi, vous allez bien, maître ? »
« Je me porte toujours bien. Hum, quant à vous, mademoiselle… Oh là là. Vous avez visiblement maigri. »
Je ricanai intérieurement. Maigri, mon œil. J’étais plus heureuse que ne l’avait jamais été la Vivette d’origine.
Je dissimulai tout de même soigneusement mes pensées et répondis comme il convenait.
« Qu’est-ce qui vous amène jusqu’ici ? Vous n’étiez pas siiii occupé que vous disiez ne même pas pouvoir vous déplacer à domicile ? »
Ils avaient vraiment été si occupés.
Ils installaient Vivette à la va-vite dans une chambre censée diffuser du mana bénéfique, puis s’en allaient tous ensemble poursuivre leurs recherches.
Ils ne s’étaient pas montrés particulièrement attentionnés non plus. Même lorsqu’elle les sentait se désintéresser d’elle, Vivette n’avait pas eu d’autre choix que de s’accrocher à la Tour des Mages.
Son vingtième anniversaire se rapprochait de jour en jour.
« Eh bien, il s’est passé quelque chose. »
« Quelque chose ? »
« Oui. Le laboratoire de recherche thérapeutique de la Tour des Mages est en plein émoi. »
Était-ce parce qu’ils avaient perdu leur financement ? Mais allaient-ils vraiment me le dire aussi franchement ?
« Nous ignorons précisément quand c’est arrivé, mais après votre venue pour faire examiner votre cœur de mana, l’un des médicaments les plus importants de notre laboratoire a disparu. »
« Quoi ? »
Un médicament avait disparu ?
« Comme vous le savez, la Tour des Mages dispose de plusieurs niveaux de sécurité très stricts. Elle est conçue de façon à ce qu’aucun voleur ne puisse y entrer. »
« Et ? »
« Je vous prie de nous excuser. Nous ne vous soupçonnons pas, mademoiselle, mais nous enquêtons sur toutes les personnes qui sont venues récemment. »
« Je vois. Je n’en sais rien… Désolée de ne pas pouvoir vous aider. »
« Je vous en prie. »
Contrairement à l’image que je m’étais faite de lui, celle d’un opportuniste avide, le représentant de la Tour des Mages avait l’air abattu, les épaules basses. Il semblait même désespéré en me posant la question, au cas où.
La curiosité s’éveilla discrètement en moi, et je demandai :
« De quel genre de médicament s’agit-il ? C’est important ? »
Si la salle de soins le cherchait avec tant d’ardeur, il devait être extrêmement important. La vie de quelqu’un était-elle en jeu ?
La perte d’un tel médicament devait être terrible.
Quand il me vit le regarder avec inquiétude, le représentant de la Tour des Mages répondit avec gêne :
« C’est… du poison. »
« Quoi ? »
« Un poison extrêmement puissant. Une seule goutte suffit à arrêter la respiration d’une personne ordinaire. Un mage serait sûrement pris de nausées rien qu’en s’en approchant et s’enfuirait instinctivement… »
Tout en parlant, il tourna discrètement les yeux vers moi. Parmi les visiteurs de la Tour des Mages, Vivette était l’une des rares à ne pas être mage.
Presque la seule personne capable de toucher sans hésiter ce flacon sinistre.
Il me soupçonne, là ?
Son attitude me donnait mal à la tête.
Soudain, un souvenir qui n’était pas là quelques instants plus tôt me revint en mémoire.
Le dernier souvenir de Vivette.
Le jour où l’on avait annoncé que les dommages causés à son cœur de mana seraient permanents.
« Votre cœur de mana ne pourra pas se rétablir, mademoiselle. »
Les employés de la Tour des Mages jetèrent un coup d’œil à Vivette, qui s’était effondrée sur sa chaise, hébétée, puis quittèrent le laboratoire pour lui laisser un peu de temps.
