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Traductrice : Botanica
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◈ Je suis devenu l’Homme de main aux yeux bridés du Boss maléfique ◈
Chapitre 065
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Négociation (1)
J’avais mal à la tête.
Et pas une simple migraine. Je sentais mes capillaires éclater, incapables de supporter le déluge d’informations qui s’engouffrait par mes yeux.
Bon sang. Du sang coulait de mes yeux comme de mon nez.
Assez pour me rappeler les jours où je fuyais Blasphemia.
La douleur qui s’accumulait derrière mes yeux était pire que les décharges électriques de la foudre dans le corps du Seigneur Thunderknell.
« Malgré tout, ça reste moins pénible que le jour où j’ai combattu Blasphemia à mort dans le désert… »
Je baissai les yeux vers l’orbe dans ma main.
Dans l’orbe d’un or éclatant, j’apercevais un tourbillon incessant d’éclairs. Le résultat d’un scellement forcé, sans avoir pris le temps de le stabiliser correctement.
Pourtant, aucune de ces décharges ne s’échappait. La membrane de fil d’argent absorbait la foudre, tendue au point de pouvoir se rompre à tout instant, puis la faisait circuler de nouveau à l’intérieur.
Chaque fois que cet étrange cycle s’achevait, les fils d’argent enroulés autour de l’orbe se tortillaient.
On aurait juré qu’il était encore vivant et qu’il bougeait.
Si je considérais cet orbe comme un œil gigantesque, les éclairs condensés à l’intérieur en formaient l’iris, et les fils d’argent qui s’y accrochaient, je supposais, les vaisseaux sanguins.
« Ce n’est pas un produit fini digne de ce nom. »
Je n’avais pas voulu mettre ainsi deux êtres vivants dans un équilibre précaire.
Je voulais obtenir des performances exactement équivalentes à celles du Talisman du Tonnerre retentissant original. Ni plus ni moins.
Comparé au Talisman du Tonnerre retentissant original, l’ajout du ver au fil d’argent avait probablement considérablement accéléré la conversion du mana brut en mana, entre autres.
Mais si on l’utilisait mal, les fils d’argent dévoreraient le corps de leur porteur, ou l’électricité qui fuyait le grillerait. C’était exactement ce qui s’était produit, non ?
« Ça ne va pas. Je vais devoir apporter ça à Karisia et la laisser régler le problème. »
Je glissai l’Orbe Thunderknell sous mon manteau et me retournai.
Des Fixers s’approchaient au loin, tandis que les mages de la Tour magique de Toress tremblaient sur place.
Comment étais-je censé gérer ça ?
* * *
Lugret regarda l’homme ranger l’orbe inquiétant sous son manteau.
Depuis qu’il s’était avancé jusqu’aux pieds du Seigneur Thunderknell, une possibilité à laquelle elle avait songé sans y croire avait commencé à prendre forme dans son esprit.
Cet homme souriant n’était peut-être pas un simple agent de Blasphemia.
Les agents de Blasphemia n’agissaient pas ainsi. Chargés de préserver les Dix Tours et de maintenir l’ordre établi, ils privilégiaient les méthodes éprouvées, autrement dit les solutions stables.
Elle pouvait l’affirmer sans hésiter. Elle avait elle-même été agente de Blasphemia, autrefois.
Cette quasi-folie dont il venait de faire preuve, cette imprudence…
« Un apocalyptiste. »
Des gens capables de répandre les flammes pour détruire le monde, et de rire même quand elles les dévoraient vivants. Seuls ceux qui avaient fait un choix aussi catastrophique pouvaient encore…
rire.
Les vêtements de l’homme qui s’était tenu au cœur de l’orage quelques instants plus tôt étaient brûlés par endroits. Sous le tissu déchiré et calciné, pas une partie de son corps n’était indemne.
Et pourtant, le faible sourire au coin de ses lèvres ne s’effaçait pas.
