Chapitre 15
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Je n’ai pas besoin d’une famille ◈
Épisode 15
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* * *
Le bâtiment se dressait entre l’annexe et la maison principale.
La personne qui attendait dans le petit salon n’était autre que Gillian, les bras étroitement croisés.
Il avait l’air profondément mécontent.
« Père a décidé de ne pas te recevoir. Si tu as quelque chose à dire, dis-le-moi. »
La rebuffade semblait délibérée.
Était-ce pour cela qu’ils m’avaient convoquée ailleurs que dans la maison principale ?
Même à présent, ils s’en tenaient fermement à la règle qui m’interdisait d’y mettre les pieds.
Trois jours s’étaient déjà écoulés depuis que j’avais formulé ma demande avant qu’ils acceptent de me recevoir.
Et même alors, ils ne m’avaient accordé qu’un bref instant, une fois leur travail terminé et avant le dîner.
À vrai dire, c’était un peu mesquin, mais je n’y pouvais rien.
L’héritier soutenu par le chef de famille détenait tous les pouvoirs, tandis que moi, qui avais des gens à protéger, je n’en avais aucun.
« J’ai décidé de pardonner à dame Fadde. »
Je lâchai ces mots sans préambule.
Pourtant, Gillian tressaillit du sourcil, comme s’il avait compris.
« Alors, s’il te plaît, arrête de la traiter comme ça. »
Gillian eut un petit rire, puis son expression se durcit.
« D’accord. Harris me l’a dit. Tu as tout découvert. »
« Harris t’a tout raconté ? »
Harris avait-il laissé échapper par mégarde le secret qu’ils avaient gardé entre eux en m’excluant ?
Et Gillian n’avait même pas l’air gêné. Au contraire, il me rejetait la faute.
« Vivette Ashwilt, tu es vraiment incroyable. Tu as fini par te brouiller même avec Harris, qui a pourtant bon cœur ? »
J’ignorais ce que Harris lui avait dit, mais ça ne pouvait pas être flatteur.
Il avait dû raconter les choses à son avantage.
Pour preuve, l’expression de Gillian se fit plus cruelle encore.
« Très bien, alors dis-moi. Pourquoi devrions-nous écouter quelqu’un comme toi, qui n’a personne pour prendre ta défense ? »
« Tu n’es pas venu ici pour m’écouter ? »
C’était absurde.
Être le paria de sa propre famille était vraiment terrifiant.
« Je t’ai fait venir pour te dire ceci. Vivette, écoute-moi attentivement. Père et dame Fadde ont une relation qui ressemble beaucoup à la nôtre. »
La nôtre ? Gillian parlait-il de lui et moi ?
… Ou de moi et du reste de la famille ?
« Une relation déjà irréparable. Ils ne font que se blesser l’un l’autre. »
Gillian esquissa un sourire amer.
« Toi aussi, tu souffres, pas vrai ? Père a enduré cette relation douloureuse pendant dix-sept ans, accablé par le lourd devoir de diriger la famille. »
Le duc était-il vraiment le seul à avoir souffert ?
Et si quelqu’un avait souffert, n’était-ce pas plutôt dame Fadde, si complètement isolée ?
« Cette relation ne prendra fin que lorsque l’un d’eux aura disparu. Ce ne serait pas là une véritable réconciliation ? »
Pour une raison qui m’échappait, j’avais l’impression qu’il parlait de moi.
En imaginant Vivette entendre ces mots, je sentis mon cœur sombrer.
Veut-il que je disparaisse, moi aussi ?
Vraiment ? Sincèrement ?
Je demandai d’un ton froid : « Qu’est-ce que tu essaies de me dire ? »
« La voiture est prête. »
Une voiture ? Ne me dis pas que…
La lueur rouge du crépuscule se répandait sinistrement sur le visage de Gillian.
« Demain, à l’aube, dame Fadde partira. Pourquoi ne vas-tu pas lui dire adieu ? »
* * *
Fadde Ashwilt avait passé toute sa vie en étrangère.
Elle l’avait été dans la famille où elle était née, et l’était restée après avoir rejoint la Maison Ashwilt.
Elle menait une existence où elle ne pouvait jamais vraiment se mêler à ceux qui l’entouraient.
C’était solitaire. Mais il n’y avait rien à faire. Tel était le sort de ceux qui naissaient différents des autres.
Les prédispositions à la magie se transmettaient très souvent.
Les mages avaient des enfants mages, et les couples ordinaires, des enfants ordinaires.
C’était une loi de la nature, que personne n’avait de raison de remettre en question.
Mais il arrivait parfois que le monde réserve d’étranges surprises.
Un mage en parfaite santé pouvait naître alors qu’aucune goutte de sang de mage n’avait été mêlée à son ascendance.
Cela semblait aussi absurde qu’une rose poussant au milieu de la haute mer, et pourtant, cela arrivait de temps à autre.
Fadde était l’un de ces cas.
