Chapitre 24
WeTried Translations
Traducteur/éditeur : Malfoid
Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried" rel="noopener noreferrer nofollow">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Je n’ai pas besoin d’une famille ◈
Épisode 24
──────
* * *
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis le jour de l’An, mais l’Empire vibrait encore de l’effervescence des festivités.
Le festival du Nouvel An durait généralement dix jours.
Pendant cette période où chaque journée ressemblait à une petite fête, on trouvait des invités, des légendes en tout genre, des bonnes nouvelles et des scandales, des chansons, des bouffons, des marchandises et toutes sortes d’animations.
En ces jours-là, les visiteurs affluaient au domaine Ashwilt, au point qu’on pouvait à peine y circuler.
On y croisait des personnalités politiques qui espéraient nouer des relations dans le monde des mages, ainsi que des gens envoyés par d’autres maisons nobles d’Erenston pour présenter leurs vœux. Mais la plupart étaient membres de la maison Ashwilt.
Les membres de la maison étaient liés à la famille par un contrat magique formé grâce au mana.
Aux termes de ce contrat, ils devaient recevoir tous les quelques années du mana du chef de la maison, celui-là même qui leur avait été accordé lors de leur baptême.
C’était la seule façon pour eux de puiser pleinement dans les pouvoirs de la magie.
Comme cela coïncidait avec le festival du Nouvel An de l’Empire de Brotilonde, il était devenu de coutume de se rendre chaque année à la maison principale.
La maison principale des Ashwilt avait un attrait particulier.
La fille unique de la famille ducale, Vivette Ashwilt.
Elle était belle, généreuse et d’une douceur toute particulière. Elle avait tout pour conquérir le cœur des anciens de la maison.
Les filles de la lignée directe étaient rares chez les Ashwilt depuis plusieurs générations ; Vivette avait donc été adorée dès sa naissance.
Cette popularité avait diminué un temps après la blessure de son cœur de mana, mais, comme elle était restée douce et attachante, on s’était abstenu de la mépriser ouvertement.
Il était évident qu’elle cherchait à se faire aimer. Se moquer d’elle en cachette ne ferait que les faire passer pour des gens cruels.
À leurs yeux, mieux valait feindre de la gâter à l’excès et s’attirer les bonnes grâces du chef de la maison.
Peut-être leur affection avait-elle grandi avec le temps, car ils ne parvenaient plus à détester la jeune fille.
Pendant le festival du Nouvel An, Vivette jouait souvent des chansons folkloriques d’Erenston au clavecin.
Quand sa musique flottait doucement dans la maison principale, la maison Ashwilt semblait plus chaleureuse et harmonieuse que jamais.
À l’image du duc, qui exigeait la perfection en toute chose, même l’atmosphère de la maison principale des Ashwilt était irréprochable.
Du moins, elle l’avait été jusqu’à présent.
Le duc Ashwilt était accablé par la tâche de dissimuler la disparition de sa fille, dont chacun s’enquérait au moins une fois.
« Pourquoi tout le monde s’intéresse-t-il autant à cette fille ? Ils n’ont donc rien de mieux à faire. »
Le duc maugréa intérieurement, tandis qu’une sueur froide lui coulait dans le dos.
Même si sa fille ne s’était pas enfuie, on aurait demandé de ses nouvelles si elle n’avait pas paru aux réunions familiales parce qu’on la gardait enfermée dans l’annexe. Pourtant, quelque chose dans cette situation lui déplaisait.
Il avait l’impression qu’elle lui avait compliqué la vie en s’enfuyant sans raison.
Il tenta de détourner l’attention des membres de la maison qui voulaient tout savoir des affaires de la maison principale, mais ce fut peine perdue.
« Je pensais que l’entrée de Harris Ashwilt à l’Académie attirerait un peu l’attention cette année. Tss. »
Malheureusement, cela n’eut guère d’effet.
Le duc estima que c’était parce que Harris n’avait pas fini premier. Les gens se souciaient peu de la deuxième place.
« Ils ne jasent que lorsqu’on arrive premier, ou quand la fille d’une autre famille entre à l’Académie de justesse, tout en bas du classement. »
Il parlait de Vivette.
Il n’avait rien laissé paraître à l’époque, mais il avait eu profondément honte que sa fille ait été admise de justesse. Même s’il savait que c’était le mieux qu’elle pouvait faire. Même s’il savait qu’après son entrée, elle avait continué à obtenir d’excellentes notes, malgré son absence de magie.
Le duc se laissa retomber dans son fauteuil de bureau.
Il jeta un coup d’œil à l’horloge. La coûteuse horloge de parquet que lui avait offerte l’ancien maire d’Erenston indiquait qu’il était encore tôt dans l’après-midi.
Depuis que sa fille s’était enfuie, le temps semblait s’écouler à une lenteur insupportable.
« Elle ne devrait plus tarder à rentrer. »
Assez de temps s’était écoulé pour qu’une petite escapade ait perdu tout attrait.