Le sang qui coulait de ses yeux était probablement un effet secondaire d’une magie poussée au-delà de ses limites. L’homme souriant leva la main et s’essuya le visage. Une fois le sang ôté, son visage parut moins propre que blême, ou peut-être simplement flou.
Une impression étrange, comme s’il pouvait s’évaporer à tout instant alors même qu’elle le regardait droit dans les yeux.
En balayant les alentours du regard, Lugret comprit aussitôt que les mages de la Tour magique de Toress avaient déjà perdu toute volonté de résister. Ils avaient dû conclure qu’il était inutile de s’opposer à un mage assez terrifiant pour mettre seul fin au combat entre deux créatures colossales qui évoquaient davantage une catastrophe naturelle.
La part d’elle-même qui suivait « la cause » tira la sonnette d’alarme. Cette chose n’aurait pas dû exister dans ce monde.
Elle devait l’abattre ici, coûte que coûte.
Elle reprit lentement le fil des événements. À ce stade, il était impossible qu’un seul mage ait mis au point de son côté un sort permettant de contrôler le ver au fil d’argent. Il fallait se procurer un échantillon, et le temps nécessaire au développement manquait également.
Il devait donc avoir appris ce sort auprès de quelqu’un, ou de quelque chose.
Même au sein d’Argyrion, seules quelques personnes s’occupaient du ver au fil d’argent. Si quelqu’un avait cherché à apprendre le sort de contrôle, il aurait dû en rester une trace. Et, bien entendu, aucun mage correspondant à la description de cet homme n’existait chez Argyrion.
S’il ne l’avait pas développé seul et si le sort n’avait pas fuité d’Argyrion, il ne restait qu’une possibilité : il avait appris à le maîtriser auprès de Blasphemia.
Une peur glaciale envahit Lugret. Un apocalyptiste, infiltré non pas dans une petite entreprise sous-traitante, mais au cœur même de Blasphemia ?
Il avait si parfaitement dissimulé sa véritable nature qu’on lui avait confié une magie classifiée de pointe ?
Tandis qu’elle contenait sa peur et cherchait une occasion d’attaquer, l’homme souriant tourna son regard vers la Tour magique de Toress.
« Vous tous, à la Tour magique de Toress. Vous êtes allés trop loin. Non contents d’avoir pactisé avec le cerveau de l’attentat d’Elysion, vous avez en plus provoqué une catastrophe magique pareille. »
Il continuait de se faire passer pour un agent de Blasphemia. Le ton réprobateur de ses paroles équivalait, en pratique, à une condamnation à mort pour la Tour magique de Toress.
Lugret vit une lueur d’espoir dans cette provocation. Quand on accule trop les gens, ils finissent forcément par réagir.
L’exécution sommaire était la règle pour les ennemis des Dix Tours. Mais la Tour magique de Toress, séduite par les Dix Commandements au point de s’allier à Argyrion, allait-elle vraiment accepter de mourir sans broncher ?
Pour l’instant, les mages restaient abasourdis par la démonstration de force écrasante de l’homme souriant. Mais s’ils parvenaient à surmonter leur peur et à réfléchir ne serait-ce qu’un peu, ils comprendraient qu’un sort d’une telle ampleur avait dû lui coûter une quantité phénoménale de mana.
S’ils s’en rendaient compte et se mettaient à résister, ils pourraient peut-être arrêter cet abject apocalyptiste.
Le regard de l’homme souriant passa au-delà des mages pour se poser sur ceux qui se tenaient derrière eux.
« Vous, les Fixers et les mercenaires, avez-vous signé vos contrats en sachant que la Tour magique de Toress s’était alliée à Argyrion, une organisation de traîtres aux Dix Tours ? »
Lugret comprit où il voulait en venir.
« Je suis un agent dépêché par les Dix Tours, et j’ai le pouvoir de rendre un jugement sommaire sur la situation actuelle impliquant Argyrion. Si vous voulez qu’on tienne compte des circonstances, prouvez-le par vos actes. »
L’homme souriant n’avait pas l’intention d’affronter lui-même Lugret et les mages de la Tour magique de Toress.
