Chapitre 167
Chapitre 167 – Les héros, en avant vers Magnar
Auteur : Shinozaki Kaoru
Traductrice : Moonkissed
<POV de Sogou Ayaka>
Les Héros de la classe 2-C quittèrent Alion.
Moi, Sogou Ayaka, j’accompagnais l’armée d’Alion tandis que nous nous dirigions vers l’ouest.
Notre destination était Synad, la capitale royale de Magnar.
(N/T : シナド / Shinado)
Je voyageais à cheval pendant notre marche.
Cependant, certains Héros n’étaient pas très doués pour monter à cheval.
Ils s’étaient entraînés à l’équitation, mais n’avaient pas réussi à beaucoup progresser durant le temps qui nous avait été accordé.
Ceux-là voyageaient donc avec nous à bord de chariots.
Pour commencer, il n’y avait pratiquement aucun lycéen du Japon moderne ayant déjà eu l’occasion de monter à cheval.
Il n’était donc pas étonnant que tant d’élèves ne sachent pas le faire.
Seuls quelques Héros voyageaient à cheval.
Moi, Sogou Ayaka.
Kirihara Takuto.
Yasu Tomohiro.
Un garçon et une fille du groupe de Kirihara.
Suou Kayako.
Shougo Oyamada, lui non plus, ne savait pas monter à cheval.
Il était actuellement seul dans un chariot, en train de râler.
— Ce n’est pas que je n’aime pas voyager en chariot... Mais pourquoi le groupe de Takuto doit-il avoir le même genre de chariot que tous ces minables de rang inférieur... ? C’est vraiment naze~. Vous savez ce que j’en pense ? Je suis sérieusement opposé à cette idée d’égalité... L’égalité, c’est juste une logique inventée pour les personnages de seconde zone~... Du point de vue d’un gagnant, ce genre d’idée n’est rien d’autre qu’un obstacle~.
D’ailleurs, certains Héros ne participaient pas à notre marche.
Les sœurs Takao avaient été affectées au combat contre la Force d’Invasion Orientale.
Elles étaient accompagnées de Nyantan et d’une partie de la Cavalerie d’Alion.
Actuellement, les forces combattant l’Armée d’Invasion Orientale, autrement dit l’Armée de l’Est, étaient principalement composées des armées d’Alion et de Magnar.
Les Chevaliers du Loup Blanc de Magnar avaient également été intégrés à l’Armée de l’Est.
Ikusaba Asagi et son groupe avaient quant à eux été affectés au combat contre la Force d’Invasion Occidentale, autrement dit l’Armée de l’Ouest.
Ils étaient accompagnés par le groupe de l’Épée Ivre.
Asagi et les autres étaient partis l’autre jour sur des chevaux rapides afin de rejoindre l’Armée de l’Ouest.
C’était pour cette raison qu’ils n’étaient pas ici non plus.
L’autre jour, une ville de l’ouest de Magnar avait été envahie par l’armée du Grand Empereur Démon.
On racontait que la ville avait été complètement écrasée.
On m’avait également appris que l’ancien commandant des Chevaliers du Loup Blanc figurait parmi les victimes de cette invasion.
Cependant...
— La Force de l’Extermination Sainte, menée par la Sainte, est arrivée en renfort et est actuellement en train de les repousser.
Quelques jours après le départ d’Asagi et des autres, un pigeon messager magique avait apporté cette information à la Déesse.
D’ailleurs, les pigeons messagers magiques étaient semblables à ce que nous appelions des pigeons voyageurs.
On racontait que ces pigeons spéciaux étaient principalement fournis par la Guilde des Magiciens.
Par conséquent, tous les Héros restants avaient été affectés au combat contre la Force d’Invasion Méridionale, autrement dit l’Armée du Sud.
Depuis mon cheval, je jetai un regard derrière moi.
(C’est donc ça, une armée partant à la guerre... Peu importe combien de fois je regarde cette scène, elle reste impressionnante...)
