« Tu es en retard. »
Reiji ne répondit pas, se contentant de tirer la chaise devant lui et de s'asseoir après avoir déboutonné sa veste de costume.
Daichi avait les mains jointes sur la table, les yeux plissés alors qu'il observait son fils, qui se servait un verre d'eau depuis la carafe.
« Au moins, tu as eu le bon sens de mettre un costume, même s'il est un peu grand pour toi », déclara-t-il avec indifférence.
« Ça va, il ne rend pas trop mal, non ? Et vu que tu ne m'as même pas dit où on allait manger, c'est le mieux que tu puisses espérer pour l'instant », répondit Reiji en effleurant le tissu doux de la nappe avec intérêt.
Daichi émit un petit grognement avant de se tourner vers les deux hommes derrière Reiji. Ses sourcils, déjà froncés, se resserrèrent encore plus lorsqu'il vit le Chauve tirer sur ses vêtements trop serrés, qui juraient totalement avec la tenue de tout le monde.
« Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? C'est quoi cette dégaine ? » lança-t-il de sa voix grave, faisant sursauter le pauvre homme de terreur.
Reiji et le Barbu eurent du mal à retenir leur rire, le premier avalant une gorgée d'eau pour se forcer à rester silencieux.
« E-Euh, je... Je suis désolé, Boss. »
Daichi se contenta de claquer de la langue et leur fit signe de partir.
« Tch, peu importe, allez dans la salle d'à côté. D'autres membres sont là-bas, alors mangez à votre faim. »
Il y avait une porte plus petite sur le côté de cet espace privé, et les deux hommes de main s'inclinèrent avant de déguerpir.
Daichi se cala alors dans son fauteuil, et les coins de sa bouche se relevèrent juste assez pour que Reiji le remarque.
« Échanger vos vêtements n'était pas une mauvaise idée », dit-il.
Reiji fut légèrement surpris qu'il l'ait deviné grâce à sa réaction précédente, mais ce n'était pas vraiment un secret à la base.
« J'imagine que je ne suis pas le seul à aimer les faire tourner en bourrique ? »
« Oublie ça, c'est quoi cette histoire de Salle Yagami ? Comment on peut être des VIP dans un endroit pareil ? » répondit-il, changeant de sujet pour satisfaire sa curiosité.
« Parce qu'on est des investisseurs. »
« Des investisseurs ? Vraiment ? »
Reiji était plus que stupéfait. Il savait que certaines de leurs affaires étaient légitimes, ce qui leur permettait de diversifier leurs opérations et de gagner plus d'argent pour étendre leur influence.
Mais un Maximus 4 étoiles ?
Ça sortait complètement de nulle part.
« Oui, le propriétaire était un ami à moi quand on était jeunes. J'ai vu du potentiel, alors j'ai investi », expliqua son père en quelques mots.
À ce moment-là, la porte principale s'ouvrit et un homme d'âge mûr entra, vêtu d'une tenue de chef et tenant un carnet. Il avait un sourire radieux sur son visage marqué par le temps, qui s'illumina encore plus quand il remarqua les deux hommes à l'intérieur.
Ce qui frappait encore plus, c'est qu'il n'était clairement pas japonais, probablement européen ou américain.
« Daichi-san, ça fait un bail ! Tu devrais passer plus souvent, je change souvent le menu, alors je te promets que tu ne t'ennuieras pas ! » cria-t-il en japonais, mais avec un fort accent anglais.
Daichi se leva pour saluer l'homme avec une expression calme mais satisfaite.
« Tu as perdu du poids, Daniel. Je ne savais même pas que c'était possible en travaillant dans un restaurant. »
« Haha, que veux-tu. J'aime plus cuisiner que manger ! » répondit Daniel avant de se tourner vers Reiji. « Et qui pourrait être ce beau jeune homme ? »
« C'est mon fils, Yagami Reiji. Reiji, voici Daniel Wood. C'est le propriétaire et chef cuisinier de ce restaurant. »
Reiji, qui s'était également levé, tendit le bras vers l'homme enjoué.
