Chapitre 613
Lian cessa de sourire en entendant le rapport. Même ces erreurs étaient donc intentionnelles.
Les assaillants avaient probablement étudié ce genre de situation à maintes reprises et savaient qu’un commandant expérimenté ne se précipiterait pas.
Ils savaient qu’il rassemblerait les Élus dans la zone centrale protégée et que la barrière défensive principale s’activerait au moindre risque d’embuscade.
Ils avaient anticipé chaque étape, mais n’avaient pas correctement pris en compte un détail : l’un des otages qu’ils comptaient enlever avait la capacité d’affaiblir la structure de la matrice.
Une fois l’inspection terminée, le commandant de l’escorte ordonna de récupérer les éléments importants de la matrice pour les examiner plus tard.
Les blessés furent également conduits dans les carrosses médicaux.
Cependant, il n’ordonna pas aussitôt au convoi de reprendre la route.
Une grande partie de l’équipement de protection du convoi devait être vérifiée de nouveau, et certaines matrices défensives avaient été endommagées pendant l’attaque.
En outre, ils ne pouvaient pas exclure qu’un autre groupe de Vautours Noirs se cache près de leur itinéraire.
Le convoi resta donc quelque temps au même endroit.
Le commandant envoya un rapport urgent aux centres compétents à l’aide de son appareil de communication.
En plus des informations sur l’attaque, le rapport mentionnait la possibilité qu’une fuite ait révélé des informations confidentielles sur l’expédition. Une courte réunion avec les chefs des unités d’escorte eut lieu ensuite.
La conclusion était claire.
La mission ne serait pas annulée.
En revanche, à partir de maintenant, il faudrait surveiller plus attentivement l’itinéraire et la protection des Élus.
Les dix Élus n’avaient pas non plus le droit de quitter la zone principale du convoi avant la fin des vérifications nécessaires.
La quatrième nuit, l’atmosphère du camp était différente.
De petits feux avaient été allumés en divers endroits, mais on n’entendait plus les conversations animées des premiers jours.
Les gardes patrouillaient en groupes plus nombreux.
Les Mages protecteurs s’affairaient à vérifier l’équipement de remplacement, tandis que les soigneurs contrôlaient régulièrement l’état des blessés.
Lian était assis près d’un des carrosses. Un peu plus loin, Roderick nettoyait son épée, tandis que Rindo examinait les derniers rapports de sécurité avec le commandant de l’escorte.
Malgré leurs différends passés, aucun des trois n’avait laissé ses affaires personnelles influencer ses décisions pendant l’attaque.
« Je peux m’asseoir ici ? » demanda Noah à côté de lui.
Lian leva la tête. Le jeune Français tenait un petit récipient de nourriture, et son parapluie plié était suspendu à son épaule.
« Vas-y. »
Il s’assit près de lui.
Pendant un moment, ils contemplèrent en silence le feu qui brûlait près d’un des carrosses.
Puis Lian désigna son parapluie.
« C’est une arme intéressante.
Noah y jeta un coup d’œil et sourit.
— Je l’aime bien.
— C’est un choix inhabituel.
— Pourquoi ? Il sert quand il y a du soleil, et aussi quand il pleut.
— Et apparemment, il est aussi efficace contre les bandits et les monstres. » Le jeune Vorhelm eut un bref rire.
« C’est aussi l’un de ses usages.
Noah posa son récipient de nourriture à côté de lui, prit le parapluie et examina son manche quelques instants avant de se tourner de nouveau vers Lian.
« Tu trouves ça étrange ?
— Quoi ?
— Que je me batte avec un parapluie.
— Plus que l’arme elle-même, c’est la façon dont tu t’en sers que j’ai trouvée intéressante. » Lian réfléchit un instant.
« Je vais prendre ça pour un compliment. » Noah sourit.
« Ça fait longtemps que tu t’entraînes avec ?
Il pencha légèrement la tête et garda le silence un instant avant de répondre avec son sourire habituel.
« Assez longtemps.
Lian le regarda. Ce n’était pas une réponse très claire.
Mais, d’un autre côté, il n’avait aucune raison de se montrer trop curieux au sujet de l’arme principale ou du véritable style de combat d’une personne qu’il venait de rencontrer.
Pendant le combat, la posture de Noah lui avait paru un peu étrange, comme s’il avait l’habitude de manier une autre arme.
Mais sa maîtrise du parapluie était indéniable.
Le jeune Vorhelm n’insista pas.
