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Traductrice : Botanica
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◈ Je suis devenu l’homme de main aux yeux bridés du Boss maléfique ◈
Chapitre 81
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Vers le Grand Temple (2)
Demos les conduisit hors de la ville, jusqu’à un endroit isolé, puis ouvrit une porte dorée au moyen du sceau de Prodito. À l’instant où Ortes franchit le voile doré ondoyant et traversa l’espace, les ténèbres envahirent tout son champ de vision.
Attends. Ce ne sont pas des ténèbres, en fait ?
C’était une roche noire, assez énorme pour emplir tout son champ de vision.
Sa surface n’avait rien de rugueux comme celle du basalte. Pour décrire sa couleur, Ortes aurait dit qu’elle ressemblait à de l’obsidienne sans le moindre éclat, mais d’un noir bien plus profond encore.
Ortes se rappela un souvenir de son séjour sur Terre. Une photo de Vantablack, ou quel que soit le nom de cette matière réputée la plus sombre au monde ; il lui semblait que c’était à cela qu’elle ressemblait.
Cette immense masse rocheuse, faite de ténèbres à l’état pur, semblait irréelle, comme une goutte d’encre égarée dans le monde réel.
Uluru, en Australie, c’est ça ? Si on plongeait tout le rocher dans de la peinture Vantablack, ça ressemblerait sans doute à ça.
« Le Grand Temple de Pluton se trouve au sommet de cette pierre noire ? »
« Tu le vois… !? »
Le corps de Demos trembla légèrement sous le coup de la surprise. Ortes ne comprit pas tout de suite sa réaction, mais ses instincts, bien affûtés, lui soufflèrent la réponse avant même qu’il ait pu y réfléchir rationnellement.
« Voir avec les yeux de la chair ne fait pas tout. Puisque la Relique sacrée de celui qui voit au loin m’a choisi, son autorité ne m’appartiendrait-elle pas tout naturellement ? »
« Je vois. C’est vraiment incroyable. Pour moi, cet endroit n’est rien d’autre qu’une sorte de cratère. Je ne vois qu’un abîme que la lumière n’atteint jamais… »
Ortes observa de nouveau la roche noire. Immense au point de sembler irréelle, elle paraissait si solide qu’on aurait dit une sorte de forteresse.
« La pierre noire que tu vois est le Grand Temple lui-même. On raconte qu’il a été lentement creusé à l’intérieur de la roche. Ce qui se trouve sous terre, enfoui dans les profondeurs, est bien plus vaste que la partie visible en surface. »
Ortes ouvrit discrètement les yeux. Il voulait analyser à l’avance la structure du temple de Pluton. Un détourneur de fonds consciencieux repérait bien avant l’heure les biens qu’il pourrait détourner.
Mais les informations qui affluaient par ses yeux mi-clos n’avaient rien de si pratique.
Le sceau ancien posé par le Roi Mage s’imposa à l’esprit d’Ortes en un torrent d’informations d’une violence inouïe.
Une magie ancienne enveloppait l’immense masse rocheuse. Une chaîne de cercles magiques, des centaines, des milliers de sorts superposés les uns aux autres. Les formules extraordinaires condensées dans cette magie brillaient d’une complexité si impénétrable qu’un mage ordinaire devrait y consacrer toute sa vie pour en comprendre ne serait-ce qu’un trait.
La chaîne formée par des magies reliées entre elles constituait elle-même un autre cercle magique. Les sorts innombrables et variés gravés en son sein servaient de composants à une formule unique et gigantesque.
Ce sort ultime avait isolé le Grand Temple de Pluton de la réalité.
Il avait dépouillé le temple de sa forme et dissimulé sa substance. La forme et la substance avaient été séparées, puis dispersées dans des plans dimensionnels distincts.
Ortes referma les yeux. Ce n’est qu’alors que le flot d’informations, assez brûlant pour lui griller le cerveau, s’interrompit enfin.
Se massant les tempes par habitude, Ortes repassa mentalement ce qu’il venait d’observer.
Mais quelle magie de dingue, sérieusement ?
Scinder les composants mêmes d’une existence en forme et en substance, puis les sceller séparément.
