Chapitre 72
Auteur : Shinozaki Kaoru
Traductrice : Moonkissed
Une haute elfe courait à travers la forêt sombre.
(C’est assez ironique que je retourne dans cette forêt alors même que je suis en fuite…)
Je mordis malgré moi ma lèvre trop fort.
Je ne m’attendais absolument pas à ce qu’il y ait là-bas un mage capable d’utiliser un Brise-Illusion.
Il semble que cet invité ait été mandé par la guilde des magiciens.
Il n’existe que peu de personnes sur ce continent capables d’employer le Brise-Illusion.
Est-ce que j’ai simplement la poisse ?
Ou bien…
(Est-ce le contrecoup de ma rencontre avec lui hier soir ?)
Le visage qui me vint à l’esprit fut celui de Touka Mimori.
Je sentis une douleur aiguë me piquer la poitrine.
A-t-il pensé que j’étais partie avec la Pierre du Dragon Azur ?
Ou savait-il déjà que mon identité avait été révélée et a-t-il quitté Mills comme il l’avait prévu aujourd’hui ?
Honnêtement… je suis surprise qu’il reste encore un soupçon de douceur dans le cœur de cette femme que je suis.
(Quoi qu’il en soit, il doit déjà penser que j’ai trahi sa confiance…)
Zaaaaaahhhhh— !
Je fis glisser la plante de mon pied sur le côté et me retournai.
Épée brandie devant moi, je me préparai à l’embuscade de cet « ennemi » qui arrivait dans mon dos.
(Comme je le pensais, je ne peux plus me contenter de fuir…)
Je m’attendais à être poursuivie par les soldats privés du marquis et par des gens de la guilde des mercenaires.
Mais je n’aurais jamais imaginé…
— Gyooggeeehh ! Gyyiiieeehhhh~ !
Les cris des Dragons Noirs se rapprochaient.
(…que les Chevaliers du Dragon Noir soient ici—)
Je venais d’échanger des coups avec l’un des chevaliers-dragons.
Leur compétence est telle qu’on les surnomme l’Ordre le plus puissant.
(Si leurs simples soldats sont déjà à ce niveau, alors leurs supérieurs doivent…)
Il existe cinq chevaliers-dragons portant le titre des plus forts au monde.
On les appelle les Cinq Guerriers Dragons.
Sur ce continent, on les connaît aussi sous le nom de « Tueurs au Sang Héroïque ».
Cependant, quelqu’un est encore plus célèbre qu’eux.
« Le Plus Fort de l’Humanité ».
Certains disent que c’est grâce à cet homme-là, « le Plus Fort de l’Humanité », que les Chevaliers du Dragon Noir sont devenus les plus puissants.
Il n’est pas un de ces enfants des dieux descendus du ciel dont parlent les légendes.
Ce n’est pas non plus un Héros venu d’un autre monde, ni un descendant d’une lignée au Sang Héroïque.
C’est un homme ordinaire qui a gravi les échelons jusqu’à s’asseoir sur le trône de « l’être le plus fort » du monde.
(On dit même que le seul « Plus Fort de l’Humanité » possède la puissance d’une nation—)
Un dragon jaillit derrière les arbres entremêlés de la forêt.
Sans pause, il lança l’assaut.
La monture emblématique des Chevaliers du Dragon Noir : les wyvernes.
Je tordis mon corps et me laissai volontairement basculer en arrière.
Gachiiinnn !
Les crocs du dragon claquèrent en voulant me mordre, mais ne happèrent que le vide.
J’avais esquivé sa morsure, mais…
Ce dragon dégageait clairement une soif de meurtre.
(Leur objectif… n’est pas de me capturer ?)
Ploc…
Quelques gouttes de salive tombèrent de ses crocs ratés sur ma joue.
Ses yeux rouges, meurtriers, me toisaient d’en haut.
À ce moment—
Guruuunnn !
En profitant de la rotation de mon corps, de la force du vent qui m’enveloppait…
et de la force centrifuge qui en décuplait la puissance…
Je laissai mon épée accompagner la rotation et frappai verticalement.