Ses parents n’étaient pas mages.
Ni parmi ses proches ni parmi ses ancêtres ne figurait le moindre mage.
Sa famille de naissance, la maison baronniale Meyer, était une famille noble typique de la capitale, installée à Plaford, capitale de l’Empire, depuis des générations.
Elle avait des valeurs féodales et un mode de vie peu commode, qui ne reposait pas sur la magie.
Le baron Meyer était patriarcal et un peu trop préoccupé par l’autorité nobiliaire, mais ce n’était pas un mauvais homme. Cadette de la famille, Fadde avait grandi en accaparant les genoux de son père.
Son enfance avait été plutôt heureuse, auprès de sa mère digne et de ses grandes sœurs enjouées.
Tout changea lorsqu’elle entra dans l’adolescence.
« Il semblerait que mademoiselle Meyer soit capable de maîtriser le mana. »
Ce furent les paroles d’un mage venu réclamer le remboursement de ses dettes alors que la fortune de la famille déclinait.
Cette seule phrase bouleversa sa vie.
« Quoi ? V-vous voulez dire que ma fille est une sorcière ? »
Le baron Meyer laissa tomber sa pipe, honteux.
Pour un noble de la capitale, les mages étaient des êtres bien trop étrangers.
À tel point que même sa fille, qu’il avait élevée pendant plus de dix ans, lui inspirait désormais du dégoût.
« Ha ha, inutile de vous en offusquer à ce point. Les mages gagnent bien leur vie, après tout. Peut-être… votre fille pourra-t-elle sauver la maison Meyer. »
Son père renifla avec mépris.
« Notre fils aîné redressera cette famille dès qu’il aura terminé son cursus. Pourquoi s’inquiéter ? »
Pourtant, il finit par faire de sa fille la pourvoyeuse de la famille.
Elle n’était même pas encore adulte qu’on attendait déjà d’elle qu’elle rembourse les dettes familiales et relève la maison baronniale en ruine.
Dans l’Empire, les mages n’avaient certes aucun mal à gagner leur vie.
En moins d’un an, Fadde avait remboursé toutes les dettes de sa famille et restauré son prestige.
Elle travaillait pendant que ses sœurs assistaient à des thés mondains et à des bals, mais ne s’en plaignait pas.
Elle acceptait chaque demande qu’on lui adressait, en se disant :
C’est pour ma famille.
Elle voulait seulement être aimée par cette famille qui avait commencé à la traiter avec une subtile différence.
Mais les Meyer s’éloignaient de plus en plus d’elle.
« Une mage, franchement… »
Ils avaient été une famille soudée, mais même eux ne purent surmonter leur aversion instinctive.
« Comment une sorcière a-t-elle pu naître de moi ? Ne me dis pas que tu m’as trompé ? »
Une fois leur situation financière rétablie, le baron se mit à soupçonner son épouse.
Puis sa mère et ses frères et sœurs changèrent à leur tour.
Les regards qui la considéraient parfois comme une étrangère se firent de plus en plus insistants.
Fadde était une femme qui avait besoin d’appartenir à un groupe. Elle ne pouvait supporter d’être traitée ainsi.
Lorsque le lieu de travail du mage qui avait autrefois été leur créancier lui parut plus accueillant que la maison de son père, et qu’elle comprit qu’elle passait davantage de temps au travail qu’à la maison, Fadde partit.
Pour vivre parmi des gens comme elle.
« Au milieu des gens ordinaires, un mage est comme un clou qui dépasse. Partons pour une cité de mages. Là-bas, ils m’accepteront. »
Elle pensait pouvoir être heureuse parmi les mages.
Erenston, la ville où elle s’était réfugiée, semblait bâtie sur ses rêves et ses espoirs.
Personne ne se méfiait d’elle, là-bas.
Au début, tout allait bien. Mais, au bout du compte, elle ne parvint pas davantage à s’intégrer pleinement parmi eux.
Même lorsque des mages mutants avaient des enfants, ceux-ci n’héritaient pas de leurs prédispositions magiques.
« Une demi-mage. »
C’était ainsi qu’on appelait aussi les mages mutants.
« Je veux que mon enfant soit mage. Je ne peux pas t’épouser. »
Personne ne voulait d’elle.
Ni les mages, ni les hommes ordinaires.
Les gens ordinaires la trouvaient inquiétante, tandis que les mages gardaient leurs distances parce qu’elle était une demi-mage.
Malgré tout, je dois me marier.
Ses souvenirs d’enfance lui avaient appris la chaleur d’une famille unie.
Après avoir erré si longtemps, elle ne pouvait pas y renoncer.
Elle était seule. Terriblement seule.
Elle voulait fonder une famille.
Une famille qui accueillerait volontiers en son sein quelqu’un d’aussi différent qu’elle.
En ce sens, la maison ducale Ashwilt était un choix idéal.
Le duc avait déjà deux fils adultes, aussi n’était-elle pas tenue de lui donner des enfants.