Si je devais comparer ça à un jeu vidéo, je dirais que c’est comme un mur invisible et une texture buguée…
Un mur invisible qu’on ne voit pas, mais qui existe quand même, qu’on peut toucher et briser. À l’inverse, un objet visible, mais sans données détaillées derrière lui, réduit à une simple texture, n’autorise aucune interaction.
Un temple sans forme ne pouvait pas être perçu, et un temple sans substance ne pouvait pas être touché. Une magie si étrange qu’elle franchissait la frontière entre le merveilleux et l’inquiétant.
Et l’Ordre du Nom Divin peut vraiment briser un sceau aussi insensé ?
Autant qu’Ortes pouvait en juger, une puissance magique du niveau de la Tour Magique Apex ne suffirait même pas à défaire le sceau du Roi Mage. Peut-être que si l’une des Dix Tours en personne se présentait, elle pourrait au moins commencer à en comprendre la structure.
« Dieux, chantez la colère, μῆνιν ἄειδε θεούς ! »
Au milieu du silence étouffant, une voix étrange retentit au loin. Peu à peu, le son se rapprocha.
C’était une sorte de chant. Un hymne qui, probablement entonné à l’origine par le culte d’Aigio, s’était transmis de culte en culte comme un chant en canon.
À chaque nouveau vers, le Pouvoir divin se faisait plus dense. Sa lueur éclatante illumina l’abîme et, lentement, la forme qui avait disparu hors de la réalité commença à se révéler.
Ortes rouvrit les yeux pour comprendre ce qui se passait, et découvrit une tout autre scène. Au-delà du sceau du Roi Mage, le temple de Pluton libérait du Pouvoir divin, comme s’il répondait au chant en canon.
Bon sang.
L’Ordre du Nom Divin ne défaisait pas le sceau par quelque principe magique ou contre-magie complexe. Comme la prophétie, qui suivait une voie totalement différente de la magie prophétique, les manifestations du divin n’avaient besoin d’aucune logique.
Il suffisait d’une puissance capable de transpercer de part en part le sceau du Roi Mage.
Les deux Pouvoirs divins, de part et d’autre, tendirent l’un vers l’autre. Séparés par une seule paroi dimensionnelle, leurs éclats se touchèrent. Crac. Un bruit de fracture retentit.
Une fissure s’ouvrit dans les airs. Elle s’étendait du ciel nocturne jusqu’au sol. De son intérieur jaillit une lumière divine.
« — Et ainsi, ils célébrèrent les rites funéraires. »
À l’instant où résonna le dernier vers de l’hymne, la brèche déchirant la réalité finit par se refermer. Là où, un instant plus tôt, ne s’étendait qu’un vaste gouffre, surgissait à présent une immense masse rocheuse, noire comme les Ténèbres Noires.
Une aura de bon augure tourbillonnait autour de cette roche noire : l’immense Pouvoir divin qui subsistait, même après la destruction du sceau du Roi Mage.
Guidés par cette lumière, les prêtres de l’Ordre du Nom Divin partirent au pas de course.
Ils n’avaient que peu de temps pour récupérer les Reliques sacrées.
* * *
Je fis preuve d’une courtoisie raisonnable et guidai Demos et les autres prêtres d’Enyalios jusqu’à l’endroit où leurs Reliques sacrées étaient conservées.
« Comment est-ce possible… »
L’un des prêtres marmonna quelques mots. Je lui répondis par un sourire avenant, tout en décontraction.
« C’est normal, puisque je peux à la fois le voir et le sentir, non ? J’ai rendu la pareille à Demos pour m’avoir invité à l’accompagner. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai mes propres affaires à régler. »
« … Fais attention. Comme je te l’ai déjà dit, Blasphemia ne va pas tarder à arriver. Si tu veux rester en sécurité, tu dois être sorti d’ici dans l’heure. »
Je hochai distraitement la tête et partis en courant sans hésiter.
Dès que je laissai les prêtres derrière moi, je gardai les yeux mi-clos. Si on me surprenait en train de rafler d’autres reliques, j’aurais vraiment du mal à trouver une excuse crédible ; je ne les ouvris donc que juste assez pour sentir à l’avance l’approche d’un prêtre.