Des soldats marchaient en rangs parfaitement ordonnés.
D’innombrables rangées formées par cette masse humaine s’étendaient le long du chemin en pente douce que nous suivions...
Les bruits irréguliers des armures et des différents équipements s’entrechoquant.
Une atmosphère particulière mêlant nervosité et ennui.
— ...............
Je n’étais toujours pas habituée à ce spectacle.
Je pensais pourtant que mes sens s’étaient déjà accoutumés à ce monde.
Cependant, cette sensation d’irréalité revenait une nouvelle fois.
J’avais l’impression de n’être qu’une actrice jouant dans un film.
Pendant cette marche, la Déesse donnait ses ordres depuis un luxueux palanquin.
Une sorte de sanctuaire portatif couvert d’un dais qui semblait extrêmement coûteux.
Cependant, la personne se trouvant à l’intérieur de ce palanquin n’était qu’une doublure.
La véritable Déesse portait une capuche et montait à cheval.
Elle avait expliqué avoir préparé cette précaution au cas où l’ennemi lancerait une attaque surprise.
(La guerre, hein...)
Je commençais déjà à m’habituer à combattre des monstres, je crois.
Seulement...
Le simple fait que je m’y habitue me faisait un peu peur.
Cependant, si je me battais, c’était uniquement pour protéger mes amis.
Naturellement, je n’avais jamais aimé tuer des monstres.
Le visage sombre, je fixai simplement les plaines qui s’étendaient au loin.
(Oui, pour protéger les autres... Je dois tuer...)
— Est-ce que ça va ?
Ce fut Suou Kayako qui m’interpella.
Elle fit avancer son cheval jusqu’à côté du mien.
Elle avait mentionné auparavant qu’elle n’avait aucune expérience en équitation.
Cependant, Kayako était une fille particulièrement douée.
Elle avait réussi à apprendre à monter admirablement bien en très peu de temps.
Pour être honnête, j’avais l’impression qu’elle aurait pu obtenir de meilleurs résultats si elle avait rejoint le groupe de Kirihara ou celui d’Asagi.
— Ah, Suou-san. Oui, ça va... Merci.
— Tu sais, tu agis bizarrement ces derniers temps.
— Hein ? Moi ?
Hochement de tête.
Kayako acquiesça timidement.
— Dernièrement, j’ai l’impression que tu réfléchis à énormément de choses.
— ...Oui, c’est peut-être vrai. Je le pense aussi. Cependant, je dois devenir plus forte... Pour le bien de tout le monde.
Je vis une légère ombre apparaître sur le visage de Kayako.
— C’est frustrant.
— Hein ?
— Parce que nous ne pouvons pas dire : “Tout ira bien puisque nous sommes là.” La différence de Statut entre Sogou-san et les autres, moi comprise, est beaucoup trop grande.
— Ça va, vous faites déjà tous un excellent travail. Cependant, certaines personnes sont probablement encore bouleversées par la mort de nos camarades de classe l’autre jour... Et ça m’inquiète un peu.
L’autre jour, deux élèves avaient trouvé la mort dans la Zone Démoniaque Dorée.
Les élèves de mon groupe semblaient profondément choqués.
Évidemment qu’ils l’étaient.
Il n’y avait pas si longtemps, ces personnes étaient encore nos camarades de classe, avec qui nous partagions la même salle de cours.
Et soudainement, elles étaient mortes.
Kayako prit la parole.
— Cette fois, c’est vraiment différent de lorsque Mimori est mort.
— ...Oui.
Lorsque Mimori Touka était mort, aucun cadavre n’avait même été retrouvé.
Par conséquent, à l’époque, nous n’avions pas réellement ressenti la réalité de sa mort.
Cette fois, en revanche, nous avions été directement confrontés à l’apparence concrète de la mort.
(Cependant, je pense que c’était ça, la réaction normale face à la mort... C’étaient plutôt Kirihara-kun et Asagi-san qui étaient étranges en ne réagissant presque pas... Mais...)