Il comptait laisser les Fixers et les mercenaires, dispersés aux quatre coins de l’île de Crète, achever le travail de leurs propres mains.
« Quel manipulateur… ! »
L’éliminer était désormais hors de question. Peut-être y serait-elle parvenue si elle avait encore disposé de toute sa réserve de mana, amplifiée par la bénédiction, mais dans son état actuel, affronter cet apocalyptiste en plus des Fixers et des mercenaires revenait à se suicider, tout simplement.
Une lame froide s’enfonça dans le dos de Lugret au moment où elle s’apprêtait à fuir.
« Gah- ! »
« P-pitié, épargnez-moi ! Je vous dirai tout ce que je sais ! »
Celui qui tremblait et s’inclinait devant Ortes, c’était Smitia.
Le mage de la Tour magique de Toress qui avait mené l’entretien de l’équipe d’exploration de Crète.
* * *
Dès que Smitia eut poignardé Lugret et se fut jeté à plat ventre, les autres mages de la Tour magique de Toress l’imitèrent, suppliant qu’on les épargne.
La raison de leur volte-face était simple. Le mage qui détenait la plus haute autorité parmi ceux envoyés sur l’île de Crète avait déjà été brûlé vif par le Seigneur Thunderknell.
Les mages encore debout étaient soit des laissés-pour-compte de la politique interne, qu’on n’avait même pas autorisés à s’approcher pendant l’excavation du Seigneur Thunderknell, soit des fuyards qui avaient abandonné le Seigneur Thunderknell dans les profondeurs.
Ils savaient mieux que quiconque qu’ils ne pourraient jamais vaincre le Seigneur Thunderknell, même s’ils mouraient et revenaient cent fois.
Plutôt que de s’opposer au mage qui avait vaincu le Seigneur Thunderknell, mieux valait trahir leurs collègues et leurs supérieurs, et miser sur un avenir où ils vivraient peut-être un peu plus longtemps.
Derrière les mages prosternés, des Fixers et des mercenaires les tenaient en joue. Ortes leva la main pour les arrêter.
« Bien. Alors racontez-moi tout, dans les moindres détails, exactement comme les choses se sont passées. »
* * *
« … Voilà ce qui s’est passé. »
Ortes faisait son rapport à son retour de déplacement professionnel. Sur l’écran holographique que Karisia avait allumé, une alerte d’urgence annonçait qu’un ordre officiel d’extermination avait été décrété contre la Tour magique de Toress.
« Donc, le ver au fil d’argent s’est déchaîné et a détruit le relais de communication… et tu as rassemblé tous ceux qui restaient sur l’île de Crète, tu les as remis à la Tour Magique la plus proche, puis tu es rentré. C’est bien ça ? »
« Oui. J’ai essayé de contacter Blasphemia pour leur confier le nettoyage, mais le matériel de communication ne fonctionnait pas correctement. Je n’avais pas d’autre choix. »
Sur ces mots, Ortes poursuivit son explication.
Pour éviter qu’on le suive à la trace, il ne s’était pas rendu directement à la Tour Magique et avait plutôt envoyé un Fixer comme messager. Il avait demandé qu’on vienne récupérer les membres du personnel de la Tour magique de Toress qu’il avait laissés ligotés dans la périphérie de la ville ; il avait utilisé l’identité d’un inspecteur de Blasphemia, donc il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, et ainsi de suite.
Karisia désigna le journal des messages affiché sur le communicateur-bracelet d’Ortes.
« Et ça, qu’est-ce que c’est ? »
« Ah. C’est l’historique de la conversation avec le prêtre d’Enyalios que j’avais contacté plus tôt. Un message est arrivé pendant que j’attendais à la périphérie de la ville pour remettre les mages de Toress. »
『Je ne sais pas comment le vote va tourner. L’Ordre du Nom Divin semble penser qu’il est plus raisonnable de laisser Argyrion tranquille, tant qu’on détourne le regard des Dix Tours.』
『Des doutes circulent aussi sur le fait que tu sois vraiment le prophète de Phoibos. Certains pensent que tu pourrais être un espion envoyé par les Dix Tours.』
『Seule une personne qui t’a rencontré en personne peut sentir l’aura propre à un prophète. C’est malvenu de ma part de te le demander, mais si tu pouvais fournir une preuve que tu es vraiment le prophète…』
La preuve qu’on était le prophète de Phoibos, c’était, en bref, une prophétie. Ortes haussa les épaules.