Le duc Ashwilt ne l’avait demandée en mariage que pour profiter de son « pouvoir spécial », mais, elle, était sincère.
Bien qu’il fût assez âgé pour être son père, elle l’aimait et lui faisait confiance, non pas comme à un homme, mais comme à un membre de sa famille.
Elle mit fidèlement son pouvoir au service de la Maison Ashwilt, comme elle l’avait autrefois offert de son plein gré à la maison Meyer.
Avec le temps, son mari, d’abord raide et froid, s’adoucit, et Fadde en fut satisfaite.
Est-ce donc cela, une vraie famille ?
Elle se sentait en sécurité. Le fait qu’il s’agisse d’une grande famille était encore mieux.
En se mariant, elle avait gagné deux fils. Bientôt, elle eut aussi des belles-filles, et même des petits-enfants.
Au milieu de tous ces nouveaux membres de sa famille, une inquiétude subsistait pourtant.
Arion Ashwilt, le fils aîné du duc.
Il ne l’accueillait pas, elle, cette pierre qui avait roulé jusque dans la famille.
Son attitude montrait clairement que ce mariage n’était qu’une transaction : son pouvoir contre leur nom de famille, et qu’il ne pourrait jamais devenir une véritable union.
Pourtant, en apparence, tout se passait assez bien. Fadde s’en contentait.
Je veux ne faire qu’un avec la Maison Ashwilt.
Elle faisait de son mieux.
Outre l’usage de son pouvoir, il lui arrivait de s’occuper des enfants à la place d’Arion et de son épouse, qui étaient très occupés, à la maison comme à l’extérieur.
À la demande d’Arion, elle avait même baptisé sa petite-fille.
Et c’était précisément lors de ce baptême que tout avait mal tourné.
Ce baptême auquel elle s’était réjouie d’assister, persuadée que son beau-fils revêche avait enfin fait le premier pas vers elle.
« Qu’as-tu fait ? C’est à cause de toi que Vivette a fini comme ça ! »
Tout le monde était en colère. Tout le monde la trouvait épouvantable.
Elle avait voulu faire pleinement partie de la famille, mais les choses avaient mal tourné. À cet instant, tous ses efforts furent réduits à néant.
Une famille heureuse était-elle donc un luxe auquel je ne pourrais jamais prétendre ?
Elle se répéta des milliers de fois qu’elle aurait peut-être mieux fait de rester seule, puis dix-sept années passèrent.
Un jour, un accident lui arriva. Sa voiture dérapa sur une route glacée et enneigée, puis se renversa.
Elle fit plusieurs tonneaux, et Fadde perdit connaissance.
* * *
Fadde reprit connaissance lorsque la lumière languissante de l’après-midi lui piqua les yeux.
« … ? »
Sa vision trouble s’éclaircit peu à peu.
Fadde regarda autour d’elle dans sa chambre, qui lui semblait étrangement inconnue.
La première chose qu’elle vit fut le grand message inscrit sur le mur, près de son lit.
<Attention : chutes>
Les lettres rouges avaient été repassées plusieurs fois.
De l’encre ?
Fadde pencha la tête.
D’ordinaire, on écrivait avec du mana.
C’était bien plus net et plus joli ainsi.
Peut-être qu’une domestique incapable d’utiliser la magie avait écrit ces mots.
Bien sûr, c’était Vivette qui les avait écrits elle-même, mais Fadde ne pouvait pas le savoir.
Fadde tira sur la cordelière de la sonnette pour appeler quelqu’un.
Sa gorge était râpeuse, comme si elle avait dormi très longtemps.
Elle désirait ardemment un verre d’eau fraîche.
Bang !
Peu après, la porte s’ouvrit à la volée dans un fracas de tonnerre, comme si elle allait se briser.
Les femmes de chambre se précipitèrent à l’intérieur dans un vacarme de troupeau de buffles sauvages.
Non seulement elles n’avaient pas pris la peine de la saluer poliment, mais elles avaient l’air d’avoir vu un fantôme.
Fadde plissa les yeux avec une dignité toute princière.
Quelles enfants mal élevées.
Ancienne dame de la Maison Ashwilt, Fadde était une noble qui tenait aux bonnes manières.
Elle ne pouvait pas laisser passer une conduite aussi grossière.
Aussi s’adressa-t-elle à elles d’un ton sévère, comme une maîtresse de maison d’un certain âge.
« Silence ! Cessez donc tout ce vacarme. »
Ce fut tout ce qu’elle fit.
Pourtant, les femmes de chambre eurent aussitôt les larmes aux yeux.
On aurait dit qu’elle les avait vertement réprimandées.
Cette noble au cœur incapable de froideur paniqua et s’agita.
« M-mais qu’est-ce qui vous prend ? »
Mais elles se mirent à pleurer encore plus fort.
« M-ma dame… »
« Vous êtes revenue parmi nous, snif ! »
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