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Traductrice : Botanica
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◈ Je suis devenu l’homme de main aux yeux plissés du Boss maléfique ◈
Chapitre 85
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Le grand chaos (2)
« Qu… qu’est-ce que tu as fait ?! »
… ?
La colère soudaine de la prêtresse de Pluton me laissa perplexe. Elle n’allait tout de même pas prétendre, maintenant, que le golem était la propriété privée du Grand Temple et exiger que je le rembourse.
« Calme-toi, prêtresse. Je n’ai absolument rien fait. »
J’écartai les mains, paumes ouvertes, le geste traditionnel pour montrer qu’on n’était pas armé. Puis j’y ajoutai un sourire conciliant, histoire d’avoir l’air parfaitement inoffensif.
« Comme tu l’as vu, je me suis contenté d’abattre un intrus. »
« Un intrus, dis-tu… ? »
La prêtresse de Pluton marmonna, hébétée. Je n’avais aucune idée de ce qui avait bien pu la bouleverser à ce point.
Avait-elle utilisé une invocation sacrée pour lire les âmes et découvert d’où venait la mienne ? Était-ce pour cela qu’elle semblait si ébranlée, après avoir entrevu la Terre et l’œuvre originale de ce monde ?
« Prêtresse. Tu as vu quelque chose, peut-être ? »
« Quoi ? »
« Dans mon âme. Qu’as-tu vu ? »
Une vraie professionnelle, à ce que je voyais. Elle avait réussi à retrouver l’origine de mon âme, alors que je n’avais pas pu la déterrer, malgré toutes les recherches que je m’étais acharné à mener ces dernières années.
Sa réaction tatillonne et belliqueuse de tout à l’heure prenait aussi tout son sens.
Si elle découvrait que son destin tout entier avait été écrit et prophétisé dans les moindres détails, quelque part dans un roman en ligne — ou, dans ce monde, un roman du Réseau Ether —, elle aurait toutes les raisons de désespérer.
Mais non. À ce stade, l’œuvre originale avait déjà été déformée au point d’en être méconnaissable. Il était bien plus logique de penser que le roman avait été inspiré par ce monde, et non que ce monde avait été créé à partir du roman.
Je m’apprêtais à lui servir une phrase réconfortante du genre : « Une prophétie ne décide pas de tout. Nos vies ne sont pas de simples récits », quand une nouvelle venue de nulle part me frappa de plein fouet.
« Non. Je ne parlais pas de ton âme. »
« … Pardon ? »
Un vide plus profond que la simple déception.
L’espoir qui avait grandi en moi. Puis, exactement à la mesure de la place qu’il avait occupée, un espace béant. À sa place, une amertume impossible à décrire s’éleva et combla le vide laissé par cet espoir.
Après toutes ces années à me faire malmener ici, je croyais avoir complètement renoncé à rentrer chez moi. Mais il devait me rester un minuscule espoir auquel je n’avais pas tout à fait réussi à renoncer.
J’avais un endroit chaud où dormir, de quoi manger aujourd’hui et assez d’argent pour subvenir à mes besoins.
En même temps, je croulais sous la pression : celle d’un monde au bord de l’apocalypse si je ne faisais pas attention, et celle du poids écrasant de ces foutus yeux.
J’avais envie d’aller m’allonger de tout mon long sur mon lit, dans la chambre à côté de celle de Karisia, et de ne plus bouger.
Je repris vite contenance. Je n’allais pas m’en prendre à une partenaire en affaires sous prétexte que mes problèmes personnels tournaient mal. Ce n’était pas ainsi qu’un professionnel se comportait.
Mon sourire avait probablement disparu deux ou trois secondes, mais il faisait sombre. Espérons qu’elle ne l’avait pas bien vu.
« Alors, qu’est-ce que tu voulais dire, à l’instant ? »
« Argyrion est là. »
« Pardon ? »
Ah. Était-ce parce que ce golem, Adusiam, était de couleur argentée ?
Ces derniers temps, le premier mot qui venait à l’esprit quand on disait « argenté », c’était les fils d’argent d’Argyrion. Avait-elle pris Adusiam pour une version haut de gamme de ces fils ? Pensait-elle que, comme je ne l’avais pas achevé assez vite, il avait envoyé un signal de détresse à Argyrion et révélé l’emplacement du Grand Temple ?
La situation prêtait à confusion. Pourquoi avait-il fallu que cette chose soit argentée, parmi toutes les couleurs ? À mes yeux, c’était tout bonnement injuste.
Si Adusiam avait vraiment essayé d’envoyer un signal, je l’aurais achevé plus vite. Ou j’aurais bloqué la transmission au préalable avec une Réécriture de formule magique, au moins.
Un malentendu plutôt gênant. Autant le dissiper tout de suite.
