Chapitre 153
Chapitre 153 – Briser
Auteur : Shinozaki Kaoru
Traductrice : Moonkissed
Seras vérifia l’heure.
— C’est l’heure de changer de garde.
...C’était déjà l’heure, hein.
Je suivis Seras tandis que nous nous enfoncions davantage dans la grotte.
En annulant l’effet de mon <Sleep>, je réveillai Eve.
À son réveil, Eve regarda à côté d’elle.
— Est-ce qu’on peut laisser Liz se reposer encore un peu ?
— Ouais, on peut la laisser dormir pour l’instant.
Cette grotte était assez étroite.
Liz dormait recroquevillée sur elle-même.
Slei dormait allongée sur le ventre.
Quant à Pigimaru, sa petite taille lui permettait de se glisser pratiquement n’importe où.
Ces trois-là occupaient la partie la plus profonde de la grotte.
Dans l’espace restant, seules deux personnes de taille humaine pouvaient tenir.
L’une de nous devait donc sortir.
— Nous partirons immédiatement après mon réveil.
— Bien reçu.
J’aimerais rejoindre la demeure de la Sorcière aussi vite que possible.
Cependant, compte tenu de nos blessures et de notre fatigue, ce serait assez difficile.
Nous n’avions aucune idée de ce qui nous attendait plus loin.
Nous devions nous reposer et nous assurer d’avoir suffisamment de forces pour poursuivre notre voyage.
Eve était déjà sortie.
Je pouvais lui confier la garde sans inquiétude...
Bon...
— Dormons.
— Oui, faisons cela.
Arrangeant l’ourlet de ses vêtements, Seras s’agenouilla sur le tissu étendu au sol.
J’allais dormir sur celui disposé juste à côté du sien.
La chaleur du corps d’Eve était encore présente sur le tissu.
Utilisant mon bras comme oreiller, je fermai les yeux.
— ...............
Je n’arrivais pas à dormir.
Si j’utilisais <Sleep> sur moi-même, je serais incapable d’annuler la compétence.
Comme on pouvait s’y attendre, ce serait beaucoup trop risqué.
Je serais incapable de réagir face à une menace soudaine.
— Vous n’arrivez pas à dormir ?
— J’ai l’impression d’être encore trop sur mes gardes après le combat de tout à l’heure. Enfin, après être resté allongé un moment, je devrais finir par m’endormir...
— Dans ce cas...
Tap, tap.
Seras tapota ses cuisses.
— Je ne sais pas si cela suffira à apaiser votre vigilance, cependant.
— ...C’est une revanche pour ce qui s’est passé l’autre fois ?
Je lui avais déjà offert un oreiller de genoux auparavant.
— Contrairement à cette fois-là, je ne vous propose pas cela pour plaisanter, vous savez ?
— Dors simplement.
— Hum... En réalité, je suis moi aussi trop sur mes gardes pour dormir.
Je vois.
Voilà donc ton petit numéro.
Je l’avais compris au ton de sa voix.
Il semblerait qu’elle voulait vraiment que j’accepte.
— ...............Dans ce cas, je vais profiter de ton offre.
Déplaçant légèrement mon corps, je posai ma tête sur les cuisses de Seras.
Ses cuisses étaient différentes d’un oreiller ordinaire.
La chaleur de son corps rendait également la sensation différente.
— À l’époque, ma tante me faisait parfois dormir sur ses genoux.
— ...............
— ...Seras ?
Depuis ses cuisses, en levant les yeux, je pouvais apercevoir le visage de Seras au-delà de sa poitrine.
Elle me regardait elle aussi...
Ses yeux bleus étaient simplement fixés sur moi, comme perdus dans le vide.
— Seras.
— ...Hein ?
— Tu es fatiguée aujourd’hui ?
— Ah... Oui, c’est peut-être ça. Comme prévu, je dois moi aussi être fatiguée par cette journée.
— Ça suffit pour l’oreiller de genoux. Tu devrais te reposer.
— Oui... Hum, Touka-dono.
Gloups.
Seras déglutit.
— Vous en êtes conscient, n’est-ce pas ?
Hmm ?
Conscient de quoi ?
Je commençai à relever la tête de ses cuisses, mais elle m’en empêcha.
— De quoi est-ce que tu parles ?
— La manière dont vous me traitez change peu à peu.
Vraiment ?
— Tu l’avais remarqué ?
— Oui.
Par exemple...
Ma manière de m’adresser à elle avait légèrement changé, passant de « vous » à une forme plus familière de « tu ».
J’avais fait ce changement en tenant compte de la différence entre la distance que je maintenais avec elle et celle que je gardais avec les autres.
J’avais essayé de rendre cette transition naturelle.
...Mais apparemment, je n’avais pas été aussi subtil que je le pensais.
— Je suis maintenant dans une position où je dois donner des instructions aux autres... J’ai l’impression que si je ne commence pas à adopter un “comportement digne d’un chef”, cela risque de me poser des difficultés lorsque je devrai diriger le groupe à l’avenir.
