Chapitre 31
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Je n’ai pas besoin d’une famille ◈
Épisode 31
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Il ne neigea pas un seul instant à Erenston durant les festivités du Nouvel An.
Mais sitôt l’euphorie retombée, une violente chute de neige s’abattit sur la ville.
Le temps était si terrible que les visiteurs qui s’apprêtaient à partir durent rester sur place.
Quelques jours plus tard, les chutes de neige s’atténuèrent. Le matin où les gens commencèrent à repartir les uns après les autres, Harris se contenta de regarder les flocons tomber derrière la fenêtre de sa chambre, dans l’Aile Ouest.
Au bout du compte, son père n’était pas venu.
Pas plus que sa sœur Vivette.
Lorsqu’il se demanda contre lequel des deux il devait en vouloir, il choisit sans hésiter sa sœur.
Son père avait au moins fait savoir, par l’intermédiaire de tante Ingrid, qu’il comptait passer dans le courant de l’année. Mais sa sœur s’était contentée de laisser un mot avant de partir, avec une détermination qui donnait à croire qu’elle ne reviendrait jamais.
De toute façon, si Harris se sentait si misérable, c’était la faute de sa sœur.
Même après le départ précipité des invités bruyants qui avaient séjourné dans l’Aile Ouest, il ne se sentit pas plus léger.
Au contraire, le domaine vide avait quelque chose de pitoyable.
Une seule personne était partie, et pourtant, c’était comme si la moitié du domaine avait été arrachée.
Il se dirigea de nouveau vers l’annexe.
L’endroit où Vivette avait vécu.
Sa sœur n’y avait rien fait de particulier. Elle s’était contentée d’y être.
Était-ce pour cela ?
Dans cet espace vide qu’elle avait laissé derrière elle, il n’avait envie de rien faire.
Harris se contenta de regarder par la fenêtre, dans un coin de l’annexe.
Les servantes de l’annexe chuchotaient derrière lui, mais il ne bougea pas.
« Le jeune maître ne vient-il pas beaucoup trop souvent ici, ces derniers temps ?
— C’est vrai. Il n’est pas venu une seule fois quand la jeune dame était là.
— Ça le travaille peut-être ? Il regrette, maintenant, ou quelque chose comme ça ? Il faut qu’on nettoie cet endroit ce matin. »
Elles bavardaient en sa présence, alors qu’il leur était supérieur.
Et elles parlaient de lui, qui plus est.
Si elles avaient été dans la maison principale plutôt que dans l’annexe, et si Gillian avait été leur cible à la place de Harris, elles n’auraient même pas osé y penser.
« Même les domestiques sont comme sœur Vivette. Elles agissent à leur guise, sans connaître leur place. »
Même dans l’Aile Ouest, l’ambiance n’était pas comme ça.
Dans l’annexe, les manières étaient particulièrement indisciplinées.
Non, peut-être pas.
Comme il venait de le dire, si Gillian était venu ici à sa place, elles n’auraient pas osé tenir de tels propos.
Crac.
Le rebord de fenêtre sous sa main se couvrit de givre.
Sentant le froid subtil qui s’en dégageait, les servantes s’enfuirent en disant qu’elles reviendraient plus tard.
Il était de nouveau seul.
Comme lorsqu’il avait pénétré dans le domaine pour la première fois.
Ceux qui avaient songé à le mépriser parce qu’il venait d’une branche collatérale avaient peu à peu changé d’avis quand le duc s’était mis à fonder de grands espoirs en lui.
Grâce à ses efforts, partout où il allait, tout le monde le prenait désormais pour le véritable frère cadet de Gillian.
Certains allaient même jusqu’à croire que Vivette appartenait à la branche collatérale.
Alors pourquoi ne parvenait-il pas à oublier son arrivée au domaine ?
Le moment où son père biologique l’avait abandonné, le laissant seul.
Pourtant, à l’époque, il n’était encore qu’un nouveau-né.
« Je suis désolée, Harris. J’ai parlé sans réfléchir et je t’ai donné de faux espoirs. »
Les excuses de tante Ingrid lui revinrent en mémoire.
Elle avait dit avoir reçu une lettre de son père.
Il y était écrit qu’il rentrerait dans l’Empire dans le courant de l’année.
Pourtant, même à la fin des festivités du Nouvel An, son père n’avait pas montré le bout de son nez au domaine.
« Attends encore un peu ton père. Il viendra forcément cette année. »
Cette année ? Dix jours seulement s’étaient écoulés. Combien de temps devait-il encore attendre ?
« Et si j’attends ? Qu’est-ce que ça changera ? Il repartira après une courte visite, de toute façon. »
Pourtant, jusqu’ici, il avait réussi à tenir bon.
Vivette avait toujours été à ses côtés. Les choses n’avaient donc jamais été aussi terribles.