« Je ne sais pas pourquoi Argyrion serait venu ici, mais ça n’a rien à voir avec m— »
« Et un mage des Dix Tours aussi. »
« Quoi ? »
* * *
« Vu la taille de ce champ d’espions, c’est un Ancien, au minimum. Parfait ! Il n’y a qu’en faisant intervenir un représentant de l’Ordre qu’on pourra provoquer une destruction mutuelle ! »
Kore criait, presque hors d’elle. Avec un Ancien des Dix Tours sur place, impossible de battre en retraite sans pertes.
Kore, la seule membre de l’équipe de reconquête du temple de l’Ordre capable de repérer les intrus à l’avance. Et Outis, qui avait capté toute son attention et gagné du temps pendant tout ce temps.
Tout cela faisait partie d’un piège savamment préparé. Pour Argyrion comme pour les Dix Tours, l’Ordre du Nom Divin était une cible à abattre.
Si Outis était vraiment l’être qu’elle soupçonnait, alors sa manœuvre était d’une précision diabolique.
La stratégie qu’Outis avait proposée à l’Ordre reposait sur deux points : affaiblir Argyrion par l’intermédiaire de l’Ordre, puis laisser aux Dix Tours le soin de se débarrasser d’Argyrion.
Il avait aussi promis aux autres cultes de leur remettre les « Reliques sacrées qu’il avait rassemblées ». À première vue, cela semblait renforcer l’Ordre. Mais l’élément crucial, c’était que c’était lui qui les avait rassemblées.
Il pourrait donc contrôler les Reliques que l’Ordre finirait par recevoir.
Mais la reconquête du temple de Pluton avait dû dépasser les prévisions d’Outis.
Les forces restantes de l’Ordre avaient considérablement dépassé ce qu’Outis avait prévu. Autrement dit, s’il voulait que le rapport de force corresponde à ses calculs initiaux, il lui fallait procéder à quelques coupes bien choisies.
Par exemple, les exposer à une attaque en tenaille menée par un Ancien des Dix Tours et Argyrion, afin qu’un représentant de l’un des grands cultes n’ait d’autre choix que de se sacrifier.
« Les forces démesurées de l’Ordre sont ramenées à une taille raisonnable, et les Dix Tours repartent en croyant qu’Argyrion s’est alliée aux hérétiques. Quelle ruse… ! »
Le cri de Kore était à la fois une provocation délibérée et un moyen de laisser éclater sa colère.
Si elle voulait limiter les pertes, il était juste que ce soit elle qui meure. Elle ne pourrait pas rester longtemps dans ce monde sous forme d’esprit, mais assez pour retarder les ennemis à l’extérieur et faire connaître la vérité au reste de l’Ordre.
Outis se frotta le menton, plongé dans ses réflexions.
« Cette provocation était-elle trop transparente… ? »
À l’Âge mythique, il avait dû affronter plus de prêtres que quiconque. Il savait évidemment qu’une prêtresse de Pluton pouvait laisser derrière elle un esprit persistant.
« Hum. Je reconnais que, dans ces circonstances, on pourrait croire que je suis un espion de Blasphemia. »
« Quoi ? »
« Il ose dire ça, après tout ce qui s’est passé, et maintenant ? »
Kore n’avait pas soupçonné Outis d’être un simple chasseur de superstitions au service de Blasphemia.
C’était quelque chose de bien, bien plus grand. Quelque chose qu’elle osait à peine formuler.
Un fragment du « mage disparu ».
Comme l’enveloppe corporelle abandonnée par le mage disparu lors de son ascension, ou un éclat de son âme déchue…
« Si c’était vraiment le pouvoir entier, intact, du mage disparu, il n’aurait pas besoin de recourir à de telles manigances. »
« Mais, prêtresse, je serais vraiment dans une situation délicate si les Dix Tours me découvraient. Je t’en prie, crois-moi. »
« Qu’est-ce que tu veux dire par là… »
« En gage de confiance, je vais révéler mon nom aux membres de l’Ordre. Tu as dit que plus on avait d’indices, plus une invocation sacrée qui lisait la couleur de l’âme devenait précise, pas vrai ? Je m’appelle Ortes. Voyez par vous-mêmes si la couleur de mon âme se rapproche davantage de votre camp ou de celui des Dix Tours. »
Kore lança instinctivement son invocation sacrée. Pourtant, ce qu’elle vit demeura exactement pareil qu’auparavant.
Une lueur bleue.
« Non. Si ça se trouve, elle est encore plus vive… ? »
Elle voulut dire quelque chose, mais fut simplement repoussée par l’élan d’Ortes qui s’avançait.
« Ah. Avant de remonter, prends la Relique sacrée au centre de la pièce. Ça devrait t’aider. »
Ortes débita ces mots comme une mitrailleuse, puis lui tourna le dos. Après avoir tailladé Adusiam quelques fois de plus, jusqu’à ce qu’il ne reste que son noyau, il le saisit et détala.