Il était exaspéré de ne pas pouvoir savoir si elle était déjà en route ou si elle n’avait même pas encore pris le chemin du retour.
La période des fêtes n’empêchait pas d’envoyer quelqu’un se renseigner. Il n’en avait tout simplement pas envie.
Ne voulant plus gaspiller son temps ni ses hommes pour Vivette, le duc marmonna : « Peu importe. »
« Mais, sans ma fille… »
C’était à la fois un soulagement et un regret, comme lorsqu’on se faisait arracher une dent douloureuse.
Prétendre qu’il ne voulait plus du tout la voir aurait été mentir en tant que père. Pourtant, il ne s’était jamais senti aussi tranquille.
Personne ne faisait d’histoires. Personne ne venait formuler d’exigences audacieuses une fois par semaine, avec la régularité d’un devoir à rendre.
S’il avait su que ce serait aussi paisible, il pensait qu’il aurait dû la marier depuis longtemps.
La marier ? Mais à qui ?
« Le prince ? Ce gamin ? Même si leurs âges concordaient, l’Empereur me céderait-il son fils unique ? Le maître de la Tour des Mages ? Il ne me convient pas. Les jeunes mages d’aujourd’hui n’arrivent pas à la cheville de ceux de mon époque… Non, je ne peux pas donner ma fille à quelqu’un d’encore inférieur à Harris. »
À la pensée qu’un jeune mage médiocre puisse maltraiter sa fille parce qu’elle était une épouse incapable d’utiliser la magie, il en avait les entrailles nouées.
Bien sûr, c’était ce qu’il lui faisait subir tous les jours. Mais l’idée que quelqu’un d’autre s’y mette le rendait furieux.
« Il reste aussi la possibilité de la marier dans une famille sans mages. »
La famille impériale serait difficile à envisager, quoi qu’il arrive.
« Si je devais choisir parmi les non-mages, le grand-duc Edwyn Isherwolf serait… »
Le duc s’interrompit.
Non. Quoi qu’il en soit, c’était hors de question.
« Des petits-enfants sans pouvoirs. »
Rien que d’y penser, il en avait le vertige.
Vivette avait été victime d’un accident ; sa lignée n’avait donc rien d’anormal.
Mais s’il lui trouvait un époux incapable, lui aussi, d’utiliser la magie, cela ne risquait-il pas de donner naissance à des enfants sans pouvoirs, génération après génération ?
Des enfants portant le sang des Ashwilt !
« Ça suffit. Plus j’y pense, plus c’est une perte de temps. Penser à cette fille. »
Le duc résolut tout de même de réfléchir de nouveau au mariage de Vivette une fois qu’elle serait rentrée.
Si elle se mariait loin d’ici, il pourrait continuer à profiter de journées paisibles comme celles-ci.
Pourtant, cette idée le déçut d’une façon étrange.
Parfois, il avait lui aussi envie de revoir les manières attendrissantes de sa fille.
Il lui semblait même la voir, en cet instant, fouiller tous les recoins de son bureau.
Alors qu’il s’imaginait menacer son futur gendre pour qu’il lui envoie sa fille de temps à autre après leur mariage, un joyeux coup frappé à la porte du bureau retentit.
Toc-toc, tap-tap-toc !
C’était un rythme enfantin et innocent.
« Vivette ? »
Le duc se leva vivement en posant la question, puis se figea. Il avait déjà oublié que sa fille n’était pas à la maison. Les habitudes avaient de quoi effrayer.
Celle qui passa la tête par l’entrebâillement était sa jeune cousine.
Ingrid, la cousine dont il avait été proche dans son enfance.
Ignorant le tumulte qui s’était de nouveau emparé de lui, elle entra avec un sourire candide.
« Grand frère ! Où est Vivette ? Rosalyn dit que sa sœur lui manque. »
« Mon oncle ! Où est ma sœur ? »
Une petite fille surgit soudain de derrière la jupe d’Ingrid.
« Rosalyn ! Je t’ai dit de m’attendre dehors. On n’entre pas comme ça dans le bureau du chef de la maison. »
Même à son âge, Ingrid lui paraissait toujours adorable. Elle lança un regard sévère à sa fille en la réprimandant.
« Mais toi, tu es entrée ! »
« À la voir répondre comme ça, elle a sept ans ? Huit ? »
Vivette avait été pareille à cet âge-là.
Le duc observa d’un air indifférent cette mère et sa fille qui se comportaient de façon absurde.
La fillette avait les cheveux bruns, car elle avait reçu son baptême de la famille de son père et non de la maison Ashwilt. À vrai dire, elle ne ressemblait pas particulièrement aux Ashwilt.
Malgré tout, voir une enfant si pleine de vie lui rappela sa propre fille.
« Encore en train de penser à cette fille. »
Le duc porta les doigts à sa tempe et fit un geste de la main.