Mais maintenant, elle aussi était partie.
Il n’avait aucun moyen de savoir où elle était allée.
« Si je tire les vers du nez à ces servantes, j’apprendrai peut-être quelque chose. »
Harris regarda les servantes de l’annexe, qui devaient se trouver de l’autre côté de la porte.
Sur les nombreuses servantes de cette vaste annexe, seule la femme de chambre personnelle de Vivette avait disparu.
Toutes les autres étaient restées, sans rien faire d’autre que se remplir la panse.
Elles faisaient mine de s’affairer au ménage et au rangement, mais une pièce vide avait-elle vraiment besoin d’autant de servantes ?
« Est-ce que je devrais les menacer de les renvoyer toutes jusqu’à la dernière si elles ne me disent rien sur sœur Vivette ? »
Harris y réfléchit, puis écarta l’idée.
La maison principale ne prêterait jamais l’oreille aux paroles d’un parent collatéral vivant sous son toit.
Si quelqu’un interrogeait les servantes, quelque chose finirait sûrement par ressortir, mais le duc ne faisait rien de tel.
C’était une déclaration éclatante : il ne voulait pas se soucier de sa fille, pas même de cette manière.
Le duc aurait pu chasser toutes les servantes pour punir sa fille, mais il ne s’en était pas donné la peine.
Il était certain qu’elle reviendrait bientôt.
Si ces servantes pouvaient rester ici, c’était grâce à l’arrogante présomption du duc.
Et, à cause de cela, Harris avait les mains liées.
« Hé, Harris. Arrête de perdre ton temps avec des futilités et concentre-toi sur les préparatifs de ton inscription. »
Quand Harris lui avait fait part de son idée géniale, Gillian l’avait rabroué ainsi.
« À ce rythme, tu resteras deuxième à l’Académie toute ta vie. Tu es aussi deuxième dans la famille. Tu veux l’être là-bas aussi ? »
Son frère savait très bien comment dire des choses désagréables.
Et pourtant, Gillian préparait une autre manigance dans son dos.
Il comptait faire arrêter la femme de chambre personnelle de Vivette et la traduire en justice pour avoir mal servi sa maîtresse.
Bien sûr, il avait l’intention de renvoyer cette servante sans défense et de lui extorquer jusqu’à la dernière pièce en guise de dédommagement.
Une vengeance timide et lâche contre Vivette.
« Elle te détestera encore plus. »
Harris l’avait raillé dans son dos, mais Gillian s’en était moqué.
« Ça ne changera rien. »
Il parlait comme si l’opinion de sa petite sœur lui était indifférente.
Gillian semblait vraiment être du genre à le penser.
C’était un homme aussi insensible qu’un bloc de bois, sans sang ni larmes.
Harris avait toujours admiré ce frère et envié son indifférence.
S’il avait, lui aussi, le cœur aussi froid et léger que les flocons qui dérivaient, il n’aurait pas à se sentir si misérable à cause de son père et de sa sœur.
Bien sûr, le duc avait appris le plan de Gillian et l’avait contraint à y renoncer.
Le duc était devenu remarquablement zélé dans son refus de se soucier de Vivette.
Pas seulement de lui-même : il refusait aussi que quiconque s’en préoccupe.
Il disait que sa fierté ne lui permettrait pas de gaspiller ne serait-ce qu’un peu de main-d’œuvre pour les affaires de Vivette.
Enfin, Vivette, qui avait fui la maison, se soucierait-elle qu’il s’intéresse à elle ou non ?
À en juger par ses paroles et ses actes de ces dernières semaines, cela semblait peu probable.
Seules les servantes de l’annexe, qui les observaient, secouaient la tête comme si toute cette histoire leur paraissait ridicule.
* * *
Les domestiques du domaine Ashwilt furent chargés de déblayer la neige pour la première fois depuis des lustres.
Il neigeait rarement à Erenston, aussi la situation avait-elle quelque chose d’étrange.
« Il va forcément se passer quelque chose. Je vais enfin devoir déblayer la neige une fois dans ma vie. »
grommela l’un des domestiques.
« Quand la neige fondra, ce sera d’une laideur affreuse. Déblayez tout ça avant que Son Altesse ne le voie ! »
Sur l’insistance de l’intendant en chef Greg, les domestiques n’eurent d’autre choix que de sortir devant l’entrée, trempés par la neige.
« Il neige encore, et ils nous demandent de déblayer ? Quelle absurdité. »
Ce n’était même pas une tempête, seulement une neige légère, à peine assez épaisse pour faire un bonhomme de neige. Ils auraient pu balayer une fois qu’elle aurait cessé de tomber.
Mais ils devaient endurer cette corvée parce que le duc ne supportait pas de voir ne serait-ce qu’un peu de neige s’amonceler puis fondre.
