Chapitre 544
Le son des cloches de Verendal flottait encore dans l’air matinal lorsque Lian se dirigea vers le centre-ville, porté par le flot des invités.
Contrairement à la veille au soir, les vieilles rues n’étaient plus calmes. Des drapeaux blancs et or de la famille Pendragon pendaient aux balcons et aux tours de pierre, tandis que des groupes officiels se rendaient à la cérémonie les uns après les autres, en empruntant des itinéraires distincts.
Et parmi eux, nombreux étaient ceux dont la seule présence suffisait à montrer, même sans libérer leur Mana, qu’ils n’étaient pas des gens ordinaires.
Les mains dans les poches de la tenue de cérémonie sombre qu’il avait choisie, il avançait sans se presser.
Le mauvais pressentiment qu’il avait eu la veille au soir ne l’avait pas complètement quitté, mais rien ne permettait de le confirmer.
Pour l’instant, ce n’était donc qu’une impression qui le maintenait sur ses gardes.
La cérémonie se déroulait au centre de Verendal.
À mesure qu’il approchait, les bâtiments s’écartaient peu à peu, dévoilant une immense place.
Lian ralentit un instant. L’endroit n’était ni une salle fermée ni une simple place publique, mais quelque chose à mi-chemin entre un amphithéâtre antique et un autel rituel.
Des gradins semi-circulaires s’élevaient sur plusieurs niveaux, et des milliers de sièges de pierre et de sièges modernes avaient été installés au milieu de l’architecture ancienne. Chaque section portait le symbole de la puissance à laquelle elle avait été attribuée.
Les six grandes familles, les représentants des douze associations antiques, les membres de la Fédération, les familles alliées, ainsi que les entreprises et les syndicats assez influents pour recevoir une invitation directe des Pendragon.
Mais son regard passa rapidement sur eux : le centre de la place comptait davantage. Au point le plus bas de l’amphithéâtre se trouvait un autel circulaire de plus de vingt mètres de diamètre.
Six anneaux de métal et de pierre, emboîtés les uns dans les autres, étaient incrustés dans son sol.
Et, en plein centre, quelque chose flottait.
L’objet mesurait environ trois mètres de haut. Sa surface noire et irrégulière le faisait davantage ressembler, au premier coup d’œil, à une énorme écaille détachée du corps d’une créature contre nature qu’à une œuvre humaine.
Des veines dorées parcouraient sa surface noire, comme des veines sous une peau sombre.
Il n’avait pas besoin de deviner : c’était la Marque du Dragon.
Lian la contempla quelques secondes, et les paroles d’Aurelia, la veille au soir, lui revinrent en mémoire.
Le Démon de la Fin, un dragon de Rang démoniaque, une créature que les ancêtres des Pendragon avaient tuée au prix de lourds sacrifices.
Et ceci était le vestige le plus précieux de cette bataille.
À en juger par ce qu’il avait vu des créatures démoniaques, l’idée que les ancêtres d’une famille humaine aient réussi à tuer son propriétaire d’origine lui semblait toujours un peu irréelle.
Malgré tout, d’une certaine façon, c’était aussi dommage : s’il pouvait obtenir l’Essence de ce Démon, il pourrait former un autre Noyau.
Mais il doutait de pouvoir trouver une telle chose.
Une voix s’éleva sur sa droite.
« Si tu continues à fixer ce truc comme ça encore quelques secondes, ils vont croire que tu comptes le voler. »
Lian tourna la tête. Un homme de grande taille se tenait à quelques mètres de lui.
Il avait le visage calme et, malgré leur ressemblance familiale évidente, n’affichait pas la dureté habituelle de nombreux membres de la famille Vorhelm.
Plusieurs personnes portant l’emblème des Vorhelm se tenaient derrière lui.
Lian le reconnut aussitôt : Cassius Vorhelm, son frère aîné.
Cassius s’avança.
Il n’y eut ni étreinte ni effusion excessive. Ce ne fut qu’une fois devant Lian qu’il posa la main droite sur son épaule et le détailla quelques secondes.
Puis il esquissa un léger sourire.
« Je suis content de te revoir. »
« Moi aussi. S’il y a un de mes frères que je suis heureux de revoir, c’est bien toi, mon grand frère. »
« L’oncle Damian m’a dit que je pourrais te voir ici. Je suis content que ça se soit passé comme ça. »
Cassius retira sa main de son épaule.
« Je suis aussi content de voir que tu es en bonne santé. Ces derniers temps, chaque fois que j’entends parler de toi, je dois vérifier que tu es toujours en vie avant de continuer à lire. »
« Eh bien, j’imagine que beaucoup de gens disent ça en ce moment aussi. » Lian jeta un regard aux Vorhelm derrière son frère, puis ajouta à voix basse :
« Alors, l’oncle t’a parlé lui aussi. » Cassius comprit ce qu’il voulait dire.
« Oui. »
Un silence de quelques secondes s’installa entre eux.