C’était également vrai pour Eve.
En réalité, Eve semblait avoir eu quelques difficultés avec cela.
Cependant, après ce changement, mes instructions et ses mouvements avaient commencé à s’accorder parfaitement.
Je croisai le regard de Seras, qui baissait les yeux vers moi.
— Ça te met mal à l’aise ?
— Non. C’est simplement que...
Seras posa ses mains de chaque côté de ma tête.
Comme si elle m’enveloppait de ses bras.
— Vous n’avez pas besoin de tout porter seul.
— ...J’avais vraiment l’air si fatigué que ça ?
— Lorsque tous ces monstres nous ont attaqués simultanément, Touka-dono a agi comme s’il allait s’occuper de chacun d’entre eux. En vous voyant agir ainsi, Eve et Liz semblaient rassurées.
Seras commença à peigner ma frange avec ses doigts fins.
...Je vois.
Je finis alors par comprendre.
— Tu as remarqué que certains de mes propos contenaient des mensonges, hein.
— Oui.
Elle avait percé mon « bluff » grâce au pouvoir de l’esprit.
— Face à une telle quantité de monstres, la seule solution était ma combinaison avec Pigimaru et mes Compétences d’États Anormaux... Si j’avais montré ne serait-ce qu’un peu d’inquiétude, Eve et Liz seraient devenues anxieuses elles aussi. Surtout que tu connais la personnalité d’Eve, pas vrai ? Si elles s’étaient senties encore plus coupables, elles auraient certainement recommencé à vouloir se sacrifier.
Voilà pourquoi je devais absolument les rassurer.
Leur faire croire que si c’était Touka, tout irait bien.
Que si c’était Touka, il survivrait forcément.
Que si c’était Touka...
Il triompherait de ces monstres.
Je devais utiliser mon attitude et mes expressions pour leur faire croire cela.
Enfin, au bout du compte, Eve avait quand même quitté la grotte.
— ...Parfois, j’ai peur. J’ai peur qu’un jour, Touka-dono, après avoir continué à trop se surmener... finisse soudainement par se briser. C’est ce qui m’inquiète.
— ...............
En réalité, les inquiétudes de Seras avaient failli devenir réalité lorsque la situation avait dégénéré tout à l’heure...
— J’ai quand même réussi à les vaincre... Mais bon, ne t’attends pas à ce que je te promette de ne plus jamais faire quelque chose comme ça.
— Kuku...
Je laissai échapper un petit rire.
— Touka-dono... ?
— Le pire.
L’environnement que j’avais laissé derrière moi lorsque j’étais enfant.
Pour moi, c’était exactement ça, « le » pire.
Un appartement exigu.
— Je vais te casser le bras, sale gosse.
— Baisse la tête, sale gosse.
— Espèce de petit merdeux, je vais te buter.
— Hé, t’as un peu maigri, Touka ! Tiens, voilà du jus de lessive ! Bois ça !
— C’est quoi ce regard, Touka... Hé, tu veux que je te les casse ? Tu veux vraiment que je te les casse à ce point ?
— Pourquoi est-ce que j’ai dû mettre au monde un putain de gosse comme toi... Pourquoi j’ai pas pu simplement t’avorter, bordel ? T’aurais pas pu être un peu prévenant et crever dans mon putain de ventre, Touka !?
Un enfer terriblement étroit.
À cette époque...
Empli d’intentions meurtrières, je réfléchissais à des moyens de devenir plus fort.
Si vous comptez me briser, alors montrez-moi comment vous allez vous y prendre.
— Je ne sais pas pour les autres, mais... Je ne pense pas que ces monstres puissent me briser aussi facilement.
Peut-être avais-je déjà traversé ce que je considérais comme « le » pire.
J’en étais certain.
Pour moi, rien ne pouvait être pire que ça.
— ...............
Le moment où j’avais adressé un doigt d’honneur à cette Déesse.
Puis les Ruines d’Élimination.
À travers ces événements, j’étais redevenu le « Touka » de cette époque.
Et avec le temps...
Je m’étais rendu compte que la « normalité » que j’avais construite avait disparu en moi.
Si j’étais resté « normal », j’aurais peut-être été rapidement brisé dans ce monde.
— Cependant, ce n’est peut-être que ce que Touka-dono pense...
— Seras.
Je levai ma main droite.
Je la posai sur la joue douce de Seras.
Elle ne tressaillit pas et ne détourna pas le regard.
— Qu’y a-t-il ?
— Si tu t’inquiètes vraiment autant pour moi, tu n’as pas besoin de faire ce genre de choses...
C’était mieux ainsi.
— Tu as simplement besoin de me soutenir du mieux que tu peux.
— Oui.
Une réponse claire et digne.
Seras saisit doucement ma main droite avec la sienne.
— Vous pouvez compter sur moi, Touka-dono.
Je retirai ma main.
Et celle de Seras se retira naturellement avec la mienne.