Le jeune Français remarqua lui aussi qu’il n’avait pas l’intention de poser d’autres questions. Il contempla le feu un instant, puis prit la parole.
« La journée aurait pu bien plus mal se terminer.
« Ouais. » Lian hocha la tête.
Noah regarda son récipient de nourriture quelques secondes.
« Le garde qui se tenait près des Mages…
Il ne termina pas sa phrase.
Lian savait de qui il parlait : l’homme qui avait été tué avant même que le combat ne commence vraiment.
« Il n’a même pas eu le temps de se défendre. » Cette fois, le jeune Français ne souriait pas.
« C’était leur plan. Ils voulaient se frayer un chemin jusqu’à leur cible avant que quiconque ait le temps de réagir.
Noah acquiesça.
« Je sais.
Le silence retomba entre eux quelques secondes, puis Noah tourna les yeux vers les carrosses médicaux.
« Au moins, on a réussi à sauver les autres.
« Pour l’instant.
Noah le regarda, et Lian poursuivit :
« Il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Mieux vaut donc rester sur nos gardes jusqu’à destination.
Le jeune Français le contempla quelques instants, puis esquissa un sourire.
« Je suis tout à fait d’accord.
Il prit son récipient de nourriture et se leva.
« Au fait, nous repartons tôt demain matin. Tu devrais te reposer.
« Toi aussi.
Noah se dirigea vers la zone médicale du camp, et Lian le regarda s’éloigner quelques secondes.
Il est intéressant.
Mais contrairement à quelques jours plus tôt, ce n’était pas seulement son attitude amicale qui l’intriguait. Le jeune homme avait un niveau de combat élevé.
Et, apparemment, il gardait bien mieux son calme dans les situations dangereuses qu’on aurait pu le croire en le voyant si joyeux et sociable.
Le cinquième jour, le convoi reprit la route.
Cette fois, la formation défensive avait changé.
Les éclaireurs avançaient à des distances différentes, et les Mages protecteurs devaient examiner toute structure de mana inconnue avant que le convoi ne s’en approche.
Personne ne devait se fier uniquement aux procédures habituelles. Même lorsqu’ils traversaient des zones relativement sûres, les gardes surveillaient leurs alentours avec plus d’attention.
Au cours de la journée, plusieurs rapports firent état d’une possible activité des Vautours Noirs dans la région, mais aucune trace directe des cinq individus ne fut retrouvée.
Malgré tout, le nom de l’organisation revenait sans cesse parmi les membres du convoi. Certains soldats évoquaient leurs attaques passées.
D’autres s’inquiétaient de la façon dont les assaillants avaient pu obtenir des informations confidentielles sur l’expédition.
Lian y réfléchissait lui aussi de temps à autre. À ses yeux, les Vautours Noirs n’étaient pas un simple groupe de criminels puissants.
Le fait qu’ils aient eu les moyens de préparer une telle matrice, qu’ils aient connu les procédures de protection et qu’ils aient obtenu des informations sur les dix Élus montrait qu’un réseau bien plus vaste se cachait derrière cette opération.
Et un tel réseau ne pouvait pas fonctionner longtemps sans puissants soutiens financiers et services de renseignement.
Il tourna le regard vers les plaines qui s’étendaient au-delà du carrosse. Des gens importants s’en servaient probablement, eux aussi. Il avait grandi dans une grande famille ayant des liens directs avec les puissants de ce monde.
C’est pourquoi il savait mieux que beaucoup d’Éveillés ordinaires que certaines personnes influentes préféraient confier leurs basses besognes à des groupes sans lien officiel avec elles.
Bien sûr, il n’avait encore aucune preuve que de telles personnes soutenaient réellement les Vautours Noirs, mais il prenait cette possibilité au sérieux, la jugeant même presque certaine.
« Ce n’est pas important pour l’instant. »
Il expira calmement.
« S’ils se remettent en travers de mon chemin, je m’occuperai d’eux à ce moment-là. » Cependant, il garda une possibilité à l’esprit.
Que les bandits aient été envoyés par ses belles-mères.
C’était possible.
Le sixième jour, l’itinéraire du convoi changea.
Les routes rocailleuses laissèrent place à des chemins plus lisses, et les signes d’une présence humaine permanente se multiplièrent.
De petites tours de guet se dressaient à intervalles réguliers.
Des groupes de marchands rejoignaient la route principale par des chemins secondaires, et de grands convois les croisaient parfois en sens inverse.
C’était l’une des Routes commerciales récemment découvertes dans le Royaume en Ruine. Plusieurs mines de Cristal de mana avaient apparemment été découvertes dans la région, et la Fédération y construisait donc des routes.