Et moi ?
J’avais effectivement été bouleversée.
Cependant, mon esprit s’était rapidement tourné vers la bataille actuelle.
Peut-être...
Peut-être étais-je une personne étonnamment froide.
— Sogou-san.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai entendu dire que, comparée à Hijiri-san ou Kirihara-san, Sogou-san n’avait pas beaucoup progressé en tant qu’Héroïne de rang S. Comme je le pensais, peut-être que nous te ralentissons...
— Suou-san.
Je l’interrompis d’un ton réprobateur.
— ...............
— Ne fais pas cette tête, d’accord ? Tout ira bien... Tout le monde, tous nos amis de la classe 2-C, je les protégerai quoi qu’il arrive.
— Dans ce cas, j’espère qu’il serait bientôt temps pour toi de débloquer ta compétence innée, mais... Hum, j’imagine que c’est impossible... ?
Le cheval de la Déesse vint s’aligner à ma droite, du côté opposé à celui où se trouvait Kayako.
— Déesse-sama...
Une légère trace de peur traversa les yeux de Kayako.
Les Héros de mon groupe éprouvaient une aversion particulièrement forte envers la Déesse.
Et ces derniers temps, j’avais moi aussi fini par rejoindre ce groupe.
— ...Je suis désolée. Je pense que je fais de mon mieux pour la débloquer, mais...
— Hum... Il ne suffit pas de “penser que tu fais de ton mieux”, il faut réellement avoir la volonté d’y parvenir. Dans notre société, même un enfant sait qu’il ne sert à rien de faire quelque chose d’inutile uniquement pour pouvoir dire qu’on “fait de son mieux”...
Avec un sourire forcé, la Déesse adopta une posture presque suppliante.
— Pourrais-tu réussir maintenant, s’il te plaît ? Si les choses continuent ainsi, ça ne sera pas bon pour la réputation d’Alion, le pays qui t’a officiellement reconnue comme Héroïne de rang S. Ce n’est pas seulement un problème pour Sogou-san, qui semble penser qu’elle fait de son mieux simplement parce qu’elle en a l’impression. Cela affecte également la crédibilité de notre pays... Et c’est assez problématique...
Je ne pus rien faire d’autre que m’excuser.
— Je suis désol...
Soudain...
— Que ses efforts soient correctement dirigés ou non, je pense qu’elle fait déjà tout ce qu’elle peut.
La voix d’un homme s’immisça dans notre conversation.
— Ara ? Bane-san ?
La Déesse tourna la tête.
— Qu’est-ce qui vous arrive ? Quel est le problème ? Hum... Je pense qu’il est très peu civilisé d’interrompre une conversation, alors pourquoi avez-vous décidé de le faire ? Vous manquez de sommeil ?
La voix appartenait à Banewolf.
Avant même que je m’en rende compte, il chevauchait à côté de moi.
Kayako, qui se trouvait auparavant à cet endroit, s’était légèrement éloignée.
Elle avait probablement cédé sa place puisqu’elle n’avait rien pu répondre.
— Suou-chan comprise, le groupe de Sogou-chan progresse régulièrement. Sogou-chan elle-même cherche constamment des moyens d’exploiter les compétences qu’elle possède actuellement afin de devenir plus forte. Ces derniers temps surtout, elle travaille jusqu’à l’épuisement, au point d’inquiéter ceux qui la regardent. Ce n’est que l’opinion personnelle de celui qu’on appelle le plus puissant d’Urza, le Tueur de Dragons, mais je pense qu’elle représente déjà une force de combat largement suffisante...
— Hmmm~ J’ai l’impression que Bane-san est un peu trop gentil avec Sogou-san. C’est un peu suspect, vous ne trouvez pas ?
— Évidemment que je me soucie d’elle. C’est mon élève, après tout.
