Chapitre 2
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Je n’ai pas besoin d’une famille ◈
Épisode 2
──────
« Ça… c’est une famille ? »
Je ne pus que cligner des yeux, incapable de m’y habituer.
Quand je pensais à la famille, à l’époque où j’étais Choi Eunseo, je songeais à un foyer chaleureux et bienveillant.
J’avais tenu bon malgré cette vie difficile et la maladie grâce aux paroles réconfortantes de ma famille.
Mais les membres de la Maison Ashwilt n’étaient pas tendres avec Vivette.
Le duc, qui me dévisageait d’un air glacial, lâcha un reniflement méprisant.
« Tu comptes encore jouer les innocentes et faire comme si de rien n’était ?
— Pardon ?
— Je te demande si tu t’attends à ce qu’on fasse comme si rien ne s’était passé hier soir.
— Qu’est-ce qui s’est passé hier soir ?
— Grand frère… »
Je vis Harris se pencher vers Gillian, assis à côté de lui, et lui murmurer quelque chose.
Quel manque de savoir-vivre, chuchoter devant quelqu’un. Ils parlaient forcément dans mon dos.
Ce ne fut qu’après que Gillian eut réprimandé Harris d’un regard dégoûté que celui-ci se redressa.
« Ça suffit ! Si tu n’as rien à dire, cesse de me faire perdre mon temps et va t’asseoir tranquillement. »
« … »
Pour une raison ou une autre, le duc s’emporta soudain.
Alors que c’était lui qui m’avait adressé la parole en premier.
Comme je restais là, mal à l’aise, Gillian me donna un ordre digne du fils aîné.
« Qu’est-ce que tu fais ? Viens t’asseoir. »
Il désigna la place en face de lui.
Mais ils avaient peut-être pensé que je ne viendrais pas, car c’était la seule place dépourvue d’assiette et de couverts.
Les autres avaient déjà commencé à manger.
« Quoi ? On ne devait pas prendre le petit déjeuner ensemble, aujourd’hui ? »
Ma femme de chambre me l’avait bien dit plus tôt, et elle avait même prévenu les cuisines.
Les servantes des cuisines me jetèrent à peine un regard avant de regagner précipitamment leur poste.
J’avançai avec hésitation et m’assis, mais personne ne me regarda. Tous continuaient simplement à manger, les yeux rivés sur leur assiette.
Le sol de marbre sous mon regard baissé était net.
J’avais toujours peur de tomber, mais, même chaussé de talons et vêtue d’une longue robe où je risquais de me prendre les pieds, le corps de Vivette se mouvait naturellement, comme je le voulais.
« Si j’avais marché ainsi devant ma famille… »
Ils ne m’auraient jamais traitée avec autant d’indifférence.
Ils auraient invoqué tous les dieux auxquels ils pouvaient penser et se seraient réjouis qu’un miracle se soit enfin produit.
Le souvenir de ce rêve triste, mais plein d’espoir, que j’avais répété chaque soir pendant si longtemps fit remonter en moi un sentiment familier.
Mais, comme je l’avais fait devant ma propre famille, je serrai les dents et retins mes larmes devant celle de Vivette.
Non pas parce que je craignais de les attrister.
La moindre émotion était trop précieuse pour eux.
Tous mes sentiments appartenaient à ma seule famille. Les Ashwilt ne verraient pas la moindre émotion de ma part.
* * *
La famille de Vivette ne l’avait pas toujours traitée avec autant de froideur.
Parmi les hommes bourrus de la maison ducale, elle était très aimée pour sa gentillesse et son charme.
Il lui suffisait de flatter un peu leur orgueil avec douceur pour qu’ils sourient tous, de bonne humeur.
Mais, chaque fois qu’ils étaient contrariés, comme ces derniers temps, ils la traitaient durement.
La Maison Ashwilt contrôlait pratiquement Erenston, la ville au sud de la capitale où s’étaient installés les mages, et cela déplaisait aux habitants de la capitale.
Ils saisissaient chaque occasion pour mettre discrètement la maison ducale sous pression, et le duc était d’humeur massacrante depuis quelque temps.
Déjà préoccupé, il réprimanda sa fille affectueuse parce qu’elle le dérangeait sans pouvoir lui être d’aucune aide.
Pour un mage, les aptitudes magiques étaient tout. Peu importaient les autres talents de Vivette ou la bonté de son caractère : elle ne pourrait jamais être qu’une fille inutile.
Les autres membres de la famille en avaient eux aussi assez de la voir réclamer leur affection alors qu’ils étaient débordés et épuisés.
« C’est pour ça que ce matin aussi, ça s’est passé comme ça. »
Une partie des souvenirs de Vivette me revint peu à peu.
La veille, Vivette avait fêté ses vingt ans.
Le vingtième anniversaire d’un mage avait une importance particulière.
D’après la loi impériale, on devenait adulte à dix-huit ans, mais le cœur de mana d’un mage n’atteignait son plein développement qu’à vingt ans.