Seule, Vivette eut l’impression d’avoir été poussée au bord d’une falaise. Mais peut-être qu’en tomber vaudrait mieux. Si elle ne pouvait pas devenir mage, à quoi bon ?
« Si seulement je pouvais devenir mage, je ferais n’importe quoi. Vraiment, n’importe quoi… »
Son regard se posa alors sur un petit flacon.
« … Si c’est une potion conservée dans le laboratoire de la Tour des Mages, elle doit contenir un puissant mana, non ? Si je la bois, peut-être que mon corps en produira aussi. »
C’était une supposition absurde. Mais Vivette était à ce point désespérée.
Elle savait que les potions de la Tour des Mages étaient assez puissantes pour tuer au moindre faux pas, mais elle voulait retrouver ses pouvoirs magiques, quel que soit le risque à prendre.
Était-elle donc condamnée à revivre éternellement la même vie ?
Elle n’avait plus la force de le supporter. Elle ne voulait pas vivre ainsi un jour de plus.
Mieux vaut mourir que vivre sans être mage.
Après que le duc fut venu puis reparti dans une colère noire, Vivette avait réfléchi un instant.
Peut-être que Père serait un peu plus gentil avec elle si elle pouvait utiliser la magie.
Dès que cette idée lui traversa l’esprit, Vivette avala d’un trait la potion qu’elle avait cachée dans ses vêtements.
Ce fut le dernier souvenir de Vivette.
… Je suis fichue.
Vivette avait bel et bien volé une potion à la Tour des Mages.
« Maître, par ici… »
« Je comprends. »
Il hocha la tête lorsque son subordonné, qui se tenait immobile derrière lui, lui murmura ces mots.
« Nous vous avons beaucoup importunée, mademoiselle. Puisque vous n’êtes au courant de rien, nous allons prendre congé. Vous semblez manquer de forces ; nous reviendrons vous voir plus tard. Je vous prie de venir à la Tour des Mages. »
Ouf.
On aurait dit qu’ils partaient sans insister. Je poussai un soupir de soulagement en cachette. J’avais eu peur qu’ils ne me démasquent.
Lola leva le poing en direction de leurs dos qui s’éloignaient.
« Bande de pourritures de la Tour des Mages ! Comment osent-ils espionner le domaine Ashwilt ? »
« Espionner ? Qu’est-ce que tu racontes ? »
« Vous n’avez pas remarqué, mademoiselle ? Ces gens cherchaient le mana qui circule dans notre domaine. »
« Vous avez vu l’homme qui se tenait derrière le guérisseur, immobile comme un bibelot, tout à l’heure, n’est-ce pas ? » Lola renifla avec mépris.
« Ils ont osé faire ça sur le domaine de la maison Ashwilt ? »
Comme je ne pouvais pas utiliser la magie, je ne m’en étais pas rendu compte, mais tous les serviteurs mages avaient dû le remarquer et s’en offusquer.
Le duc Ashwilt n’en serait-il pas informé dès son retour du travail ?
Non ! On aurait dit que j’entendais la paix voler en éclats.
« Ils ne nous espionnaient pas ouvertement. Je suis probablement la seule à l’avoir remarqué, puisque j’étais dans la même pièce. On aurait dit qu’ils essayaient seulement de déterminer s’il y avait… une quantité phénoménale de mana dans les environs. »
« Vraiment ? »
« Oui. Je suppose que le poison qu’ils cherchent dégage énormément de mana. C’est pour ça qu’ils ont dit qu’une seule goutte pouvait tuer quelqu’un ? »
… Pourtant, Vivette avait tout bu et elle avait survécu. Son corps, au moins, était resté intact.
Et si…
La résistance à la magie. La capacité à résister à toutes les formes de mana extérieur.
Si Vivette était née avec la plus forte résistance à la magie jamais observée, avait-elle pu survivre, d’une façon ou d’une autre, après avoir bu le poison ?
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