Son frère aîné tourna légèrement la tête vers la section réservée à la délégation Vorhelm, et ils s’y dirigèrent lentement tous les deux.
« Il t’a parlé de Père ? »
Lian hocha la tête. Il savait qu’il devait aussi se méfier de ce frère et restait prudent, mais il ne pensait pas que celui-ci essaierait de le tuer.
Cassius poussa un bref soupir, comme quelqu’un confronté de nouveau à une vieille affaire qui avait déjà causé bien des ennuis.
« C’est normal, mais si tu as peur que je me mêle à la lutte pour le siège de Père, tu n’as pas à t’inquiéter. »
« Je sais », répondit Lian calmement.
« Tant mieux. Au moins, l’un de mes frères croit encore ce que je lui dis. » Il rit, un soulagement dans le regard.
Ce n’était pas un sujet nouveau entre eux. Cassius avait clairement fait comprendre depuis longtemps qu’il ne convoitait pas le poste de Patriarche des Vorhelm.
Ce n’était pas qu’il manquait d’ambition. Il en avait, mais dans une tout autre direction.
Il voulait sa propre puissance, suivre sa propre voie et obtenir une position qui ne l’obligerait pas à verser le sang entre les factions de sa famille.
C’était aussi l’une des raisons pour lesquelles la relation entre Lian et lui n’avait jamais vraiment tourné au vinaigre. Bien sûr, une certaine distance les séparait, car leur différence d’âge était importante.
Ils n’avaient même pas passé beaucoup d’années ensemble, mais ils n’étaient pas ennemis non plus. Pour être plus précis, leur relation était neutre.
Ils n’étaient ni ennemis ni amis : ils ne se faisaient pas de mal et ne s’entraidaient pas.
Plus étonnant encore, cet homme était le fils aîné du Patriarche et, aux yeux de beaucoup, son héritier le plus probable. Pourtant, lui-même n’avait aucun intérêt pour cette place.
Cassius arriva à la section réservée à la délégation Vorhelm et, avant qu’ils ne se séparent, baissa la voix.
« Au fait, si tu as besoin de quoi que ce soit, tu peux me contacter directement. »
Lian observa son frère aîné quelques instants. Ce n’était pas quelqu’un qui s’épanchait en longs discours sentimentaux ; peut-être était-ce pour cela que cette phrase avait tant de poids.
« D’accord. »
Lian ne s’assit pas dans la section des Vorhelm. Son invitation lui attribuait une autre place et, à sa grande surprise, celle-ci se trouvait dans une rangée tout près de l’avant.
De là, presque tout l’autel était visible.
Les six grandes familles occupaient six sections distinctes, les Pendragon étant installés dans celle qui se trouvait le plus près de la scène principale.
Un peu plus loin se trouvait Blackthorn, dont le drapeau sombre était orné de branches évoquant des épines.
(Dans les quelques chapitres précédents, j’ai écrit Eisenwald par erreur, mais Blackthorn est l’une des six grandes familles. Malheureusement, j’ai utilisé par inadvertance un nom tiré de mon autre roman.)
Venaient ensuite Stormheart et les Vorhelm, de l’autre côté, puis Grandalz et enfin Valemont.
Les six principales familles du monde avaient toutes envoyé des représentants ou des membres importants de leur lignée.
Et cela sans même compter les douze associations antiques, qui occupaient plusieurs niveaux des gradins en face d’eux.
Lian promena son regard sur la section des Pendragon, et plusieurs personnes attirèrent presque aussitôt son attention.
Certaines étaient curieuses, d’autres neutres, et quelques-unes affichaient une froideur manifeste.
Il n’avait pas besoin d’en chercher la raison : l’invitation personnelle de Seris n’était pas restée aussi secrète qu’il l’avait cru.
L’un des jeunes hommes ne chercha même pas à dissimuler son mécontentement lorsque leurs regards se croisèrent quelques secondes.
Il avait les cheveux courts et argentés, un visage viril, et sa tenue de cérémonie ne parvenait pas à cacher qu’il avait passé la majeure partie de sa vie sur le terrain d’entraînement. Il le dévisageait avec une hostilité évidente.
Le jeune Vorhelm ne le connaissait pas encore, mais il entendrait sans doute son nom très bientôt.
Une autre cloche retentit. Celle-ci différait des cloches du matin : plus courte, plus grave, elle ne sonna qu’une fois.
Toutes les conversations de la place s’éteignirent peu à peu, et deux personnes apparurent sur la scène principale. Rhaenar Pendragon était le même homme que Lian avait vu la veille.
Il portait une tenue plus formelle, mais gardait la même attitude calme.
Malgré tout, des milliers de personnes se turent à sa seule arrivée.
À ses côtés se tenait une femme que Lian n’avait jamais vue avant ce jour et qu’il était difficile d’ignorer, même parmi toutes les personnes puissantes présentes.
Isolde Pendragon.
La Matriarche de la famille.