Chapitre 12
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Je n’ai pas besoin d’une famille ◈
Épisode 12
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* * *
« Mademoiselle, quelqu’un de la maison principale est là. Dois-je le faire entrer ? »
« Qui est-ce ? »
Ce ne pouvait tout de même pas être Gillian, après la scène qu’il m’avait faite la veille.
« L’intendant en chef Greg. »
« Ah, faites-le entrer. »
En même temps, Gillian n’allait pas venir en personne pendant deux jours entiers pour tenter de me convaincre.
Ça ne me plaisait pas pour autant.
« Il m’a dit de faire ce que je voulais. Alors pourquoi envoyer quelqu’un ? »
En plus, l’intendant en chef promenait son regard dans la pièce, sans dépasser les limites de la bienséance, comme s’il était venu inspecter les lieux.
Ce qui me mit encore plus mal à l’aise.
« Intendant en chef, qu’est-ce qui vous amène ? »
« J’ai appris que vous aviez changé de résidence. Et que vous aviez renvoyé toutes les servantes de l’aile ouest. »
« J’avais de bonnes raisons. Vous êtes venu me réprimander ? »
« Non. Je suis certain que vous aviez vos raisons, mademoiselle. Cependant… »
« Cependant ? »
« Il aurait mieux valu m’en informer discrètement plutôt que de vous en occuper vous-même. »
« Qu’est-ce que ça aurait changé si je vous l’avais dit ? »
« Vous ne me faites pas confiance. Je vais tâcher de faire mieux. »
Contrairement aux autres domestiques de la maison principale, l’intendant en chef était au moins poli.
« Ce serait injuste d’accuser quelqu’un comme lui de ne pas faire son travail. »
Je passerais seulement pour la personne difficile.
J’avais bien des choses à lui demander, mais je les gardai pour plus tard.
« La maison principale règle les choses trop lentement. Je m’occuperai moi-même de l’annexe, alors ne vous mêlez pas de ses affaires. »
« Je ne sers que le duc et vous, mademoiselle. »
L’intendant en chef Greg s’inclina poliment, comme s’il acceptait mes paroles.
« Cependant, mademoiselle, même moi, je ne comprends pas la situation. »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« Vous n’avez jamais laissé personne entrer dans votre cercle, sauf les membres de votre famille. Et pourtant, vous dites que vous allez vivre avec quelqu’un que vous n’avez même jamais rencontré. C’est pour le moins surprenant. »
« Vivette était comme ça ? »
Elle avait été rejetée aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la maison. Je n’avais jamais songé que, de son côté, Vivette avait peut-être aussi rejeté le monde entier.
À bien y réfléchir, Vivette était elle aussi une Ashwilt. Quelqu’un qui ne s’intéressait pas aux autres et n’éprouvait aucune affection pour eux.
Dans ce cas, cette réaction était peut-être compréhensible.
« Mais ça ne le regarde pas. »
« Intendant en chef. »
« Oui, mademoiselle. »
« Est-ce quelque chose que mon père ou mon frère voulait savoir, ou vous posez-vous simplement la question par curiosité ? »
Greg hésita un instant avant de répondre.
« …Je vous le demande par curiosité. »
« Ah oui ? »
Il avait l’air de devoir arracher ces mots entre ses dents serrées.
« Le duc et le jeune maître Gillian ne savent ni que vous avez décidé de vivre avec dame Fadde, ni que vous avez renvoyé toutes les servantes. »
« Hum. »
« Ce n’est pas une affaire sans importance, mais j’ai reçu l’ordre de ne rien rapporter, quoi qu’il arrive. Rien ne sera transmis à Son Altesse à l’avenir non plus. Je m’occuperai de tout moi-même. »
J’avais vu juste, après tout.
Peu importait le désordre que je mettais, ils feraient semblant de ne rien savoir.
Qu’ils n’en sachent vraiment rien ou qu’ils feignent l’ignorance par orgueil, il me faudrait attendre pour le découvrir.