« Bonjour, Monsieur Wood. C'est un plaisir de faire votre connaissance », dit-il en anglais tout en lui serrant la main.
« Oh là là, ton anglais est vraiment bon, jeune homme ! » s'exclama Daniel avec étonnement.
« Merci, votre japonais est assez incroyable aussi ! »
« Eh bien, je vis ici depuis quelques décennies maintenant, alors ce serait plus surprenant si ce n'était pas le cas. Bref, asseyez-vous et dites-moi ce que vous aimeriez commander ! »
Tous deux se rasirent et Daichi prit un menu. Reiji le parcourut du regard, mais le reposa presque instantanément.
« Je vais prendre ce que vous recommandez », sourit-il au chef.
« Aha, très bien ! Je ferai de mon mieux ! »
Son père passa aussi sa commande, et le chef partit après avoir récupéré les menus. Daichi croisa alors le regard de Reiji, l'atmosphère devenant soudainement plus sérieuse.
« ...Quand as-tu appris à parler anglais aussi bien ? »
« Hein ? Oh, je me suis juste entraîné en regardant des films hollywoodiens », gloussa-t-il nerveusement, utilisant son excuse habituelle.
Il semblait que Daichi ne le croyait pas vraiment, mais l'approbation sur son visage éclipsa le doute.
« Je vois... Bref, j'ai entendu comment tu as géré la mission de chantage. Tu as fait du bon travail, surtout compte tenu de ton manque d'expérience avec ce genre de choses. »
« ...C'était pas vraiment amusant », marmonna Reiji.
« Peut-être, mais ça n'a jamais été censé être amusant à la base. »
Après la mission, il avait longuement réfléchi à l'idée de couper sérieusement les ponts avec le syndicat.
Quel était le pire qui puisse arriver ?
Il avait maintenant des amis qui croyaient en lui, ce qui minimisait la menace qu'ils perturbent sa vie scolaire, et il doutait qu'ils aillent trop loin après avoir vu qu'ils n'étaient pas totalement mauvais.
Mais deux choses le retenaient.
La première était le fait qu'il avait accompli une bonne action et aidé quelqu'un dans le besoin, ce qui lui donnait un sentiment d'accomplissement et de responsabilité.
Mais la seconde raison était ce qui le faisait froncer les sourcils avec mélancolie quand il y repensait.
Ignorant cette pensée morbide, il se reconcentra sur l'homme sévère en face de lui.
« C'est pour ça que je suis là ? Tu as une autre mission pour moi ? »
Daichi pencha la tête, une trace de tristesse passant si rapidement que Reiji ne la remarqua même pas.
« ...Je ne peux pas juste dîner avec mon fils ? »
Reiji toussa légèrement, ressentant une pointe de culpabilité face à ce regard abattu.
« Ce n'est pas ça, mais qu'est-ce que je suis censé penser si on m'appelle avec un préavis aussi court ? »
« C'est vrai. Je te préviendrai plus à l'avance la prochaine fois », dit doucement Daichi.
Après cela, un silence extrêmement gênant s'installa dans la pièce, les deux parties peinant à trouver des sujets de conversation. Reiji jouait avec son verre d'eau tandis que l'autre était comme une statue, complètement figé, sans le moindre mouvement.
« Euh... Il y a eu un suivi pour la mission de chantage ? » demanda finalement Reiji, lançant la première chose qui lui passait par la tête pour dissiper l'atmosphère inconfortable.
« Oui. J'ai demandé à quelqu'un de contacter la cliente pour voir si des problèmes étaient survenus, mais elle s'en sortait plutôt bien. Sa vie est revenue à la normale et la cible ne l'a pas recontactée non plus », répondit-il, mais ses mots s'éteignirent comme s'il cachait quelque chose.
Reiji fronça les sourcils, pensant que quelque chose avait mal tourné.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
« Rien qui ne te concerne. »
Reiji se pencha en avant, posant ses mains sur la table avant de dire : « C'est moi qui ai reçu cette mission ; j'ai tout à fait le droit de savoir s'il y a un problème. J'ai raté quelque chose ? »
Daichi le fixa en pleine réflexion, tapotant son index sur son verre à plusieurs reprises.