Même sans les ouvrir complètement, leur portée ne cessait de s’étendre. Je devais donc les refermer de temps en temps…
Mais ce n’était pas vraiment un problème. Qu’y avait-il de si difficile à fermer les yeux une seconde ?
Pour réinitialiser la portée élargie, je devais garder les yeux plissés comme d’habitude pendant quelques secondes ; autrement dit, réduire au maximum leurs performances.
Un inconvénient qui n’en était pas un, sauf si un ennemi se cachait juste hors de ma portée, prêt à m’attaquer par-derrière pendant ces quelques secondes.
À moins que cet endroit se révèle être un repaire de mages sortis de nulle part pour me tuer. Et puis, tous ceux qui se trouvaient dans le temple étaient des prêtres, trop occupés à se démener pour récupérer les reliques de leur propre culte pour s’intéresser à moi.
D’après Demos, ils s’étaient entendus pour récupérer d’abord toutes les reliques, sans distinction de propriétaire, puis régler leur répartition plus tard. Mais les gens ne savent visiblement pas toujours mettre leurs sentiments de côté.
Je sentais encore les prêtres s’agiter fébrilement aux étages supérieurs. Ils s’efforçaient désespérément de retrouver les reliques de leur ordre. Le Pouvoir divin éclatait de toutes parts. Ils suivaient probablement la trace de leurs reliques grâce à des invocations sacrées.
Je partis à la recherche des artefacts appartenant aux cultes extérieurs à l’Ordre du Nom Divin, autrement dit, des reliques des cultes mineurs qui ne vénéraient aucun des Douze Grands Dieux.
Pendant que l’Ordre du Nom Divin fouillait le temple pour retrouver les Reliques sacrées de ses propres dieux, je m’emparerais de celles des innombrables cultes anonymes.
Je ne pouvais en transporter qu’une quantité limitée ; il me faudrait donc choisir les meilleures parmi les reliques de ces cultes anonymes.
* * *
Au niveau inférieur du temple de Pluton, des étincelles argentées jaillirent dans les ténèbres.
On aurait dit une reproduction miniature de la fissure dans le monde que le chant de l’Ordre du Nom Divin venait de provoquer.
Contrairement au chant de l’Ordre, qui avait déchiré une brèche assez vaste pour emplir tout un champ de vision, celle qui s’ouvrait à présent avait à peine la taille d’une chambre de pierre.
La différence ne tenait pas qu’à l’échelle. La couleur de la force qui déformait le monde différait également. Ce n’était plus l’or éclatant de tout à l’heure, mais un argent froid.
Des étincelles jaillissaient sans cesse de la fissure : le Mur du Monde tentait de se réparer et de refermer la brèche. Soudain, une main jaillit de la fissure et agrippa le vide.
Craaaac !
Une poigne brutale et puissante déchira la fissure, l’écartant de force. À travers le Mur du Monde éventré, une silhouette argentée fit son apparition.
Elle ressemblait à un golem construit avec des instruments de cuivre, bien que sa couleur fût argentée.
Des instruments à vent en spirale, comme des tubas ou des cors, formaient ses membres, tandis que son torse était rempli de ce qui ressemblait à des tuyaux d’orgue. À chacun de ses pas, les soupapes et les boutons s’emboîtaient avec fluidité, animés d’une sorte de grâce mécanique et solennelle.
Ses membres étaient des instruments, mais sa tête avait la forme d’une licorne : un crâne chevalin prolongé par une longue corne saillante.
La silhouette argentée envoya un signal, obéissant aux ordres laissés par son ancien maître. Un message à ses semblables, qui servaient le même maître à ses côtés. Un autre aux disciples de celui-ci.
Le lieu scellé par le maître était attaqué.
Répondez immédiatement à l’appel et anéantissez les ennemis.
La puissance d’anciens ennemis bien connus. Elle sentait la puissance de dieux qui auraient dû disparaître de ce monde.
Elle déploya son mana brut pour évaluer la force de ses ennemis, puis frémit soudain. Elle venait de détecter une divinité sans pareille.
Une divinité étrangère, inconnue même d’un être qui, aux côtés de son maître, avait dévoré d’innombrables prêtres appartenant à d’innombrables cultes.
L’inconnu était toujours la variable la plus dangereuse.
C’était une menace qu’elle devait cerner entièrement et éliminer au plus vite.
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