« Dans un cas comme dans l’autre, c’est agréable de ne pas avoir à surveiller mes arrières. »
« Si mon père ne vous a pas envoyé, pourquoi êtes-vous ici ? »
« Malgré tout, si quelque chose devait vous arriver, mademoiselle, je devrais m’en occuper moi-même. »
« Qu’entendez-vous exactement par là ? »
« Si vous vous blessez en vivant avec quelqu’un qui n’a pas toute sa raison, ou si vous êtes blessée dans un bâtiment délabré, j’en serai tenu responsable, puisque c’est à moi qu’on a confié la tâche de veiller sur vous. »
C’était presque drôle.
En d’autres termes, le duc avait confié à l’intendant en chef ses devoirs de père, ainsi que la responsabilité de tout ce qui pourrait mal tourner.
Mais il comptait garder pour lui les sentiments d’un père.
« …Tous les nobles sont-ils comme ça ? »
« Ce n’est pas grave. Vous n’avez pas à vous charger d’une responsabilité inutile. »
« Que voulez-vous dire… ? »
« Mon père a dit que même si je mourais, il n’en serait pas informé. Pourquoi se soucierait-il maintenant d’une chose aussi insignifiante ? »
« Mademoiselle, vous savez bien qu’il ne le pensait pas vraiment. »
« Et alors ? »
« Il ne dit ce genre de choses que lorsqu’il est en colère. Vous le savez… »
Comment étais-je censée le savoir ? C’était pourtant ce qu’ils avaient dit.
« Écoutez-moi bien, intendant en chef. On dit qu’il faut s’en tenir à ce qu’on vous demande. »
« Pardon ? »
« Si vous revenez me voir comme ça, poussé par un sens du devoir déplacé, préparez-vous à vous faire enguirlander des deux côtés. »
« Mademoiselle ! »
« Si le duc vous a dit de ne rien lui raconter à mon sujet, faites exactement ça. Si quelque chose tourne mal, vous serez le seul à en pâtir. »
« M-mais vous faites partie de la famille… »
Je jetai un regard froid à Greg, qui hésitait.
« Ce sont des paroles que vous devriez adresser au duc et au jeune duc, non ? »
« Ils tiennent à vous plus que vous ne le pensez, mademoiselle. »
« Qu’ils tiennent à moi ou non, dites-leur de ne rien attendre de moi. »
« Pardon ? »
« Depuis vingt ans, on me répète de ne pas me mêler de leurs affaires, de ne pas intervenir et de les laisser tranquilles. C’est eux qui n’ont cessé de dire qu’il fallait garder nos distances, pas moi. Et c’est ce que je veux aussi. Je ferai ce qu’ils souhaitent, alors j’espère qu’ils s’abstiendront de se mêler de mes affaires. »
Devant ma fermeté, l’intendant en chef se mit à transpirer nerveusement.
« Ah… Vos sentiments ont été profondément blessés, mademoiselle. Je comprends parfaitement. Je ferai de mon mieux pour arranger les choses. »
« Ne faites pas ça. »
S’il en avait été capable, il l’aurait fait il y a plus de dix ans.
Et à présent, il n’y avait plus rien à arranger.
« Mais ce que je suis venu vous annoncer cette fois ne vous concerne pas, mademoiselle. »
« Alors pourquoi me le dire ? »
« Cela concerne dame Fadde. »
Greg parla sans hésiter.
« Comme dame Fadde est susceptible de représenter un danger pour le domaine, Son Altesse a décidé de l’envoyer dans un domaine rural d’ici la fin du mois. »
« Quoi ? »
Cette fois, je restai vraiment bouche bée.
« Attendez. Vous ne pouvez pas faire ça. »
« Je crains que cette décision ne puisse être annulée. »
« En quoi dame Fadde pourrait-elle représenter un danger pour le domaine ? Les gens de l’annexe et moi-même nous relayons pour veiller sur elle. »
Dame Fadde était dans un état si grave qu’elle ne pouvait même pas soulever une cuillère toute seule.
