Chapitre 76
Auteur : Shinozaki Kaoru
Traductrice : Moonkissed
— Civit Gartland…!?
dit Seras en prenant sa garde.
Il semble qu’elle connaisse son nom complet.
— En plus, les Guerriers du Dragon Noir aussi…
Même si elle dit cela, ils ne sont que quatre, là-bas.
L’un d’entre eux n’est pas ici.
— ………..
Civit tenait la lance blanche en main.
Des sangles de cuir entouraient le corps de son dragon blanc.
Plusieurs lances y étaient lovées, comme des munitions de rechange.
On aurait dit qu’il transportait des « tirs » de secours.
De plus, j’aperçus une épée à la taille de Civit.
Elle était encore au fourreau, mais…
— Je lui ai fermé la bouche, Oban.
dit Civit.
Pourtant, ses yeux restaient fixés sur moi.
L’homme blond à sa gauche se gratta la tête en répondant :
— Euh… Était-ce vraiment nécessaire de le tuer ?
L’homme blond semblait s’appeler Oban.
Sa peau était joliment hâlée.
Ses traits étaient assez réguliers.
Mais il avait un air retors.
Il portait aussi des piercings aux oreilles.
Civit sourit faiblement en répliquant :
— Ma foi, c’est aussi une bonne option s’il veut se faire quelques pièces. Peut-être est-il à la solde d’Ortora ?
Mais on ne voyait nulle trace de rire dans ses yeux rouges.
C’est un homme étrange.
Autant dire qu’il ne sert à rien de s’y attarder.
Oban, d’un air tiède, baissa les yeux vers le cadavre de Gizun.
— Je l’avais pris comme adjoint parce qu’il était facile à manier. Après tout, il obéit docilement à ses désirs…
— Tu ne parles que de ta propre commodité. Ce Gizun était du genre à gâcher le petit spectacle. C’est pour ça que j’ai eu envie de le tuer.
— Eh bien, il était faible face à ses pulsions ; je me demandais s’il convenait vraiment pour cette mission… Je me dis qu’au fond, j’aurais peut-être dû ne pas l’emmener ?
— En outre, Gizun avait sans doute déjà atteint son plafond. Cela dit, s’il avait esquivé ma lance, je l’aurais aidé. De toutes mes forces.
Ploc…
Une goutte de sueur tomba de mon menton à mes pieds.
— ………….
Gizun était paralysé, incapable de bouger quand il a été transpercé.
Il n’était pas en état d’esquiver.
Enfin… je doute qu’il aurait pu éviter ça, même valide.
Quoi qu’il en soit, ils ne semblent pas encore avoir deviné la présence de <Paralyze>.
La situation nous est encore favorable.
Je jetai un regard à Seras.
Elle paraissait contrariée, sans trop savoir pourquoi.
— Le roi Ortora a fait ça… à mon égard ?
Cette expression perplexe sur son visage.
On pouvait facilement déduire qu’Ortora était le roi du Saint Royaume de Neia.
Le roi qu’elle servait tenterait-il de la faire tuer ?
Si c’est le cas, je comprends son trouble.
« Ce Gizun est aussi un peu curieux… Quelle expression fera donc l’ancienne princesse elfe, qui a dévoué son épée au Saint Royaume, lorsqu’elle apprendra la vérité ? »
Les paroles que Gizun a laissées avant de mourir.
Si l’ordre de sa mise à mort venait du roi du Saint Royaume, tout coïncidait.
Mais pourquoi le roi voulait-il la tuer ?
Je n’en ai aucune idée.
Et Seras non plus, à en juger par son visage.
— Hé, ce vieux ne donnait-il pas l’impression de cacher encore beaucoup de fortune… ? Bah, il a bien dit qu’il recracherait tout son trésor si on accédait à sa demande. J’ai encore du chemin à faire si je veux collectionner tous les joyaux de chaque nation…
— On aurait mieux fait d’apprendre l’emplacement de son magot grâce à notre méthode de torture maison.
Les deux chevaliers dragons poursuivaient leur discussion.
La question de Seras avait été purement ignorée.
Seule constante : le regard de Civit restait braqué sur moi.
Ses yeux n’avaient pas quitté ma direction.