« Non, ce n'est pas le problème. On n'a juste aucune idée d'où est passé l'homme qui faisait chanter notre cliente », soupira-t-il.
« ...Quoi ? »
« Son appartement était vide quand quelqu'un est allé vérifier, et après enquête, on sait qu'il n'a pas contacté sa famille. Cela n'a été découvert que récemment, cependant, tu n'as pas à t'inquiéter. J'ai déjà envoyé des hommes pour le retrouver et m'assurer qu'il ne prépare rien d'autre. »
Reiji serra les dents.
« J'ai été trop gentil avec lui ? Mais qu'est-ce que j'étais censé faire d'autre ? »
Il ne pouvait s'empêcher de penser que c'était de sa faute, surtout que Chinatsu-san pourrait être à nouveau en danger.
« Tu as prévenu la cliente de ça ? »
« Non, ça ne ferait que l'inquiéter. J'ai déjà assigné quelqu'un pour la protéger discrètement jusqu'à ce qu'on l'ait localisé, donc inutile d'en faire tout un plat », secoua la tête Daichi.
« ...Il a raison. Mais est-ce que je devrais faire quelque chose ? Peut-être aider d'une manière ou d'une autre ? »
« C'est quoi cette tête ? Ne me dis pas que tu penses que c'est de ta faute ? » dit sévèrement son père.
« ...Eh bien, si j'avais été un peu plu- »
« Arrête. J'ai entendu en détail, et même en excès, comment tu as mené la mission d'après ces deux bouffons. Ils ont failli me faire couper les oreilles tellement ils étaient contents, mais je ne l'ai pas fait parce que je savais qu'ils avaient raison. Tu as bien fait, Reiji. Ce genre de choses arrive de temps en temps. »
Reiji ferma la bouche et regarda ses mains qui tremblaient un peu.
« ...Pourquoi j'ai peur ? »
Il n'avait pas peur que Keito se venge de lui ; non, il pouvait gérer ça très bien. Mais si cela l'amenait à essayer un plan différent, il avait peur que sa clémence en soit la cause.
Mais aurait-il pu être plus dur ? Il en doutait, même avec la cruauté de l'OG Reiji.
Il n'était pas prêt pour ça.
Pas encore, du moins.
« Ne réfléchis pas trop. Tu ne réalises toujours pas à quel point notre influence est vaste ? On le trouvera bientôt », dit Daichi avec assurance.
« ...D'accord. »
La porte principale s'ouvrit à nouveau, et Daniel entra avec un chariot, le poussant jusqu'à ce qu'il soit à côté de leur table.
« Merci d'avoir attendu ! Profitez bien de ces plats ! »
Il retira les cloches, et une sélection variée de plats luxueux apparut. Il y avait des huîtres servies sur un lit de glace pilée, un carpaccio de betterave, des coquilles Saint-Jacques poêlées et différents filets de poisson nappés de sauces variées.
Daniel expliqua calmement la base et l'intention de chaque plat, affirmant qu'ils devaient être mangés dans un ordre spécifique pour maximiser la saveur et l'expérience.
Les yeux ternes de Reiji commencèrent à briller d'impatience, brûlant presque d'envie de commencer ce repas gastronomique.
« Si vous avez besoin d'autre chose, appuyez sur ce bouton et je serai à vous rapidement », termina le chef en montrant le panneau sur le côté de la table. Il sortit ensuite, emportant son chariot vide.
Reiji prit une fourchette, se rappelant le processus recommandé alors qu'il tendait la main vers un plat.
Mais la porte s'ouvrit à nouveau, cette fois la petite, là où les autres membres étaient assis.
Un homme plus âgé aux cheveux gris et blancs entra d'un air sombre, et sa voix résonna dans la pièce : « Boss ! Quelque chose de grave est arrivé ! »
« Ouais, voilà... Rien n'est jamais simple. »