« Qu’est-ce que c’était que ça ? »
La situation lui échappait complètement. Pourquoi était-il parti sans même l’avoir mise hors d’état de nuire ?
Il avait clairement un objectif en tête. Un grand dessein qu’elle était encore loin de pouvoir deviner.
Pendant ce bref instant, Kore se tourmenta des dizaines de fois avant de décider de suivre les instructions d’Ortes. Elle voyait bien le piège, mais si elle voulait découvrir son dessein, il lui fallait s’y jeter malgré tout.
Dans les profondeurs les plus sombres du Grand Temple de Pluton gisait une lame brisée.
Kore reconnut immédiatement ce que c’était. Elle était abîmée et fracassée, c’était évident, mais le Pouvoir divin qui s’y attardait encore appartenait sans aucun doute à Pluton.
C’était l’emblème du Grand Temple, la faux de Pluton.
« Pourquoi celle-là ? »
Elle n’y décelait aucune malédiction.
Le pouvoir qui subsistait dans l’emblème brisé n’était sans doute qu’une poussière de ce qu’il avait été, mais il pouvait tout de même servir de canal pour accéder à l’autorité suprême du temple. Un pouvoir capable de changer sa situation venait de tomber entre les mains de Kore.
Quelque chose qui allait au-delà de la simple fuite face aux poursuivants des Dix Tours…
Kore refoula cette pensée avant qu’elle ne l’entraîne plus loin. La survie de l’Ordre n’était-elle pas la seule chose qui comptait, pour l’instant ?
Quelles que soient les intentions d’Ortes, elle devait utiliser cet emblème, et maintenant.
La lame de la faux brisée. Kore la passa sur sa propre paume. La divinité contenue dans la lame noir d’encre, désormais imbibée de sang, entra en résonance avec son propre Pouvoir divin.
Tous les niveaux du temple apparurent devant ses yeux en même temps.
* * *
Tallo, Ancien de la Tour du Fer Argenté, projeta ses propres membres au loin. Les caméras omnidirectionnelles à 360 degrés fixées sur eux, qui enregistraient des images thermiques infrarouges ainsi que plusieurs couches de données sensorielles, transmettaient tout directement au cerveau de Tallo.
Les composants enchantés de rechange qui flottaient autour de lui s’emboîtèrent dans les sockets désormais libres. Contrairement aux composants de reconnaissance qu’il venait de lancer, ceux-ci étaient conçus pour le combat.
Tallo repassa en revue le contenu du message d’urgence qu’il venait de recevoir.
« L’héritage de l’ancien roi nous a appelés à l’aide… Ah. »
Tout cela était ridicule. Un artefact du Roi Mage existait encore. Et cet artefact avait appelé à l’aide ceux-là mêmes qui l’avaient tué.
« C’est tout de même intéressant. Le Roi Mage aurait laissé derrière lui autre chose que les Dix Commandements. »
Son bras gauche, qui explorait seul l’intérieur du temple, détecta une forme de vie. Remodelé en une sorte de gant, le bras se glissa discrètement vers elle et s’enfila à la main d’un malheureux.
Puis, le métal liquide doté d’une intelligence spirituelle qu’il renfermait fut injecté. Il se répandit dans le sang et parcourut le corps entier en un instant, plaçant la chair de sa victime sous le contrôle de Tallo.
C’est alors que Tallo sentit que quelque chose clochait.
En réaction au métal liquide, le « cerveau » lui-même se mit à riposter.
Le cortex cérébral se dressa comme un golem de chair, cherchant à écraser le métal liquide.
Mais c’était peine perdue. Pourquoi l’appelait-on « liquide », après tout ? Le métal se déroba tranquillement à l’attaque qui cherchait à le broyer, puis s’aiguisa pour prendre la forme d’un poinçon.
Face à l’avancée du métal à intelligence spirituelle commandé par Tallo, le cerveau fut déchiqueté en un rien de temps. Tallo ne put retenir son rire.
« Ha ! Les Érodés, hein ? Voilà qui devient intéressant ! »
Un corps à la forme humaine, mais dont les organes internes n’avaient manifestement plus rien d’humain. Les Érodés, entièrement marinés dans le royaume extradimensionnel. Et voilà qu’au lieu de causer une destruction soudaine, ils fouillaient tranquillement des ruines ?
Il ne pouvait s’agir que d’Argyrion, l’épine dans le pied de Blasphemia.
« Les pauvres types sont venus jusque-là… Argyrion est déjà désavantagée, elle ne peut pas se permettre de mobiliser des effectifs pour déterrer un artefact sans valeur. Ils croient vraiment qu’une arme secrète capable de renverser le cours de la guerre dort dans ces ruines ? »
Quel dommage, tout de même.
Quel que soit l’artefact enfoui dans ces ruines, il finirait de toute façon entre ses mains.
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