Bien sûr, le cœur de mana pouvait continuer à se renforcer grâce à l’entraînement magique même après le passage à l’âge adulte.
Mais s’il avait été gravement endommagé, comme celui de Vivette, il n’y avait plus aucun espoir de guérison après son vingtième anniversaire.
Et, ce jour fatidique, elle avait prévu de se rendre à la Tour des Mages pour un dernier examen de son cœur de mana.
« Qu’est-ce que je vais faire ? Si cette fois encore il n’y a aucune amélioration, ce sera vraiment fini. »
Inquiète, elle avait demandé à sa famille la veille de l’accompagner.
« Quoi ? Tu ne sais donc pas ce qu’il y a demain ? »
Le duc haussa la voix comme si elle avait perdu la raison.
« Demain, l’examen d’entrée à l’Académie d’Erenston est le plus grand événement de l’Association des Mages. Tu ne te doutes même pas que toute la famille sera occupée ? C’est absurde. »
« M-Mais, Père, c’est important pour moi aussi. »
« Évidemment que ça l’est pour quelqu’un d’aussi incapable que toi. Tu ne peux même pas aider l’Association, alors comment saurais-tu à quel point elle est occupée ? »
« Ah… »
À la mention de ses aptitudes magiques, Vivette perdit toute force pour argumenter.
Au domaine Ashwilt, même les roturiers pouvaient travailler comme servantes s’ils avaient des aptitudes magiques, tandis que les gens ordinaires devaient faire les basses besognes en tant que domestiques. Même les nobles n’avaient pas le choix s’ils n’étaient pas mages. Les employés eux-mêmes étaient strictement répartis selon leurs capacités magiques.
Vivette avait vu plusieurs servantes odieuses user ouvertement de magie devant elle, et son estime d’elle-même était tombée au plus bas.
« Si seulement j’avais des aptitudes, je n’aurais pas à supplier timidement au sujet de mon cœur de mana. »
« Père ne serait pas mécontent de moi non plus. »
« Pourquoi suis-je aussi inutile ? »
Elle se détestait.
En voyant ses yeux rougis, Gillian soupira, tandis que le duc se mettait en colère.
« Tu te prends encore pour une enfant ? Tu comptes pleurer et faire un caprice ? Je t’ai clairement dit non. »
« M-Mais demain, c’est mon anniversaire… »
« Ton anniversaire ? Et alors ? »
Malgré ses supplications, le duc ne céda pas.
« En tant que membre éminent de l’Association des Mages, je ne peux pas manquer un événement aussi important. Ton frère doit m’aider dans mon travail. Quant à Harris, il passe l’examen d’entrée, cela va de soi. »
« … »
« Vivette, il y a d’innombrables choses plus importantes que de calmer tes pitoyables angoisses. Ne l’oublie pas. »
Le duc ne revint pas sur sa décision et, au bout du compte, elle dut se rendre seule à son dernier examen.
Le lendemain, Vivette apprit que son cœur de mana ne guérirait jamais. Elle sanglota dans son lit, tandis que sa famille ne rentrait que tard dans la soirée.
Ils étaient de très bonne humeur.
Harris Ashwilt avait obtenu une excellente note à l’examen d’entrée de l’Académie.
Les résultats ne seraient publiés que bien plus tard, mais, d’après les informations du duc, membre éminent de l’Association, l’admission de Harris était certaine.
Harris pourrait même arriver en tête de sa promotion.
Tout excités, ils étaient allés dîner avant de se rendre à l’annexe de Vivette.
Les jours heureux, ils allaient toujours trouver quelqu’un. Quelqu’un qui se réjouissait plus que quiconque de leurs bonnes nouvelles.
Persuadés que Vivette sauterait de joie, ils avaient ouvert la porte de sa chambre à la volée.
Mais, contrairement à ce qu’ils s’attendaient à trouver, la chambre était sens dessus dessous.
Ses affaires étaient éparpillées partout. Assise au milieu du sol glacé, sans feu dans la cheminée, leur fille pleurait.
« Bouhou, Lola, qu’est-ce que je vais faire ? C’est vraiment fini, maintenant. Ma vie est finie. »
« Ma dame, je vous en prie, ne pleurez pas… »
Vivette ne prêta aucune attention à ceux qui venaient d’entrer et continua de pleurer, tandis que sa servante tentait vainement de la consoler.
Harris, qui était entré le premier pour se vanter de son excellente note, recula derrière le duc et Gillian, comme si son enthousiasme s’était envolé.
« Les résultats de l’examen n’étaient pas bons. C’était sa dernière chance de s’accrocher à un faux espoir. C’est regrettable. »
Gillian parlait avec indifférence, comme s’il évoquait la famille de quelqu’un d’autre.
« Je savais depuis longtemps que ça finirait comme ça. Faire toute une scène pour quelque chose d’aussi évident… »
Le duc contempla d’un air mécontent sa fille, effondrée au sol et en pleurs. Puis, il se mit brusquement à crier.