— Hum... Cependant, n’hésitez pas à me dire quoi que ce soit lorsque vous traversez une période difficile. Si c’est quelque chose que je peux faire, je ferai de mon mieux pour vous aider.
— Tu es toujours la même Vice-Capitaine beaucoup trop attentionnée, hein ?
— Pff...
Seras sourit.
— J’aimerais que vous me décriviez au moins comme quelqu’un de dévoué.
— Ma sœur.
— Hein ?
— Si j’avais une sœur, j’ai l’impression qu’elle serait comme toi.
— ...............
— ...............
— Maintenant que j’y pense, quel âge avez-vous, Touka-dono ?
Hmm ?
Je ne lui avais jamais dit ?
Je lui indiquai mon âge.
(N/T : son âge n’est pas non plus précisé dans le texte original.)
Seras cligna alors des yeux en me regardant avec surprise.
— Hein ? Touka-dono... Vous êtes plus jeune que moi !?
— Enfin, les Hauts Elfes sont censés être une race à la longévité exceptionnelle, non ? J’imagine que c’était assez évident...
C’était d’ailleurs pour cette raison que j’avais eu un peu de mal à m’habituer à employer ce ton autoritaire avec elle.
Seras se désigna du doigt.
— J’ai 19 ans.
Hein ?
— Ton âge ?
Seras hocha la tête.
..................
Elle était beaucoup plus jeune que je ne le pensais.
Je veux dire...
Que ce soit la quantité de livres qu’elle avait lus ou l’étendue de ses connaissances, tout cela était considérable.
— J’étais persuadé que tu avais déjà vécu plus de cent ans...
L’intellectuelle Seras parut déconcertée avant de commencer à m’expliquer.
— Hum, voyez-vous... Nous appelons la période durant laquelle nous sommes les plus actifs au cours de notre existence la “période active”... Comparée aux autres races, la race elfique possède une période active plus longue.
Ça ne voulait pas simplement dire qu’ils restaient en bonne santé plus longtemps ?
Avec, en prime, un effet anti-âge...
C’était du moins ce que j’en pensais.
— Cependant, certaines personnes ont une apparence et un âge qui ne diffèrent pas tellement de ceux des humains. Certaines possèdent une courte période active, et il arrive même que leur espérance de vie soit presque aussi courte que celle d’un humain.
Et les Hauts Elfes étaient une race dont la période active avait tendance à être particulièrement longue.
La période de jeunesse active de leur existence durait généralement jusqu’à l’âge de cent à deux cents ans.
— Il existe des Hauts Elfes comme cela, m’expliqua-t-elle.
Cependant, Seras n’était née que depuis dix-neuf ans.
Elle n’avait donc pas encore atteint l’âge où l’on pouvait mesurer la durée de sa période active.
Je vois...
Seras était donc une Haute Elfe relativement jeune.
— Dix-neuf ans, hein.
Hmm ?
— Attends... Pour commencer, quel âge pensais-tu que j’avais ?
— Je pensais que tu avais entre vingt et vingt-cinq ans environ... Hum... C’est parce que tu es tellement calme que je pensais que tu avais à peu près cet âge...
— ...Je vois.
Sur un ton légèrement plaisantin, je déclarai :
— Alors, tu vas commencer à me traiter comme ton petit frère à partir de maintenant ?
— N-Non ! Vous êtes le Seigneur de cet “Escadron du Seigneur des Mouches”. Je n’ai aucune intention de modifier mon attitude envers le roi auquel j’ai juré fidélité simplement parce qu’il est plus jeune que moi. Soyez rassuré.
— ...Le Seigneur des Mouches, hein.
Le Seigneur des Mouches.
— Pourtant, je ne porte le masque du Seigneur des Mouches que pour cacher mon visage... Enfin, j’aime bien ce masque. Mais comme prévu, je ne pense pas avoir l’étoffe d’un roi.
(N/T : il est ici question de l’« étoffe » ou du « calibre » d’un roi. Il s’agit de la même idée de « réceptacle » dont Kirihara se vante lorsqu’il parle du Réceptacle du Roi.)
— Non, Touka-dono.
Seras rapprocha son visage du mien.
— Vous êtes déjà mon...
Ses cheveux blonds et soyeux retombaient doucement le long de ses joues blanches.
— ...roi irremplaçable, le seul et unique.
□
Sans même que je m’en rende compte, ma conscience commença à s’estomper.
Il semblerait que j’avais enfin sommeil.
Ma conscience sombra peu à peu dans de profondes ténèbres.
— ........-ka......... -no......... vous......... -py ?
(N/T : je ne suis pas certain moi-même de ce qu’elle dit ici.)
Je crois...
que Seras était en train de dire quelque chose.
Cependant, je n’arrivais pas à comprendre ses paroles.
Une sensation étrange.
Une chaleur inhabituelle.
Seule cette agréable sensation provenant de quelque part effleurait doucement la surface de ma conscience tandis qu’elle s’éloignait peu à peu.
Et c’est ainsi que je sombrai dans l’inconscience.