— H-Hum... Vous devriez vraiment arrêter de mentir aussi calmement... Sogou-san est très belle, après tout... Elle semble plutôt mince lorsqu’elle est habillée, mais sa poitrine est tellement généreuse que ça en devient presque vulgaire... Et elle est aussi un peu trop aguicheuse avec les hommes... Je veux dire, il est impossible qu’un homme n’ait aucune arrière-pensée, alors...
(Pas possible...)
Passe encore qu’elle décrive mes caractéristiques physiques...
Mais je ne m’attendais absolument pas à ce qu’elle dise que j’étais aguicheuse avec les hommes.
C’était de la pure calomnie sans aucun fondement.
Cependant...
(Peut-être que c’est justement ce dont Yasu-kun parlait... Que je n’en ai absolument pas conscience... ?)
— Hum, Bane-san ? Vous attendez une sorte de récompense sexuelle de la part de Sogou-san ? On dirait bien.
— Bon sang, c’est agaçant... Mais tu sais, c’est vraiment tout toi, ça, de soupçonner les autres de choses aussi sordides. Comment dire... C’est vraiment digne de Déesse-sama.
— Quelle cruauté... Je viens de subir une terrible calomnie... Vous êtes vraiment cruel... Excessivement cruel...
— Alors, qu’est-ce qui t’irrite autant ?
Le ton de Banewolf changea.
— Oui... ? Qu’est-ce que vous racontez tout à coup ? Vous êtes vraiment bizarre~
Le sourire de la Déesse se figea.
— Depuis l’apparition du Grand Empereur Démon, tu n’as plus vraiment eu beaucoup de marge de manœuvre... Déesse-sama d’Alion.
Ces paroles semblaient risquées, mais la manière dont il les prononça n’avait rien d’hostile.
Était-ce à cause de sa personnalité ?
Même la Déesse semblait essayer de déterminer s’il se montrait hostile ou non.
— À te regarder, je n’ai pas l’impression que tout cela soit uniquement la faute de Sogou-chan... Mais si quelque chose t’inquiète, tu peux m’en parler, tu sais ?
— ...Ara. Bane-san, vous êtes si gentil~
— Tu es la générale qui porte l’avenir de ce continent sur ses épaules. Si tu ne gardes pas ton calme, beaucoup de gens vont en souffrir.
— ...Hmmm~. J’avais vraiment l’air d’avoir perdu mon sang-froid ?
Banewolf porta à sa bouche l’extrémité d’un mince bâton de la taille de son petit doigt.
Si je me souvenais bien, cela s’appelait un bâton Doto.
C’était un peu l’équivalent des cigarettes de mon monde.
— Du moins, c’est l’impression que tu m’as donnée.
— Hmmm~...
La Déesse commença à tapoter ses rênes du bout des doigts.
— Hmmm~
À quoi pouvait-elle bien penser ?
Ou peut-être essayait-elle de réprimer quelque chose ?
— ...Je comprends. Je pensais les encourager par gentillesse, mais il semblerait qu’elles aient mal interprété mes intentions. Je pense que je devrais réfléchir à mon comportement. Je suis désolée, Sogou-san. Si je dis que j’ai prononcé tout cela en pensant à ton bien... Tu me pardonneras ? Tu vas me pardonner, n’est-ce pas ? Même si ce n’est que par gentillesse, tu restes une Héroïne de rang S après tout...
J’hésitai sur ce que je devais répondre.
— Non, hum... Je ne sais même pas ce que je suis censée pardonner...
Se grattant la tête, Banewolf afficha un sourire forcé.
— Pourquoi cette Déesse est-elle toujours obligée d’en dire une de trop...
— V-Vous êtes en train de me dire comment je dois vivre ma vie maintenant... ? Vous êtes vraiment incroyable... Ah, je viens de me souvenir que j’ai encore des choses à faire.
La Déesse éloigna son cheval du mien.
Avant même que je m’en rende compte, les soldats qui nous entouraient avaient pris leurs distances.
C’était comme si un cercle vide s’était formé autour de nous.
— Je vais donc prendre congé.