Zubaaannnn !
Une entaille nette zébra la gorge du dragon noir qui s’effondra.
Il tenta de hurler, mais aucun son ne sortit.
Ne pouvant crier, il souleva un nuage de poussière en glissant au sol.
Le chevalier-dragon qui le montait sauta à bas de la selle.
Il atterrit, tenta de reprendre sa garde, l’épée en main.
J’invoquai aussitôt l’aide de l’esprit du vent et accrus ma vitesse.
En quelques pas, je fus déjà sur lui.
Shinnnnn— !
Affolé, le chevalier-dragon voulut reculer pour m’éviter.
Trop tard : je lui tranchai la gorge avec ma lame de glace.
— Kahhaahhh—
Qu’il porte armure et casque, mon épée peut toujours viser les interstices : cou, articulations.
Le chevalier s’écroula, le sang jaillissant de sa plaie.
Frousshh, frousshh— !
Craac, fracas, grondement— !
— Giishhheeaaahhh— !
Un autre dragon noir surgit en brisant des branches.
(On dirait qu’aucun d’eux ne sait lancer de boules de feu…)
Ils ne mettront donc pas la forêt à feu pour me traquer.
Je fauchai les dragons noirs qui attaquaient les uns après les autres.
Même en combattant, je n’arrêtais pas de réfléchir.
Que faire maintenant…
Comment m’échapper…
Vers où fuir…
L’Esprit de Lumière est perturbé par le Brise-Illusion.
Tant qu’il ne se calme pas, je ne peux pas altérer mon visage.
(D’abord, je dois gagner du temps pour…)
— Meurs docilement, Seras Ashrain !
Gakkyyyiinnn !
Kllaannggg !
Un épéiste me sauta dessus.
À cet instant, j’avais déjà tiré mon épée.
L’ennemi était déjà en mauvaise posture.
Comme si ma dernière pièce tombait sur l’échiquier, elle scellait son échec et mat.
Après plusieurs échanges, le chevalier-dragon comprit enfin.
— Oh non—
Slaassshhh !
Trop tard.
Le chevalier-dragon mourut.
Dans la foulée, je brandis mon épée sans la rengainer.
Je tranchai la gorge du dragon noir d’un coup de lame glacée.
Un jet de sang fusa tandis que la bête rendait son dernier souffle.
— Haaa… Haaa…
J’essuyai la sueur qui coulait de mon menton.
Je ne dois pas faiblir…
— Hein !?
Fyyuuuuhhh !
Kaaaannnnnn !
Une lance noire vola dans ma direction.
— Qu— !?
Je sentis la présence d’un dragon noir derrière moi.
Je jetai un œil vers cette présence… et je fus choquée.
Je me rappelai la ruse que Touka avait utilisée pour me tromper à l’époque.
Il était apparu derrière moi, dans cette même forêt.
(Cette fois, c’est différent— …L’ennemi est bel et bien devant !)
Ce dragon derrière moi n’était sans doute qu’une illusion pour me leurrer.
J’invoquai le vent et me ruai droit devant comme une rafale.
Le souffle enrubannant mon corps, je taillai les fourrés touffus.
— Ainsi donc, tu m’as percé à jour !
Un homme, épée en main, se trouvait derrière les buissons.
Son armure avait une allure différente de celle des autres chevaliers-dragons.
— Je me nomme Gizun ! Je suis l’adjoint du corps d’avant-garde dirigé par l’un des Cinq Guerriers Dragons, Oban-sama ! Je n’ai rien contre toi, mais tu mourras ici, Seras Ashrain !
Je compris immédiatement :
Il était bien plus fort que les précédents.
Je ne peux pas utiliser la puissance de l’esprit de lumière.
Impossible donc de déchaîner la combinaison des trois esprits.
(Si je pouvais utiliser leur pouvoir, je le vaincrais facilement…)
Je jetai un coup d’œil au rocher à la limite droite de mon champ de vision.