Il n’y avait pas beaucoup de neige, mais, vu l’immensité du domaine ducal, il y en avait assez pour les faire soupirer.
Pourquoi ne pas la faire fondre avec de la magie ?
Seule une personne qui ne connaissait pas la Maison Ashwilt, le sommet du monde magique, aurait pu dire une chose pareille.
À leurs yeux, mieux valait que des dizaines de gens ordinaires peinent et se débrouillent pour finir le travail plutôt qu’un seul mage en souffre.
Car le mana était trop précieux pour être estimé en argent.
Le mana était précieux, et les mages l’étaient donc aussi.
Alors, pas question de faire travailler des gens précieux. À vous, les gens de basse extraction, de vous en charger.
Ce sentiment était révoltant, mais les domestiques ne pouvaient pas se plaindre.
Dans la rude Erenston, les gens incapables d’utiliser la magie ne devaient leur survie qu’à la paresse des mages.
Dans la maison principale des Ashwilt, même les domestiques et les servantes les plus ordinaires savaient se servir un peu de magie.
À l’exception de ces gens-là.
C’était pour cela qu’on les avait engagés. Les tâches pénibles retombaient toujours sur les non-mages.
Leurs mains se raidirent sous le froid tandis qu’ils déblayaient la neige.
En cette journée particulièrement misérable, les domestiques maugréaient et colportaient des ragots sur les autres.
Ils n’avaient généralement que quelques cibles à insulter.
Parfois, c’étaient eux-mêmes, eux qui n’avaient ni argent ni talent et devaient gagner leur vie à la force de leurs bras. Parfois, c’étaient leurs employeurs mages, arrogants et terriblement paresseux.
Mais la personne dont il était le plus agréable de médire, c’était la jeune dame de la maison, Vivette Ashwilt.
Une personne sans talent, tout comme eux.
Cette femme avait eu l’audace de naître dans une famille prestigieuse par le simple hasard de la naissance, et de vivre dans le confort, alors qu’elle ne possédait aucune aptitude magique.
N’était-ce pas terriblement injuste ?
Aucun d’eux ne savait utiliser la magie, et pourtant, l’une vivait dans le luxe tandis que les autres peinaient.
« Le monde ne tourne vraiment pas rond. »
« Qu’est-ce qu’elle a de si spécial, cette femme ? Ah, son joli visage ? »
Insulter les mages, c’était se cracher au visage.
« On aurait l’air de pauvres minables qui envient ceux qui nous sont supérieurs. »
Mais critiquer quelqu’un qui, comme eux, n’avait aucun talent, ne posait pas de problème.
« Je ne fais que critiquer une paresseuse qui se repose sur son statut. C’est tout à fait justifié. »
La jeune dame avait beau vivre confortablement sans aucun talent, elle avait commis une autre faute, impardonnable celle-là.
Elle n’avait pas été reconnaissante et avait gâché sa chance en partant.
Ceux qui en voulaient toujours plus et se montraient trop avides finissaient forcément par faire jaser dans leur dos.
Vivette Ashwilt était la femme la plus avide qu’ils eussent jamais connue.
Sous prétexte qu’elle ne pouvait pas utiliser la magie, elle pouvait paresser et se reposer confortablement dans une pièce chauffée, sans lever le petit doigt.
Et elle avait abandonné le père qui lui permettait de vivre dans un tel luxe ?
« Elle va forcément regretter son choix et revenir. »
« Il faut bien souffrir dehors pour comprendre qu’on n’est nulle part aussi bien qu’à la maison. »
« Attendez un peu. Quand tout le monde aura commencé à l’oublier, elle reviendra en douce, vêtue de haillons. »
Les domestiques se moquaient d’elle avec autant d’ardeur qu’ils balayaient.
Personne ne se trouvait dans les parages pour les entendre.
Les mages, tous sensibles au froid, s’étaient réfugiés au fond du domaine.
Personne ne traînait dans le coin.
À la tombée de la nuit, la neige se mit à tomber plus dru, et même leurs voix furent ensevelies sous la tempête déchaînée.
Dans une région où la neige était rare, on aurait presque dit que l’hiver ensevelissait tout le domaine Ashwilt.
Puis, tandis que la cloche de l’entrée du domaine retentissait avec fracas, la jeune dame revint.
Vivette Ashwilt se tenait sur le seuil, le capuchon de sa cape rabattu sur la tête, la neige tourbillonnant autour d’elle.
Elle n’avait rien perdu de son aplomb. Un sourire tranquille étirait doucement ses lèvres.
« Vous voyez ? Elle est quand même revenue. »
Cette femme n’avait jamais déjoué leurs attentes.
Pas une seule fois.
Les railleries délibérément sonores des domestiques se posèrent doucement sur la neige.
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