« C’est toi, Ingrid. Mais fais sortir la petite. Nous devons parler seuls. »
« Désolée, grand frère. C’est l’heure de sa sieste. Je vais la coucher et je reviendrai plus tard. »
« Pourquoi en faire toute une histoire ? Tu ne peux pas la laisser un instant dans le couloir ? »
Le duc ne comprenait pas sa cousine.
« Cette petite ? Et si elle s’ennuie, se promène et se perd ? »
Les mots « Ce n’est que dans la maison. Si elle se perd, tant pis » lui montèrent à la gorge, mais il les ravala pour éviter les reproches de sa jeune cousine.
Gillian, Vivette, Harris. Il avait élevé tous ses enfants de cette façon.
Il trouvait sa cousine trop protectrice envers sa fille, mais ne le dit pas à voix haute.
Les mages n’avaient qu’environ deux enfants au cours de leur vie.
Ce n’était pas un choix. En avoir davantage était tout simplement difficile.
C’était une caractéristique physiologique des mages.
Le nombre de mages restait ainsi stable, ce qui les rendait rares, et ils en venaient à chérir leurs enfants.
Et Ingrid n’avait que cette enfant. Il était naturel qu’elle la couve.
Le duc le comprenait, mais ne l’approuvait toujours pas.
« Elle va la gâter. »
Ce ne fut qu’après avoir cédé et appelé un domestique pour conduire la petite dans sa chambre que le duc put s’asseoir avec sa cousine.
« Alors, grand frère. Où est exactement passée Vivette ? »
« Tu parles encore de ça ? Je pensais que nous avions des sujets plus réjouissants à aborder, Ingrid. »
« Tu ne cesses d’esquiver la question, alors ça paraît d’autant plus suspect ! »
Ingrid fronça ses jolis sourcils, comme si elle était contrariée.
« Je pourrais peut-être le dire à Ingrid. »
Elle était la tante de Vivette et, parmi les autres membres de la maison, sa parente la plus proche après lui, son père.
Le duc ouvrit la bouche.
« Vivette est partie. Elle a quitté la maison. »
« Quoi ? Pourquoi cette douce enfant… Il s’est passé quelque chose ? »
« J’ai du mal à te le dire. C’est une honte pour moi. »
Le duc baissa les yeux vers son bureau et posa doucement une main sur son front, tandis que sa tête s’alourdissait.
« Même à moi, tu as du mal à le dire ? »
« J’ai honte que tu me voies ainsi, Ingrid. Je ne veux pas être un grand frère indigne à tes yeux. »
Il s’expliqua doucement.
Sa cousine ne l’avait connu que comme un grand frère gentil. Il ne voulait pas montrer à sa petite sœur son côté le plus laid.
À sa manière, le duc tenait à préserver une certaine image de lui-même.
« Hum… »
Ingrid plissa les yeux.
Elle savait exactement comment s’y prendre avec lui.
Aussi têtu qu’il fût, il finissait toujours par céder à ses méthodes et par parler franchement.
« Enfin, je ne sais pas pourquoi, mais la situation est grave. Grand frère Milox sera déçu s’il apprend que Vivette n’est pas là. »
« Quoi ? »
Le duc semblait prêt à bondir de son fauteuil.
« Milox vient ici ? Tu as eu de ses nouvelles ? »
Le duc se pencha vers elle et la pressa de questions, mais Ingrid se contenta de sourire d’un air entendu.
« Ingrid ! »
« Si tu me racontes en détail ce qui est arrivé à Vivette, je te le dirai. »
« Ha ! Tu veux marchander avec moi ? »
Ingrid haussa les épaules.
« Élever un enfant t’a rendu bien puérile, Ingrid. »
« Et alors ? Tu acceptes ou non ? »
La main du duc se crispa un instant sur le bord du bureau.
« J’accepte. Bien sûr que j’accepte. Ce n’est pas si grave. »
Il était simplement un peu gêné. Le duc hésita avant de prendre la parole.
Une fois lancé, les mots lui vinrent facilement.
Il s’était senti lésé bien des fois en essayant d’être le père de Vivette, et avoir quelqu’un qui l’écoutait en silence, sans l’interrompre, lui faisait plus de bien qu’il ne l’aurait cru.
Sans même s’en rendre compte, le duc insista sur la difficulté d’élever une enfant en pleine crise d’adolescence tardive.
C’était une sorte de sentiment de supériorité qu’il éprouvait envers sa cousine, qui élevait une jeune fille n’ayant pas encore atteint cet âge.
Mais après l’avoir écouté sans rien dire, sa jeune cousine lui déclara :
« Grand frère, tu es dans de beaux draps, maintenant. »
« Quoi ? »
« Quand grand frère Milox reviendra, il va faire toute une histoire parce que tu as maltraité sa nièce adorée et l’as chassée de la famille. »
Rejoignez notre Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried" rel="noopener noreferrer nofollow">https://dsc.gg/wetried</a>