Chapitre 465
Lian ne quittait pas des yeux le dos de l’homme. L’un des endroits les plus sûrs du pays, protégé par des centaines de matrices, de Commandants et de systèmes de suppression, était devenu inutile… du moins face à cette cloche.
« Cette cloche permet-elle aussi de voyager entre les mondes ? » Il repensa à ce qu’il avait vu quelques instants plus tôt.
L’Homme aux yeux blancs s’arrêta brusquement et se retourna, puis lui adressa un grand sourire.
« Ah ! Tu veux savoir comment je suis entré dans ton monde, hein ? » Il se frappa la poitrine de l’autre main.
« La réponse, c’est cette cloche. »
Il plissa légèrement les yeux. L’une des trois questions de Gareth venait donc de trouver réponse, et bien plus vite que prévu.
L’Homme aux yeux blancs n’était pas entré dans leur monde par les fissures : il possédait un objet qui semblait capable de voyager entre les mondes.
Mais cette réponse soulevait une autre question.
Qu’était donc cette cloche ?
Le Système lui-même n’avait affiché aucune information à ce moment-là.
Mais ce n’était pas le plus important. Le vrai problème, c’était de savoir quel genre d’artefact pouvait voyager entre les mondes.
Et comment fonctionnait-il ?
Quoi que ce fût, Lian se disait que mettre la main sur cette cloche ne serait peut-être pas une mauvaise idée. Cet artefact avait vraiment éveillé son intérêt.
Pour l’instant, Lian ne posa aucune question, et l’homme se remit en marche.
À première vue, l’entrée de la grotte semblait tout à fait naturelle : des parois de glace, des rochers sombres et des stalactites suspendues au plafond.
Mais quelques dizaines de mètres plus loin, le décor changea complètement. De fines lignes apparaissaient à l’intérieur de la glace.
Plusieurs tubes semi-transparents traversaient les parois, et un liquide vert s’écoulait lentement à l’intérieur.
Des champignons bleus avaient poussé dans les recoins du passage et diffusaient une faible lueur.
Un peu plus loin, une faible odeur de sang se mêlait à celle de substances inconnues. De grandes cuves en verre étaient disposées le long des murs, avec des organes indistincts flottant dans des liquides colorés.
Lian en observa un. On aurait dit un œil, mais il avait trois pupilles. Il détourna aussitôt le regard.
Plus ils avançaient, moins la grotte ressemblait à une grotte, et plus elle évoquait l’intérieur d’une immense créature.
Enfin, le passage déboucha sur un vaste espace.
Lian s’arrêta. Un laboratoire s’étendait devant eux, mais il ne ressemblait en rien à ceux de la Terre.
Certaines pièces de l’équipement étaient en métal, tandis que d’autres semblaient presque vivantes. Des tubes pareils à des veines serpentaient le long des murs.
Des organes inconnus flottaient dans des cuves.
Des instruments de découpe reposaient près de tables dont les surfaces étaient maculées de vieilles traces de sang.
Mais Lian ne leur accorda que quelques secondes d’attention : au centre de la grotte, quelque chose accapara tout son regard.
Un œuf gigantesque, presque haut de dix mètres, à la coquille transparente.
Un liquide sombre s’agitait lentement à l’intérieur, et des centaines de veines épaisses reliaient les parois de la cuve à ce qui se trouvait dedans.
C’était une créature, dont le corps était encore incomplet. Ses mains étaient croisées sur sa poitrine, et de très gros os transparaissaient sous sa chair à peine formée.
Des plaques d’armure naturelle noire recouvraient certaines parties de son corps, et sa tête n’avait pas encore sa forme définitive.
Mais Lian reconnut immédiatement la ressemblance : c’était la même créature que celle de la Ville frontalière, ou du moins un être conçu selon le même procédé. Seulement, celui-ci était différent.
Plus ordonné, et bien plus dangereux, même à l’état inachevé. Malgré leurs ressemblances, ces créatures étaient aussi différentes.
Il était clair que ce n’était pas la même créature, mais Lian était certain que certaines parties de celle-ci avaient servi à fabriquer l’autre.
« Alors, c’est la véritable version ? » Lian garda le silence quelques secondes, puis posa la question.
Était-ce donc là le véritable projet de cet homme ? Son objectif depuis le début ?
« Oui et non. » L’Homme aux yeux blancs s’était placé près de la cuve.
Le jeune Vorhelm détourna son regard de la créature pour le fixer. L’homme posa la paume contre la paroi transparente.