« Je lui ai annoncé que la Tour magique de Toress serait bientôt visée par un ordre d’extermination pour s’être alliée à Argyrion. Je pensais qu’il soupçonnerait que je ne pouvais tenir cette information que parce que j’étais membre de Blasphemia, mais heureusement, il semble l’avoir bien prise. »
Impossible qu’il ne l’ait pas bien prise. Même Blasphemia ignorait l’alliance entre la Tour magique de Toress et Argyrion.
« L’Ordre du Nom Divin devrait bientôt clarifier sa position sur Argyrion. Mais il reste encore un peu de temps avant la fin du vote. D’ici là, je vais reprendre les discussions sur le recrutement de Lampades. »
* * *
Les Fixers qui remontaient lentement des profondeurs de la ruine se partagèrent le peu de nourriture qui leur restait.
Leurs corps étaient épuisés, mais leur esprit restait alerte.
L’air avait changé. Ils atteindraient bientôt la surface !
Ceux qui avaient découvert la mue d’Outis étaient coincés dans les profondeurs depuis des heures, peut-être même des jours.
Au début, eux aussi avaient tenté de rejoindre directement la surface. Mais alors qu’ils s’avançaient prudemment à tâtons dans le passage…
KRAKABOUM ! AAAAAAH !
Un bruit discordant, moitié grondement de tonnerre, moitié cri humain, leur parvint faiblement de très loin. Puis toute la strate profonde trembla, suivie du fracas d’un effondrement.
Il n’était pas difficile de deviner toute l’histoire. Comme Outis l’avait prophétisé, quelque chose de terrible avait été libéré.
La catastrophe ainsi déchaînée emportait tout sur son passage. Les Fixers n’avaient survécu que parce qu’ils s’étaient retrouvés isolés dans l’obscurité.
Mais le passage qu’ils comptaient emprunter pour sortir était désormais bloqué. Avec de la magie, ils pourraient probablement dégager les décombres, mais…
Des pièges pouvaient se cacher sous les gravats. Et ils avaient trop peur que « quelque chose » ne vienne les traquer en percevant le bruit de la magie pour oser bouger.
Les grondements s’éteignirent et le silence s’étira. Après avoir passé deux repas dans le noir, les Fixers se décidèrent à remonter à la surface.
Ils ne comptaient pas reprendre le passage qu’ils avaient emprunté pour explorer les profondeurs. Impossible de savoir ce qu’était devenu l’épicentre de la prophétie.
Ils mirent à profit tout leur savoir-faire d’explorateurs de ruines, décidés à contourner le passage effondré et à en creuser un nouveau. Mourir lentement dans le noir, ce n’était pas dans les habitudes d’un Fixer. Défier le destin jusqu’au bout, oui.
« Je la vois ! Je vois la lumière ! »
Le camarade en tête poussa un cri. Même les Fixers qui renforçaient le passage derrière eux pour l’empêcher de s’effondrer se précipitèrent en avant et se joignirent à eux pour briser la terre.
Enfin, la lumière éclatante du soleil leur baigna les cheveux.
En savourant l’air libre de la surface, les Fixers regardèrent autour d’eux. Quelque chose clochait. Ils pouvaient au moins comprendre les signes de destruction.
Mais il n’y avait pas la moindre trace d’une autre présence vivante.
Ils auraient pu fouiller toute l’île de Crète sans trouver le moindre signe d’une âme qui vive. L’un d’eux murmura, hébété :
« Outis (Ουτις)… »
Un être dont le nom même signifiait « personne ».
Mais même cette « personne » ne se trouvait plus nulle part sur l’île de Crète.
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