Même pour une non-mage comme moi, imaginer qu’une personne dans son état puisse lancer à tout-va des sorts qui lui demandaient tant d’efforts était absurde.
C’était comme attacher à un lit un patient paralysé des quatre membres sous prétexte qu’il risquait de semer le trouble.
« Son Altesse ignore que vous vous occupez d’elle. »
« Ha. Il ne le sait pas ? Mon frère est venu hier justement à cause de ça. »
« Je le répète : oui, il l’ignore. »
…N’importe qui aurait vu que c’était un mensonge.
Ils ne reçoivent pas de rapports, mon œil. Il était au courant de tout.
S’il ne s’intéressait pas à l’annexe, comment Gillian aurait-il pu savoir que j’avais déménagé et débarquer aussi vite ?
Mais si le duc l’affirmait, alors c’était vrai. Ils avaient le pouvoir de rendre une chose vraie en se contentant de l’affirmer.
« Tout ce que Son Altesse sait, c’est que toutes les servantes qui s’occupaient de dame Fadde ont été renvoyées du jour au lendemain, laissant sans soins une vieille dame susceptible de représenter un danger. »
« Un homme qui ne s’intéresse pas à l’annexe sait que les servantes ont été renvoyées ? »
« Il doit être informé des questions de personnel. Et cela concerne la vieille dame, pas vous, mademoiselle. »
Plus je l’écoutais, plus c’était absurde.
« Comme une vieille dame malade ne peut pas vivre seule, Son Altesse a eu la bonté de lui trouver un logement dans un domaine rural tranquille. »
« …Alors tout ça, c’est parce que j’ai renvoyé les servantes. »
D’une manière ou d’une autre, ils avaient réussi à faire passer toute cette histoire pour ma faute. Pas que j’accepte de le reconnaître.
Ensuite, j’essayai de démonter leur raisonnement point par point, mais je perdis chaque fois.
« Mademoiselle, Son Altesse fait preuve de clémence envers dame Fadde, qui n’a nulle part où aller. Elle devrait être reconnaissante qu’on l’envoie à la campagne. »
Que pouvais-je répondre à ça ?
Et le pire, c’était que tout le temps et l’argent consacrés à dame Fadde venaient de la poche du duc.
« Haa… »
Sans se douter des nuages noirs qui s’amoncelaient au-dessus de son avenir, dame Fadde demeurait aussi absente que d’habitude.
« Madame, ne vous asseyez pas au bord du lit. Vous pourriez tomber. »
« … »
Dame Fadde n’était même pas capable d’éviter le danger, pas plus qu’elle ne l’avait été lorsqu’elle s’était penchée par-dessus la rambarde sous la pluie.
C’était pour cela que Lola et moi devions rester à ses côtés jour et nuit, en nous relayant.
La colère me brûlait de l’intérieur. Où comptait-il envoyer quelqu’un dans cet état ?
« Il est fou ? Il la dit dangereuse et compte ensuite envoyer quelqu’un comme elle dans un endroit isolé, sans le moindre mage ? »
On l’avait déjà négligée au domaine Ashwilt. Là-bas, ce serait encore pire.
« Elle ne peut absolument pas partir à la campagne. Il faut que j’aille régler ça avec le duc. »
J’aurais aimé pouvoir faire appel à la compassion du duc pour le convaincre de laisser dame Fadde ici, mais cette tentative avait déjà échoué.
Il me faudrait donc recourir à ma deuxième option.
« On m’a dit qu’une Maison et ses membres étaient liés par un contrat magique, non ? Cela signifie que la Maison a le devoir de prendre soin de ses membres. »
J’allais donc obliger la Maison à prendre ses responsabilités.
Les mages n’iraient sûrement pas enfreindre un contrat magique.
« Il faut donc que je découvre quelle est la place de dame Fadde dans la famille… »
C’est pour cela que je fis ce choix.
En pleine nuit, je m’introduisis hardiment dans le bureau du duc.
