Chapitre 33
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Je n’ai pas besoin d’une famille ◈
Épisode 33
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Mes empreintes s’enfonçaient profondément dans la neige accumulée.
Les domestiques avaient dû se contenter de déblayer grossièrement la neige un peu plus tôt : le chemin, dehors, était terriblement glissant.
Alors que j’avançais prudemment, l’aide, qui m’avait pratiquement couru après, m’arrêta.
« Halète, halète… Mademoiselle ! Vous ne m’avez pas entendue vous appeler ? »
« Est-ce que je dois me retourner chaque fois que quelqu’un m’appelle ? »
« Où allez-vous par un hiver aussi froid ? »
Froid ? Il ne faisait même pas aussi frais qu’au début de l’hiver en Corée.
Vous avez été trop au chaud pendant trop longtemps.
Erenston, et l’affection de Vivette.
Je ris avec sarcasme en voyant ces gens, habitués à un tel confort, incapables de supporter le moindre frisson.
« L’aide ne sait-il pas que le manoir est encore plus froid quand le chauffage n’est pas allumé ? »
« Que voulez-vous dire ? La servante n’a tout de même pas oublié d’entretenir le feu ? »
« Vous pensez vraiment que je vais répondre oui ? Pour qu’ils puissent encore me maudire dans mon dos parce que je les ai dénoncés ? »
« Je vous prie de m’excuser pour mon impolitesse. Mademoiselle, entrez, je vous en prie. Vous allez prendre froid. »
…Comme il m’agace.
L’aide, tout décontenancé, m’irritait terriblement.
Et cela m’agaçait encore plus de le voir réellement inquiet pour ma santé.
C’était quelqu’un de gentil, en temps normal.
Même lorsqu’il m’avait réprimandée un peu plus tôt, c’était sans doute parce qu’il me croyait vraiment ingrate, et non parce qu’il voulait me faire du mal.
Le véritable mauvais personnage, c’était son supérieur. Je le savais.
Je savais pourquoi il avait ordonné à l’aide de rester devant la porte et de me refouler.
Il avait l’air de vouloir utiliser un subordonné pour se faire détester à sa place, mais pas question.
« Je vais prévenir Son Altesse et faire punir la servante. »
« Laissez tomber. Il n’y a plus rien à leur faire subir. Elles se sont comportées ainsi même après la réduction de leur salaire. Quelle autre punition pourriez-vous leur infliger ? »
« Nous devrions les renvoyer, si nécessaire… »
« Non, renvoyez-moi à la place. Je vais quitter cette maison. »
C’était pour ça que j’étais venue.
J’avais traversé la neige qui tombait pour me faire chasser de cette famille.
Rien que pour ça.
« Vous êtes trop émotive en ce moment. Entrez vous réchauffer et prenez le temps d’y réfléchir. »
« Est-ce que j’ai l’air émotive, là, tout de suite ? »
Quand je lui posai la question, le visage parfaitement impassible, l’aide hésita.
« Eh bien… »
« Je reviendrai une autre fois. Tout le monde a l’air occupé. »
Par-dessus tout, je voulais sortir au plus vite de ce manoir étouffant.
Mon ancienne maison, qui ne l’était pas depuis si longtemps, me manquait étrangement : dame Fadde y préparait une soupe au chou, tandis que Lola s’exerçait à la magie purificatrice que dame Fadde lui avait enseignée et finissait par abîmer le tapis neuf.
Était-ce donc vraiment devenu chez moi ?
C’était le premier endroit où je m’étais sentie à l’aise depuis mon arrivée dans ce monde. C’était peut-être tout naturel.
« Non, attendez. Je vous en prie, patientez un instant. »
Pour une raison qui m’échappait, l’aide avait l’air désespéré tandis qu’il manipulait une boule de cristal.
Seules des personnes comme le duc et son aide principal possédaient un appareil de communication de ce genre.
Comme je n’étais pas mage, j’ignorais ce qu’ils se disaient à travers cet objet.
Mais je compris bientôt à quoi il servait.
« Mademoiselle, Son Altesse vous demande de monter immédiatement. »
« Hein ? Jusqu’à l’instant, vous disiez qu’il était trop occupé pour me recevoir. »
Bien sûr, il avait été occupé, mais pas au point de ne pas pouvoir dîner.
Et maintenant, il avait du temps ? Parce que j’avais dit que je partais ?
Ses intentions sont si évidentes que je n’ai même pas envie de le maudire.
« Veuillez me suivre. »
À contrecœur, je me mis en marche.
Il me restait encore quelque chose à régler.
* * *
Les couloirs du manoir ducal étaient longs, très longs.
L’aide s’arrêta devant la plus grande porte que j’eusse vue jusque-là : celle du bureau du duc.
Il frappa avec précaution, entrouvrit la porte et annonça doucement mon arrivée.
« Votre Altesse, la jeune dame est arrivée. »
Une fois l’autorisation obtenue, la porte s’ouvrit en grand et une lumière vive se déversa dans l’entrebâillement.