« Je t’ai dit que j’étais revenu reprendre mon chef-d’œuvre, pas vrai ? »
Il sourit.
« Ce que tu as vu en ville n’était pas le chef-d’œuvre final lui-même. C’était une partie, un réceptacle et une étape. » Il tapota plusieurs fois la paroi de l’ongle.
Toc.
Toc.
« Je ne voulais que certaines parties. » Son regard parcourut avec tendresse la créature dans la cuve.
« Les bonnes parties. »
« Je suis sûr que lorsque la Fédération s’est emparée de cette créature, elle était entière. Comment avez-vous obtenu ces morceaux ? »
« Les curieux voient bien des choses, mais comme ils s’imaginent tout voir… ils ne remarquent pas ce qui compte vraiment. »
Lian ne répondit rien. Quelques heures plus tôt, il aurait peut-être pris ces paroles pour une exagération.
Mais ce même homme venait de s’échapper, quelques minutes auparavant, de l’une des prisons les plus sûres du pays sans déclencher la moindre alarme.
Voler quelques morceaux d’un corps à l’étude ne lui semblait plus si incroyable.
Ainsi, cet homme avait joué avec la Fédération tout ce temps. Il était même parvenu à berner un Souverain. Ce n’était plus de la simple folie.
C’était une forme de génie fou, qui forçait l’admiration. Aussi dément fût-il, il avait tout de même accompli quelque chose que Lian n’aurait jamais cru avoir le courage de faire.
L’Homme aux yeux blancs retira sa main de la paroi et recula de deux pas.
« Tu m’as demandé ce qu’était une Graine de Calamité, pas vrai ? »
Cette fois, Lian lui accorda toute son attention. Il voulait comprendre, et avait déjà quelques hypothèses.
L’homme garda le silence quelques secondes. Son visage changea légèrement : son sourire calme s’effaça peu à peu, laissant paraître une expression grave.
« Si tu connais les Cinq Calamités… tu devrais savoir ce qu’est une Calamité. »
Il se mit à tourner autour de la cuve.
« Des êtres qui dévorent des mondes, écrasent des civilisations, effacent des générations et, quand il ne reste plus rien, passent au monde suivant. »
Il s’immobilisa un instant.
« Mon monde en a aussi connu une, mais il y a quelque chose que tu ignores. » Le coin de sa bouche se releva légèrement.
« Elles n’étaient pas cinq, au départ. »
Le silence de la grotte se fit plus pesant.
« Il y avait six places. »
Le jeune Vorhelm plissa les yeux un instant. Il ne laissa rien paraître, mais fut stupéfait intérieurement.
Six Calamités ? Dans les souvenirs du Silence Noir, il n’en avait vu que cinq. Et partout où il avait entendu parler d’elles, le nombre cinq était toujours revenu.
Mais six ? Il n’avait jamais rien vu qui confirmât ce nombre. Pourtant, l’homme en face de lui affirmait qu’il y avait eu six Calamités à l’origine.
Quelle était donc la vérité ?
« L’une d’elles fut détruite il y a très, très, très longtemps. » L’Homme aux yeux blancs reprit, son regard s’égarant un instant.
« Mais elle a été tuée. »
« Comment ? » demanda aussitôt Lian. Lui-même n’avait pas été capable de tuer une Calamité seul : il l’avait dévorée grâce au Cœur des Ruines.
Alors, comment quelqu’un avait-il pu en tuer une autre ?
« Je n’en sais rien ! » s’écria presque l’homme, avant d’agiter les mains avec colère.
« Personne ne le sait ! L’histoire remonte à une époque si lointaine que même mon peuple n’en avait conservé que des bribes. Certains disaient que quelque chose venu de l’extérieur du monde l’avait tuée, d’autres que les autres Calamités l’avaient dévorée, et d’autres encore que le monde lui-même s’était retourné contre elle. »
Soudain, toute colère disparut de son visage et il haussa les épaules.
« Peu importe. »
Le jeune Vorhelm lui lança un bref regard. À son ton, il était évident que cela avait beaucoup d’importance, mais l’homme ne voulait pas s’attarder sur une question dont il ignorait la réponse.
« Après sa mort, la place resta vacante, puis… des choses intéressantes commencèrent à se produire. » L’homme retourna près de la cuve.
Son sourire reparut.
« Parfois, dans différents mondes, naissaient des créatures qui ne ressemblaient pas aux autres. Elles grandissaient, changeaient, repoussaient leurs propres limites, puis changeaient encore. »
Il leva l’index.
« Ce sont des graines… des Graines de Calamité. »