Sur ces mots, la Déesse fit tourner son cheval et se faufila entre les rangées de soldats qui nous entouraient, jusqu’à disparaître de notre vue.
— ...Enfin, tu n’as pas besoin de trop te préoccuper des remontrances de Déesse-sama.
— Hum, Bane-san... Pourquoi êtes-vous venu nous aider alors que personne d’autre ne voulait se proposer pour nous entraîner en tant que professeur ?
— Si je veux préserver ma vie de paresseux à l’avenir, je n’ai pas d’autre choix que de faire ça.
— ...Hum.
À sa manière de le dire, je compris immédiatement qu’il plaisantait.
Banewolf me lança un sourire et renifla.
— C’est bien que tu sois capable de comprendre une plaisanterie... J’aimerais que notre Roi Magister comprenne un peu mieux mes blagues, lui aussi.
Banewolf affichait une expression légèrement désinvolte.
— Cela dit... Il n’y a pas vraiment de grande raison derrière le fait que je sois venu aider ton groupe. C’est juste que... je me suis dit que plus vous deviendriez forts, plus vos chances de survie augmenteraient. Que ce soit Sogou-chan ou Yasu...
C’était toujours le Banewolf insouciant habituel.
Cependant, étrangement, il me semblait particulièrement fiable en cet instant.
— Si devenir plus fort augmente vos chances de survie... alors il vaut mieux être fort que faible, non ?
Tenant le bâton Doto entre ses doigts, Banewolf regarda Kayako.
— Très bien, alors... Si Sogou-chan et les autres survivent à cette bataille, vous devrez tous me servir un verre de saké.
Pof !
Regardant devant lui, Banewolf projeta le bâton Doto d’une pichenette.
— Et puis, je sais que je me mêle peut-être inutilement de tes affaires... Mais Sogou-chan doit apprendre à s’appuyer un peu plus sur les autres. Ne porte pas tout toute seule sur tes épaules, compris ?
— ...Oui. Merci beaucoup, Bane-san.
Banewolf sourit avec ironie, mais son sourire disparut progressivement.
— Quand même, faire la morale à une gamine qui n’a que dix ans de moins que moi... Je me sens vraiment vieux... Je pensais autrefois que je ne deviendrais jamais le genre d’adulte à faire ce genre de choses... Ahh~... Je n’ai vraiment pas envie de vieillir...
— ...............
Pour la première fois depuis longtemps, je ressentis un certain soulagement.
J’avais l’impression d’avoir retrouvé un peu de mon calme.
C’est pourquoi...
— Bane-san.
— Hmm ?
Je devais moi-même affronter mes propres démons.
— J’aimerais vous remercier de m’avoir encouragée, mais...
Je durcis mon expression et le frappai avec mes paroles.
— Je ne pense pas que ce soit bien d’avoir jeté votre bâton Doto par terre tout à l’heure.
Ce qu’il venait de faire me rappelait les gens qui jetaient leurs mégots de cigarette n’importe où.
Je ne pus m’empêcher de le réprimander.
— O-Ohh... Alors c’est à ça que tu ressembles quand tu es en colère, Sogou-chan...
Je bombai fièrement la poitrine.
— Même si je ne ressemble peut-être plus à ça aujourd’hui, on m’appelait “Oni Sogou” lorsque j’étais déléguée de classe au collège.
Pour la première fois depuis longtemps, un sourire réapparut sur mes lèvres.
Et du coin de l’œil, je pus vaguement voir que Kayako semblait elle aussi légèrement soulagée.
▽
— Au fait, Bane-san... Est-ce vrai que quelque chose irrite la Déesse ?
Soudainement curieuse, je posai la question.
Tout en rangeant dans sa poche intérieure le bâton Doto qu’il avait ramassé par terre un peu plus tôt, Banewolf répondit :
— Je connais Agito des Quatre Saints Vénérés depuis un bon moment, et il se plaignait récemment en disant quelque chose comme : “Elle recommence à se comporter comme une connasse ces derniers temps.” Alors, bon... J’imagine que je ne suis pas le seul à avoir eu cette impression.