« Laissez-nous. »
L’aide s’inclina profondément devant le duc, puis s’éclipsa sans se retourner.
En cette fin de soirée, nous n’étions plus que le duc et moi dans le bureau.
Un silence plus lourd et plus étouffant que les profondeurs de l’océan s’abattit sur nous.
Le duc fut le premier à le rompre.
« Nous en sommes donc arrivés là. Je savais que tu reviendrais. Si tu as un peu de jugeote, tu devrais le savoir aussi. Tu n’es une fille de duc que tant que tu vis dans cette maison. Une fois dépouillée du nom Ashwilt, tu n’es qu’une fille inutile qui n’a jamais travaillé un seul jour de sa vie. »
Dès le début, il déversa sur moi des paroles cruelles, acérées comme des aiguilles.
Je me contentai de le fixer d’un air absent, le visage toujours impassible.
Ces insultes aussi flagrantes ne m’atteignaient pas.
D’abord, parce que je n’étais pas Vivette. Ces paroles s’adressaient à la véritable Vivette, pas à moi.
Ensuite, parce que Vivette n’était pas inutile.
Si elle l’était, alors il n’y avait pas une seule personne convenable au monde, pas même ce duc.
Tant qu’on peut vivre seul et se débrouiller au quotidien, cela devrait suffire. Qu’a-t-on besoin de prouver de plus ?
Je ricanais intérieurement.
« On dirait que tu souhaites être réintégrée dans cette famille, mais je me demande bien pourquoi. Je ne vois pas pourquoi nous devrions accepter. »
« Ah oui ? »
« Oui. Tu es revenue après avoir pleinement compris que tu ne valais rien, n’est-ce pas ? Mais la maison Ashwilt n’est pas assez indulgente pour accueillir une enfant inutile sous prétexte qu’elle est de notre sang. Alors, qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? »
Le duc ricana avec mépris.
Pourtant, au lieu de me mettre en colère, ses paroles me réjouirent.
Comment ne pas être satisfaite, alors que cet instant prouvait que j’avais fait le bon choix ?
J’avais eu raison de renoncer à la maison Ashwilt.
J’étais fière de moi et de mon intelligence, quoi que le duc puisse dire pour me rabaisser.
« Vivette, dis-le toi-même. Quelle est ta valeur ? Possèdes-tu au moins une qualité admirable ? Alors seulement, je pourrais y réfléchir. »
« Ahahaha. »
« Tu ris ? »
Les Ashwilt détestaient vraiment voir les autres rire. Et plus encore Vivette, qui bavardait et riait si librement.
Mais qu’y pouvais-je si la situation était drôle ?
« Ah, Votre Altesse. »
« Votre Altesse ? »
« On se croirait à un entretien d’embauche. Est-ce qu’on a vraiment besoin de se jauger et de se mesurer comme ça ? »
« Quelles sottises racontes-tu ? »
« C’est peut-être un lieu commun, mais… nous sommes une famille avant tout. Si Votre Altesse veut laisser ne serait-ce qu’une petite chance à notre relation de s’arranger, je suis prête à faire un effort. »
« Hein ? »
« Vous parlez de valeur et de tout ça, mais… quelle valeur pourrait être supérieure à celle de la famille ? »
Le duc leva vers moi un regard incrédule.
« Je ne savais pas que tu attendais encore de telles choses de moi. Si tu avais vécu dans de pareils rêves naïfs, tu ne serais pas partie de la maison. »
« C’est vrai aussi. »
« Cesse de raconter des absurdités et réponds à ma question. Qu’est-ce que tu peux faire pour nous ? C’est nous qui détenons le pouvoir ici. Réfléchis bien. »
Qu’est-ce que je pouvais faire pour eux ?
C’était simple : tout ce que Vivette avait fait pour eux jusqu’ici.
Et précisément ce qu’ils voulaient.
J’en étais désolée, mais c’était tout ce qu’elle pouvait leur offrir. Elle avait toujours fait de son mieux.
Ce qui était encore plus regrettable, c’est que, contrairement à Vivette, je n’avais pas l’intention d’en faire autant pour eux.
Contrairement à elle, je ne pouvais pas les supporter.
Je ne tirerais rien d’eux, et eux ne tireraient rien de moi non plus.
Ce n’était pas moi qui ne valais rien.
C’était cette relation qui ne valait rien.
Voilà pourquoi je voulais y mettre fin. À cette relation fragile et usée, qu’on enrobait de grands mots comme les liens du sang.
La raison pour laquelle le duc s’obstinait à demander quelle était la « valeur » de Vivette était évidente.
Il voulait qu’elle prenne conscience de sa situation pitoyable et revienne ramper de son plein gré.
Il cherchait à la contraindre à remplir fidèlement les obligations de ce contrat jusqu’à la fin de ses jours.
À se conduire docilement, sans jamais songer à se rebeller en s’enfuyant comme elle venait de le faire, et à rester une fille douce et gentille.