(Si je pouvais échanger ma position et forcer son recul vers ce rocher—)
Kyiiinnnn !
Nos épées s’entrechoquèrent.
(Kuh !? La vitesse de sa taille… est plus grande que prévu !?)
Nos lames se repoussèrent.
— J’observais les mouvements de l’Empire Bakuos et je pensais qu’ils se contenteraient de m’arrêter, mais… ont-ils finalement changé de plan pour me faire taire ?
— Hmph ! Les ordres d’en haut n’ont pas spécialement changé ! Très bien, je te le dirai avant ta mort ! Nous, le corps d’Oban, agissons sur ordre de cet ignoble individu !
Le regard de Gizun glissa puis se fixa sur ma poitrine.
Il se lécha les lèvres.
— Cette beauté douce comme le nectar, ce corps qui éveille l’instinct des hommes… ! Beaucoup de grands personnages veulent te garder pour eux, t’enfermer dans leur cage ! Mais d’autres veulent ta mort ! Hmph~ !
Gizun poussa mon épée avec la sienne.
— Kuhhh… !
Il est plus puissant que je ne l’imaginais.
Et surtout, les hautes elfes ne sont pas physiquement plus fortes que les humains.
Je ne peux pas concentrer toute mon attention sur lui :
je dois aussi surveiller le dragon dans mon dos.
(Comme je le pensais, je ne peux pas l’affronter sans ma Tunique Spirituelle…)
— Nngh !
(Mauvais signe !)
Mon pied s’enfonça dans la boue, ma posture vacilla.
Bashhaahhh !
Derrière l’endroit où mon pied s’était enlisé, le dragon noir surgit, ailes déployées, menaçant.
— Giiishhhaaaa !
Une douleur vive jaillit quand Gizun me frappa le poignet du plat de sa lame.
— —Ugh !?
Mon épée m’échappa.
— Je vois la fatigue dans tes yeux, Seras Ashrain ! Je devrais te remercier de ne pas pouvoir utiliser toute ta puissance ! Ou bien, tu es épuisée d’avoir tant vécu en fuyant ?!
— Nngh…
J’essayai de ramasser mon arme.
Gizun la dégagea d’un coup de pied.
L’instant d’après, il me plaqua au sol.
Je détournai le regard.
— Si tu dois me tuer… fais-le tout de suite…
— On nous avait ordonné de te tuer immédiatement à vue, mais… j’ai changé d’avis. Je ne peux pas me retenir avec ça juste devant moi…
(Tch… Si seulement je pouvais utiliser la Tunique Spirituelle…)
Elle devrait être utilisable dès que la confusion de l’Esprit de Lumière se dissipera.
Je dois me calmer pour hâter ce retour au calme.
— Réjouis-toi, Seras Ashrain. Si tu ne le sais pas encore… Gizun va t’enseigner le plaisir d’être avec un homme, puis te tuer. N’es-tu pas heureuse de connaître la joie d’être femme avant de mourir ?
La poigne de Gizun se resserra sur mon poignet, le tordant.
— Tu n’as aucune fierté de… de chevalier… ? N’as-tu pas honte d’une conduite aussi abjecte… Nngh !
— La ferme, putain !
Pisshaaa !
Il me gifla soudain d’un revers.
— …Kuh.
— Écoute bien. Si tu t’avises du moindre geste suspect, ce dragon te criblera les yeux d’un coup de griffe. Si tu veux une mort clémente, reste tranquille.
— ………..
— Aaahhh… Penser que ce jour arrive enfin ! Le jour où je goûte, en homme, à la célèbre beauté de la Chevalier Sainte ! Je remercie le dieu du destin dans les cieux pour ce moment !
— <Paralyze>
— Bon, commençons par… en… lever… ceci… Hein ? Ah ? Qu—…
— Giiieeehhh… ?
(Cette voix—)
Il émergea de derrière les fourrés.
— Hé.
Il tendit la main vers moi.
— Tu sais que l’heure de notre rendez-vous est passée depuis longtemps ?