— Comme je le pensais, est-ce parce que le Grand Empereur Démon a enfin commencé à envahir sérieusement le continent ?
— ...Je pense que c’est un peu différent.
En disant cela, Banewolf plaça un deuxième bâton Doto dans sa bouche.
Je le fixai sévèrement.
Il se contenta de sourire maladroitement.
— J-Je ne vais pas jeter celui-là par terre...
marmonna-t-il comme pour se justifier avant de poursuivre.
— La raison pour laquelle Vysis est aussi irritée... Je pense que c’est à cause de la destruction des Chevaliers du Dragon Noir.
— C’est cet ordre de chevaliers qui était autrefois considéré comme le plus puissant, n’est-ce pas ?
— Ouais. Personnellement, je pense que Vysis plaçait énormément d’espoir dans les Chevaliers du Dragon Noir en tant que force de combat contre le Grand Empereur Démon. Et particulièrement en Civit Gartland, l’homme que la Déesse elle-même qualifiait d’“existence suprarationnelle”.
C’était pour cette raison que les puissants guerriers de ce continent étaient appelés des « puissants » guerriers.
On disait que la plupart d’entre eux pouvaient être expliqués par ces quelques mots.
Même les Héros venus d’un Autre Monde pouvaient être décrits ainsi, simplement grâce aux bénédictions que la Déesse nous avait accordées.
Cependant, Civit Gartland était différent.
— La puissance du “Plus Fort de l’Humanité” se situait à un niveau complètement différent, même comparée à celle des grandes figures de l’histoire. On ne peut donc pas reprocher à la Déesse d’avoir placé certaines attentes en lui. Cependant...
— Il a été tué il y a quelques jours, n’est-ce pas ?
— Ouais. C’est pour cette raison que je pense que Déesse-sama a perdu le contrôle de ses plans... Je veux dire, si Civit était encore vivant...
Banewolf baissa la voix.
— Vysis aurait peut-être eu l’intention de réduire encore davantage le nombre de Héros pour n’en conserver qu’une quantité qui lui convenait mieux.
— ............... Hein ?
— À ton avis, qu’est-ce que la Déesse craint le plus après la Racine de Tout Mal ?
— Q-Qu’est-ce qui pourrait bien effrayer Déesse-sama ?
— Que les Héros venus d’un Autre Monde qu’elle a elle-même invoqués deviennent trop puissants pour qu’elle puisse rester tranquille... et finissent par se rebeller contre elle.
— Ah...
— Il existe des archives mentionnant un Héros qui a retourné son arc contre Vysis après qu’ils eurent vaincu la Racine de Tout Mal de cette époque. À cause de cette expérience, Déesse-sama voudrait certainement “faire le tri” parmi les Héros qu’elle estime susceptibles de faire la même chose.
(Faire le tri...)
— Cependant, réduire le nombre de Héros avant d’avoir vaincu le Grand Empereur Démon serait dangereux. Si nous diminuons leur nombre maintenant, cela pourrait nous porter préjudice plus tard. Nous ignorons également à quel point le Grand Empereur Démon est puissant...
Je compris alors.
— Cependant, si le “Plus Fort de l’Humanité” était toujours vivant...
— Certains des Héros que la Déesse jugeait inutiles auraient peut-être déjà été éliminés.
Un frisson parcourut mon dos.
Ce problème ne concernait pas uniquement les autres.
Je savais parfaitement que la Déesse n’avait pas une très bonne opinion de moi.
Et même si j’étais une Héroïne de rang S, je n’avais toujours pas réussi à utiliser ma compétence innée.
Comme Shougo Oyamada m’avait surnommée, la « Présidente Arnaqueuse de rang S »...
(J’aurais pu faire partie de ceux qu’elle comptait éliminer...)
La raison pour laquelle la Déesse avait toujours été aussi sévère envers moi...
(Est-ce parce que je suis une Héroïne qui aurait déjà dû être éliminée... ? C’est pour ça... que ma simple présence l’irrite... ?)