En échange, il lui accorderait un peu d’affection et d’attention. Non, il « envisagerait » de le faire.
Comme il l’avait fait pendant les vingt dernières années.
Mais… je n’en voulais pas.
Je n’avais aucune raison d’accéder à leurs souhaits.
La récompense qu’ils proposaient ne m’attirait pas du tout.
« Avant de me demander ce que je peux faire pour cette maison, dites-moi ce que la maison Ashwilt peut faire pour moi. »
« Ha, qu’est-ce que tu as dit ? »
« Comme ça, je pourrai réfléchir à la possibilité de vous garder comme famille, du moins sur le papier, ou… »
« Ou quoi ? Tu veux aussi me faire rayer du registre familial ? »
« Vous avez bien compris. »
Mon regard impassible balaya le visage stupéfait du duc.
« Excluez-moi définitivement de la maison Ashwilt. C’est la proposition que je suis venue vous faire. »
Une nouvelle fois, un silence aussi étouffé que sous l’eau pesa sur tout ce qui nous entourait.
« Hein. »
Écrasé par l’atmosphère, le duc sembla vaciller malgré sa position assise.
« Q-quoi ? Qu’est-ce que tu as dit que tu voulais faire ? »
« M’exclure définitivement, Votre Altesse. C’est fini entre nous. »
Clic.
La plume à encre que le duc tenait d’ordinaire dans sa main droite lui échappa mollement.
« Fini. »
Le duc répéta ce seul mot, encore et encore, à voix basse.
« Tu dis que tu ne me reverras plus jamais ? C’est bien ça, Vivette ? »
« Pourquoi faire comme si c’était nouveau ? Quand j’ai quitté l’Académie, Votre Altesse a été le premier à le dire. Vous avez dit que vous ne me reverriez plus jamais et que vous ne vouliez plus entendre parler de moi. »
« C’est donc comme ça que tu me remercies ? En disant que tu vas m’abandonner la première ? »
La première ?
Alors il avait dû prévoir de m’abandonner un jour. Mais le duc était tout à fait le genre de personne à le faire.
Ce n’était pas surprenant. Pas la peine de m’en étonner une nouvelle fois.
« Vous avez été le premier à m’empêcher d’aller à la maison principale, et le premier à refuser de me parler. Laissez-moi au moins prendre la décision finale. Avant que Votre Altesse ne m’abandonne le premier. »
« Quelle absurdité ! Quand ai-je dit que je voulais rompre nos liens ? Ne tire pas de conclusions insensées. »
Le rugissement du duc me frappa douloureusement les oreilles.
Quelques instants plus tôt, il parlait comme s’il allait se débarrasser de moi, et voilà qu’il changeait d’attitude en un clin d’œil.
Il était l’image même du lâche.
« Vivette, tu crois que je ne te connais pas ? Cette idée de tout arrêter toi-même avant qu’on puisse te blesser, c’est un jugement erroné, né de ta faiblesse. C’est une décision insensée. Tu le regretteras forcément. »
« Vous vous inquiétez donc même pour mon avenir lointain, qui n’est pas encore arrivé ? Merci. »
Je lui adressai un dernier sourire, à la place de Vivette, à son père.
Un sourire ténu, aussi ténu que les traces fanées qu’elle avait laissées dans mon âme.
« Mais je préférerais regretter de vous avoir tous rejetés plutôt que de passer ma vie à regretter d’être née. »
« Qu’est-ce que tu veux dire par là ? »
« Je me suis blâmée, en me disant que je n’aurais jamais dû naître avec un corps comme celui-ci, incapable même d’utiliser la magie. »
Bien sûr, Vivette n’était pas née ainsi.
Elle avait simplement eu un accident quand elle était petite.
Mais à un moment, elle avait commencé à se croire née inutile.
Voilà le pouvoir du conditionnement.
« Mais Votre Altesse, savez-vous quelque chose ? Il existe un endroit où quelqu’un comme moi n’est pas un problème. Vous ne le saviez pas, n’est-ce pas ? Vous pensiez que je serais méprisée partout où j’irais. »
Mais vous aviez tort.
Ce n’était pas Vivette qui avait tort. Elle était simplement née au mauvais endroit.
Si je ne quittais pas cet endroit qui niait jusqu’à mon existence, ce serait là le véritable mauvais choix.
« Si vous voulez que je sois heureuse, laissez-moi simplement partir. Et si Votre Altesse veut être heureux, eh bien, il faudra me laisser partir de toute façon. »
Si vous me gardez ici, je vous ferai vivre un enfer comme vous n’en avez jamais connu.
Quoi qu’il arrive, je ne peux pas tolérer qu’on s’en prenne à ma dignité.
J’avais déjà sacrifié d’immenses pans de ma dignité dans ma vie précédente.
Il ne restait plus rien à rabaisser pour qui que ce soit.
Alors, finissons-en ici. Avec ce conflit inutile.
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