Les convois qu’ils apercevaient transportaient des Cristaux de mana.
Le septième jour.
La lumière du soleil baignait une vaste plaine.
Mais, contrairement aux jours précédents, la lumière semblait étrange dans cette région.
Lian, assis près d’une des fenêtres du carrosse, remarqua que celle qui brillait à l’horizon avait quelque chose de différent.
Au début, il pensa que cela venait de la position du soleil, mais en y regardant de plus près, il se rendit compte que la lumière provenait d’une direction sans lien direct avec lui.
Au loin, une ligne dorée se dessinait à l’horizon.
Elle était fine et presque imperceptible, mais à chaque minute que le convoi avançait, elle s’élargissait.
Il plissa les yeux.
Qu’est-ce que c’est ?
Quelques minutes plus tard, il était impossible de la confondre avec une lumière ordinaire.
La ligne dorée était devenue une immense surface qui s’élevait du sol et se prolongeait au-delà des nuages.
Au début, on n’en voyait qu’une petite partie, mais lorsque le convoi franchit la dernière colline, le spectacle se révéla dans toute son ampleur.
Un immense rideau de lumière dorée et blanche couvrait tout l’horizon.
Ses extrémités s’étendaient dans les deux directions, si loin que le regard ne pouvait en voir la fin.
La partie supérieure du rideau traversait elle aussi les nuages et disparaissait à une hauteur inconnue.
Des filaments de lumière couraient à sa surface, parfois lentement, comme des vagues à la surface de l’eau, parfois en longs plis qui s’étiraient du sol jusqu’à des hauteurs vertigineuses.
Mais le plus étrange n’était pas la lumière elle-même, c’était ce qu’elle dissimulait. Personne ne pouvait voir ce qui se trouvait de l’autre côté du rideau.
Ni montagnes, ni forêts, ni plaines, pas même la suite du ciel : rien ne se distinguait derrière lui. On aurait dit qu’une immense partie du Royaume en Ruine avait été séparée du reste du monde, un rideau d’aube tiré le long de sa frontière.
Le convoi s’arrêta lentement.
Pendant un moment, personne ne parla. Même les sons des bêtes monstrueuses qui tiraient les carrosses paraissaient insignifiants face au spectacle qui s’offrait à eux.
Puis les portes des carrosses s’ouvrirent, et les dix Élus en descendirent tour à tour.
Noah leva la tête et porta son regard vers le sommet du rideau.
« C’est incroyable…
Roderick se tenait un peu plus loin, les mains derrière le dos. Il examinait le spectacle sans dire un mot inutile.
Après avoir contemplé le rideau, Rindo reporta son attention sur l’entrée et les gardes postés autour.
Mais Lian ressentit autre chose.
Boum !
Un puissant battement de cœur résonna dans son âme.
Le Cœur des Ruines avait réagi, et sa réaction était si intense que toute son âme en trembla.
Quelque chose se trouvait derrière ce rideau. Quelque chose que le Cœur des Ruines désirait.
Et cela se produisait alors même qu’ils n’avaient pas encore franchi la frontière de la Terre de la Première Aube.
Lian conserva une expression calme. Ce voyage risquait d’être plus compliqué qu’il ne l’avait prévu. Cette sensation était si forte qu’elle lui rappelait le jour où le Cœur des Ruines avait rencontré le Silence Noir.
À cet instant précis, la voix du commandant de l’escorte retentit à l’avant du convoi.
« Nous sommes arrivés.
Les dix Élus se tournèrent vers lui.
L’homme désigna l’immense rideau devant eux.
« Bienvenue sur la Terre de la Première Aube.
Le jeune Vorhelm leva la tête.
La lumière dorée du rideau se posa sur son visage.
Même avec toute la puissance qu’il possédait désormais, il ne pouvait deviner ce qui les attendait de l’autre côté de cette lumière.
Pourtant, une vérité ne changeait pas.
Dans le Royaume en Ruine, rien ne pouvait être prédit avec une certitude absolue.
Même un voyage de sept jours, censé se dérouler sous protection militaire, avait failli se terminer par un enlèvement de grande ampleur.
Alors, que pouvait-il se passer dans une terre séparée du reste du monde par un rideau aussi gigantesque ?
Il fixa la lumière dorée.
Un léger sourire apparut sur son visage.
Eh bien… voyons ce qui se trouve de l’autre côté.
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(N.D.A. : L’arc final du troisième volume commence officiellement.)
( Visualisation de la scène )