— Ortora s’y était bizarrement préparé, non ? Je doute que la torture marche sur un homme brisé comme lui. Donc, si nous ne tuons pas Seras Ashrain, comme il l’a exigé, je pense qu’il n’ouvrira jamais la bouche.
Civit ricana :
— Une obsession et une luxure bien enracinées — quel homme effroyable.
— Ugeeehh— ! Même Civit a percé à jour la passion dégoûtante de ce vieux !? Flippant— !
À cet instant, le chevalier dragon à la droite de Civit coupa court :
— Mettons de côté les petites affaires d’Oban — Comment souhaitez-vous traiter le cas de Seras Ashrain, Civit-dono ?
— Qu’a dit Sa Majesté ?
— Qu’il nous en laissait le soin une fois qu’on l’aurait capturée.
— Il nous connaît bien. Je ne dirais pas que c’est un grand guerrier, mais c’est un empereur avisé.
— Civit-dono, comment procède-t-on ? Et si on la confiait à nos hommes pour stimuler leur moral ? De toute façon, on devrait pouvoir récupérer « la petite monnaie » d’Oban à la fin.
— Ça, c’est embêtant, Schweiz-chan~
Oban s’interposa brusquement, plaintif.
— Embêtant ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
— L’ex-Saint Roi-sama a exigé qu’on lui rapporte sa dépouille dans un état prouvant qu’elle est encore pure. Il a dit qu’il sentirait aussitôt l’odeur d’autres hommes et que ça le dégoûterait… À vrai dire, s’il veut qu’on rapporte un cadavre plutôt que de la capturer vivante, c’est qu’il est passablement cassé, non ?
Le petit homme d’âge mûr, Schweiz, grogna :
— Fumu, je vois.
Il accueillit les mots d’Oban avec calme.
Sa barbe me faisait penser à celle d’un ours.
Ses cheveux, noirs comme un thé corsé, étaient rejetés en arrière.
On pouvait dire que c’était un bel homme.
Un bandeau noir couvrait son œil gauche.
Sa voix de baryton avait quelque chose d’apaisant.
C’était une grande carrure, sans rien de vulgaire dans l’allure.
On sentait une certaine ruse derrière ses gestes mesurés.
Il évoquait l’image d’un noble.
Sa monture était un grand dragon noir, à peu près de la taille de celui d’Oban.
— Dans ce cas, il sera difficile d’en tirer parti de cette manière. Non, non, c’était une idée sotte. Je retire.
— V—Vous, arrêtez de proférer de telles insanités !
La voix de Seras monta.
Elle vibrait d’une juste indignation.
— Le doux roi Ortora ne pourrait jamais dire pareilles choses ! Si vous continuez ces paroles insensées, je considérerai cela comme une insulte à mon roi !
Les lèvres d’Oban se relevèrent en un rire sarcastique.
— Comme prévu, cette petite Chevalière Sainte est à plaindre. Même sa superbe indignation devient risible à la lumière de la vérité. N’est-ce pas ? Cette loyauté née d’une innocence pure ? Tu es certes une très belle femme. Mais, moi, je préfère mes beaux joyaux.
Sur ces mots, Oban ricana.
— Et puis… Tant que tu restes en vie, ce vieux va mourir d’angoisse, non ?
— N—Non-sens… ! Qu’est-ce que vous voulez, au juste !?
Je me mis à réfléchir.
— ………….
Non.
Elle-même doit déjà le pressentir, confusément.
Seras possède les esprits, capables de déceler les mensonges.
Peut-être qu’ils ne mentent pas du tout.
C’est pourquoi elle s’agite de plus en plus.
Seras semblait au bord des larmes.
— L—Le roi Ortora… ne ferait jamais…
Seras ploya les genoux, comme si ses forces l’abandonnaient.
Schweiz la contempla, impassible.
— Que faisons-nous, maintenant, Civit-dono ?
— N’est-ce pas évident ? Accorder à Seras Ashrain le droit de gagner sa vie.
— Je vois, comme d’habitude ?
Schweiz s’inclina, avec la déférence d’un homme d’affaires.
— Si demoiselle Seras esquive votre tir, elle gagne et nous la laisserons. Cela vous convient, Oban-dono ?