J’étais venue de nuit pour éviter d’entendre quelqu’un glapir : « On ne vous avait pas interdit l’accès à la maison principale ? »
La lignée directe de la Maison Ashwilt vivait ici, alors la sécurité était stricte.
Mais seulement contre les mages.
« C’est un dispositif de sécurité ? »
On ne trouvait ce genre d’appareil que dans les domaines des mages de haut rang. Il détectait le mana d’une personne et repérait les intrus.
« Et moi, je n’ai pas de mana. »
Je n’avais donc rien à craindre.
Cette faille existait parce qu’il était presque impossible pour un non-mage de s’infiltrer dans le domaine.
Tous ceux qui travaillaient dans la maison principale avaient été choisis parmi les mages. En pratique, j’étais donc la seule personne ordinaire à pouvoir y entrer et en sortir librement.
Jusqu’à récemment, même moi, on m’en avait interdit l’accès.
En outre, les pièces où l’on travaillait étaient généralement fermées à clé.
Pour les ouvrir, il fallait tracer à la main une formule magique précise en utilisant uniquement le mana propre aux Ashwilt.
Pourtant, il n’y avait même pas de serrure dans le bureau du duc.
« Père, je vous en prie, ouvrez la porte ! »
Vivette était venue voir le duc presque tous les jours.
En tant que sa fille, elle connaissait la formule, mais elle n’avait pas la moindre trace de mana pour la tracer. Pourtant, Vivette ne repartait jamais sans avoir essayé. Elle restait longtemps plantée devant la porte, le regard vide, ou, à bout de patience, frappait dessus — toc, toc — et interrompait le travail du duc.
Excédé, le duc avait tout bonnement fait retirer la serrure.
« Mais il ne l’a toujours pas remise. Comme s’il allait revoir Vivette un jour. »
Le duc était très méticuleux, alors c’était étrange. Mais cela jouait en ma faveur.
Je fouillai avec application à la recherche de l’arbre généalogique des Ashwilt.
« Voyons voir. C’est ça ? »
Quelque chose qui brillait de lui-même dans un coin de la vitrine attira mon regard.
Un livre recouvert d’un cuir d’une épaisseur inhabituelle.
Le blason familial sur sa couverture émettait une lueur.
Même dans l’obscurité, le pelage du loup argenté hurlant à la lune brillait de mille feux.
C’était si beau que rien ne pouvait le comparer à un autocollant phosphorescent, et je restai un instant à le contempler.
N’importe qui aurait compris que c’était l’arbre généalogique.
Je l’ouvris à la toute dernière page.
Lire un arbre généalogique était simple.
Si les noms des membres de la famille étaient reliés par des lignes bleues lumineuses faites de pouvoir magique, ils étaient liés par le sang.
S’ils étaient reliés par des traits noirs à l’encre, ils ne l’étaient pas.
Ils avaient soit rejoint la famille par mariage, soit été adoptés.
Cette distinction dépendait de la possibilité, au moins sur le plan administratif, de mettre fin à la relation.
Selon les conventions sociales, un lien biologique entre parent et enfant ne pouvait jamais vraiment être rompu une fois établi. C’était pourquoi il était inscrit dans le mana.
Le mariage et l’adoption, c’était différent.
Personne ne voulait être lié à jamais par une relation qui pouvait prendre fin par un divorce ou une annulation d’adoption.
La société des mages ne considérait pas le divorce comme un tabou. C’était une société plutôt ouverte.
Dans les arbres généalogiques des Maisons de mages, la règle était généralement simple : les lignes bleues indiquaient les liens du sang, et les noires, les liens qui ne l’étaient pas.
« Gillian et moi sommes les seuls membres de la lignée directe, alors inutile de chercher de ce côté-là. Il me faut la partie qui comprend les branches collatérales. »
Je tournai rapidement les pages.
Des noms qui ne m’étaient pas familiers se reliaient en constellations complexes de lignes bleues et noires.
Alors que je cherchais en hâte le nom de Fadde Ashwilt, je me figeai en tombant sur une page.
Vivette Ashwilt.
Son nom était relié par un épais trait d’encre noire.
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