« Silence ! Pourquoi tout ce vacarme un jour aussi heureux ? Ce n’est pas comme si te voir dans cet état était une nouveauté. Au lieu de t’occuper de ceux qui ont travaillé dur dehors… »
Ce jour-là, le duc était étrangement en colère. Même sa servante, qui connaissait son tempérament habituel, en fut décontenancée.
« C’était parce qu’elle leur avait gâché l’humeur. Elle avait complètement ruiné leur fête. »
C’était comme jeter un seau d’eau froide sur les réjouissances.
Peu leur importait que ce soit le pire jour de la vie de Vivette.
Ils s’attendaient simplement à ce qu’elle pleure seule et en silence, puis qu’elle se réjouisse avec eux de leur bonne nouvelle.
Pour ces gens, Vivette n’était qu’une enfant chargée de se plier à leurs humeurs et d’égayer l’ambiance.
Voilà pourquoi ils ne supportaient pas de la voir abattue.
D’ordinaire, Vivette changeait d’attitude en un instant, dès que le duc le lui demandait.
Même si Gillian ou Harris la réprimandaient et la laissaient bouder, il suffisait que le duc lui ordonne sèchement de retrouver le sourire pour qu’elle s’exécute aussitôt.
Mais Vivette ne bougea pas d’un pouce.
Car il n’y avait rien de pire que le déplaisir de son père : c’était de savoir qu’elle ne deviendrait jamais mage.
Sa vie était fichue. Qu’importait que son père soit en colère ?
Pour la première fois, profondément déçue, Vivette ne répondit pas au duc. Il sembla en être très choqué.
Je ne me souvenais pas clairement des cruautés que le duc avait ensuite proférées pour rouvrir ses blessures.
On aurait dit que l’esprit de Vivette avait effacé ces souvenirs de lui-même.
« À quel point avait-il pu la blesser ? »
Je fis claquer ma langue intérieurement.
C’était lui le fautif, et voilà qu’il me réprimandait dès le lendemain matin ? Sérieusement.
Avant de me rappeler ce qui s’était passé la veille, j’avais prévu d’imiter Vivette assez bien pour m’entendre avec sa famille.
Mais plus maintenant.
Même Vivette, pourtant naturellement douce et affectueuse, avait déplu au duc.
Et tout ça parce qu’elle ne pouvait pas utiliser la magie, alors qu’elle n’y pouvait rien.
Mais je ne pourrais jamais avoir la personnalité adorable de Vivette.
J’étais même aussi bourrue que les membres de la maison ducale, sinon davantage.
Je n’étais pas sûre de pouvoir imiter l’angélique Vivette, mais, même si j’y parvenais à la perfection, le duc trouverait sûrement autre chose à me reprocher.
« Que je sois joyeuse ou morose, je me ferai réprimander de toute façon. Autant rester moi-même. »
Pourquoi me donnerais-je la peine d’essayer de plaire à une famille pareille ?
* * *
Depuis que j’étais entrée dans ce corps, je n’avais partagé qu’un repas avec la famille ducale, et j’étais déjà épuisée.
Je n’avais même pas pu manger convenablement : le duc avait dit qu’il était occupé et s’était levé avec Gillian dès que mon assiette était arrivée.
« À partir de maintenant, je ferais mieux de les éviter autant que possible. Ce n’est pas bon pour ma santé mentale. »
Frissonnant, je m’adossai à ma chaise.
« Plus important encore, comment vais-je vivre, désormais ? »
Après avoir appris, à l’âge de trois ans, que j’étais atteinte d’une maladie incurable, je n’avais jamais pu rêver à l’avenir dans ma vie précédente.
Mon seul objectif avait été de prolonger, même un peu, mon espérance de vie d’une vingtaine d’années.
Mais les choses étaient différentes, à présent. J’ignorais combien de décennies je vivrais dans ce corps, et j’étais la fille du duc.
Autrement dit, je pouvais faire tout ce que je voulais.
« Je ne sais toujours pas ce que j’aime. Mais je le découvrirai. Cette fois, je vivrai vraiment heureuse. »
Je ne savais pas exactement ce qu’était le bonheur. Mais je connaissais deux conditions indispensables.
La santé, et une famille qui m’aimait.
Je n’avais pas été tout à fait heureuse dans ma vie précédente. J’avais une famille merveilleuse, mais pas la santé nécessaire pour en profiter.
« À bien y penser, Vivette est exactement à l’opposé. »
Son corps était aussi robuste que celui d’une athlète, mais sa famille la traitait ainsi.
Mais je ne m’inquiétais pas. Il me suffisait de ne plus voir une famille pareille.
D’abord, je préserverais cette bonne santé et je mettrais de l’ordre dans la situation de Vivette.
Ensuite, je partirais.
Je fuirais cette horrible famille et m’en choisirais une nouvelle.
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