— Si Chevalière Sainte-chan meurt joliment en femme, ça m’est égal~♪ tant qu’on sait à quoi s’en tenir.
— Je me demande…
Celui qui s’était tu jusque-là parla pour la première fois.
L’homme monté sur le dragon noir, tout à gauche de mon point de vue.
Je distinguais des bandages enroulés autour des parties découvertes de son armure.
À sa voix, c’était un homme.
De ses bandages, seul l’œil gauche dépassait.
— Saint Royaume de Neia, chef des Chevaliers Sacrés. Celle qui est célèbre pour sa Regalia des Esprits.
Civit porta une main à sa bouche.
— J’ai bien sûr entendu parler de sa Regalia des Esprits. C’est pour ça que je l’ai poursuivie jusqu’ici. J’aurais été heureux de me mesurer à elle en Regalia des Esprits. Ensuite, je vous aurais laissé en disposer.
Le regard de Civit se fixa de nouveau sur moi.
— Et —c’est ce que je pensais, jusqu’à tout à l’heure.
Le front de Schweiz se plissa.
— Civit-dono… ?
— Pour une raison qui me surprend moi-même, ce garçon m’intéresse davantage que Seras Ashrain.
Schweiz tourna son regard vers moi.
— Ce Schweiz avait aussi remarqué que vous ne le quittiez pas des yeux… mais qu’a-t-il de si préoccupant ? Il n’a pourtant l’air que d’un porteur de bagages engagé par Seras Ashrain…
— Je suis vieux, Schweiz. Et celui-là est vraiment… intéressant.
Il sourit légèrement.
Civit me sourit.
— Garçon.
Ses yeux rouges se posèrent sur moi, pleins d’attente.
— Qu’est-ce que tu es, au juste ?
Je restai longtemps immobile.
Roi Squelette.
Un monstre plus faible que je ne l’avais imaginé.
J’avais été trop prudent face aux monstres des ruines de Mills.
J’ai peur d’être mauvais juge de la force d’ennemis… trop faibles.
Mais face aux adversaires puissants, c’est différent.
Les plus grands, les plus massifs, on les repère d’emblée.
Il suffit de lever les yeux : ils dominent, dressés comme des tours.
On vous voit de loin quand vous êtes gigantesque.
Où que vous vous teniez…
Même si vous changez de place, on vous voit sans peine.
C’est ainsi que j’ai appris la mesure d’une existence.
C’est pourquoi je sais.
Qu’à cet instant, c’est comme si une lame reposait tout près de ma gorge.
Au moindre geste agressif de ma part, Civit me tuera d’un seul coup.
Le Plus Fort de l’Humanité.
Civit Gartland.
Mon instinct hurle.
Son titre de plus fort n’est pas décoratif.
Ce type—
Il est plus dangereux que ce Dévoreur d’Âmes.
Depuis notre rencontre avec Civit, ma sueur n’a cessé de couler.
Mon visage en est trempé.
Selon mon choix, je pourrais mourir ici.
Allons-nous vivre ? Allons-nous mourir ?
Vivrons-nous le reste de nos jours, ou non…
Ploc…
Plic—
Ma sueur gouttait au sol comme une cascade.
Peut-être bien que…
Tout dépendra de moi—
Pourtant, je me demande pourquoi.
C’était comme, ce jour-là, dans les Ruines d’Élimination.
Même si je suis dans une situation très dangereuse.
— Toi.
demanda Civit, d’un ton enjoué.
— Pourquoi souris-tu ?
Ah, c’est vrai.
Pourquoi est-ce seulement dans ces moments-là—
— …………
— que j’arrive à sourire ?
Non, ça suffira.
Je renvoyai à Civit un sourire déformé.
— Hé, Civit Gartland—
Très bien.
Son attaque n’est pas encore partie.
Je lui ai fait passer le message.
Quant à savoir si j’ai l’intention d’attaquer, ou non.
Je lui ai bien montré que je voulais parler.
Il m’est sans doute impossible de lever la main.
Mais je peux parler.
Ça suffira.
— Tu voudrais discuter un moment avec moi ?
Les yeux de Civit s’adoucirent.
Je vois.
En d’autres termes, tant que je ne montre aucun signe de lancer mes aptitudes—
— D’accord.
… alors, la négociation avec Le Plus Fort est possible.