Peut-être...
Peut-être aurais-je également fini par servir de sacrifice d’une manière ou d’une autre.
Oui, comme une offrande destinée à motiver les autres Héros.
Par exemple...
(Exactement comme ce qui est arrivé à Mimori-kun...)
— Non, ça ne va pas.
Cette pensée s’imposa fermement dans mon esprit.
Il n’y avait aucune valeur à gagner en abandonnant quelqu’un.
Banewolf poursuivit :
— Mais maintenant que Civit est mort, elle n’a plus d’autre choix que de compter sur la puissance des Héros, même ceux qu’elle n’apprécie pas. Si Civit était encore vivant, il y aurait de fortes chances qu’elle lui ait confié la tâche d’éliminer les Héros devenus trop puissants. Face à un Héros, il aurait pu se battre avec toute sa puissance, puisqu’il n’y aurait aucune raison pour que le Miasme du Tyran l’affaiblisse lorsqu’il vous affronte.
Cela se serait produit après la défaite du Grand Empereur Démon.
Je n’avais même jamais envisagé cette possibilité.
Je pensais que nous pourrions simplement retourner à notre vie normale dans notre ancien monde.
Non...
Si elle tenait sa promesse, c’était ce qui aurait dû arriver.
Ce serait vraiment problématique si même cela n’était pas possible.
Banewolf me regarda alors avec une expression perplexe.
— Quoi qu’il en soit... On raconte qu’un groupe de sorciers se faisant appeler Ashinto a anéanti Civit et les principales forces des Chevaliers du Dragon Noir... Pourtant, on ignore toujours où ils se trouvent. Vysis doit probablement sentir certaines inquiétudes grandir en elle. Civit, qu’elle qualifiait elle-même d’“existence suprarationnelle”, a été facilement tué par cette puissance inconnue qu’ils appellent la sorcellerie... Comment pourrait-elle ne pas s’en préoccuper ?
— Fuunnn...
Banewolf renifla en me regardant.
— C’est pour ça que, finalement... Certains Héros ont peut-être été indirectement sauvés par ces types d’Ashinto qui ont tué Civit et les autres.
Comme pour laisser cette information s’imprégner en moi, je murmurai :
— Un groupe de sorciers... Ashinto...
Je ne connaissais même pas cet homme nommé Civit.
Ce n’était même pas une connaissance.
(Cependant, il était suffisamment puissant pour que Bane-san et Déesse-sama le considèrent comme quelqu’un d’aussi exceptionnel...)
Le groupe de sorciers qui avait vaincu le « Plus Fort de l’Humanité »...
Et...
(La sorcellerie...)
Quel genre de pouvoir terrifiant cela pouvait-il bien être ?
— Malgré tout, ces types d’Ashinto sont vraiment mystérieux. J’ai entendu dire que toutes leurs traces avaient disparu aux alentours de Monroy, le dernier endroit où ils avaient été aperçus. Même s’ils étaient entrés dans la Zone Démoniaque... les témoignages permettant de retracer leur parcours jusque-là étaient étrangement rares... Quand on parle d’anomalies, ce groupe en était certainement une sacrée.
Banewolf saisit de nouveau le bâton Doto qu’il avait à la bouche.
— Pour Déesse-sama, qui veut tout garder sous son regard depuis les hauteurs, je suis certain qu’Ashinto représente une préoccupation particulièrement détestable. En réalité, leur existence influence probablement déjà sa manière de traiter les Héros et ses projets pour l’avenir. Après tout, il existe désormais un groupe d’individus inquiétants qui pourrait surgir de nulle part à n’importe quel moment, et qui prépare peut-être quelque chose capable de bouleverser complètement la situation... Enfin, quand on y pense...
— Pfft...
Comme s’il venait de se convaincre lui-même de quelque chose, la bouche de Banewolf se tordit en un sourire.
— Tu comprends à quel point ça doit l’irriter ?