Chapitre 174
Les yeux d'Isaac se plissèrent de dégoût en voyant la créature.
L'une des choses qu'il détestait le plus au monde, c'étaient ces êtres dévorés par leur propre mana.
Il ne les considérait que comme de la vermine, des créatures indignes d'exister.
« Nous… nous devons faire quelque chose ! » s'exclama Merlin en serrant son bâton. Elle tendit la main, tentant de se connecter au mana, mais une fois de plus, rien ne se produisit. Elle pouvait sentir sa présence, de faibles traces persistant dans l'air, mais c'était étranger, inconnu tant pour son corps que pour son âme.
Ses doigts tremblèrent alors qu'elle abaissait lentement son bâton, se mordant la lèvre de frustration.
« Ce… ce n'est pas mon monde, n'est-ce pas ? »
La réalisation la frappa. Tout — la sensation du mana, la façon dont il refusait de répondre à son appel — pointait vers une seule vérité indéniable.
Elle avait fini dans un autre monde. Peut-être même dans une autre dimension tout entière.
Cela expliquait tout : pourquoi elle ne pouvait pas manier le mana ici, pourquoi l'essence même du mana semblait la rejeter, et pourquoi Isaac, à l'inverse, n'avait aucun mal à l'utiliser. Il appartenait à ce monde. Pas elle. C'était la seule explication logique.
En se tournant vers Isaac, elle le trouva aussi calme que d'habitude, son expression indéchiffrable. Ses yeux, cependant, brûlaient du même dédain silencieux qu'auparavant alors qu'il fixait le lion monstrueux sur leur chemin. Puis, sans un mot, il leva son revolver.
À cet instant, un frisson glacial parcourut l'échine de Merlin.
Un mana argenté crépita autour de lui comme une tempête, tordant la gravité elle-même. Elle regarda, les yeux écarquillés, la réalité se déformer sous ses ordres, l'air devenant lourd, étouffant. Même le sol sous leurs pieds trembla sous cette force immense.
Tout autour d'Isaac se tordait sous le poids de son pouvoir, l'espace lui-même se compressant, se contractant.
Merlin recula instinctivement, cherchant son souffle. C'était insupportable. La pression écrasante qui s'exerçait sur elle était claire : si elle restait trop près, elle serait broyée. Dans son état actuel de faiblesse, elle n'aurait aucune chance.
Les yeux gris argenté d'Isaac restèrent fixés froidement sur la bête. Puis, la gravité autour de lui s'intensifia encore, se condensant en un point unique au bout du canon de son revolver. Une lueur argentée s'embrasa, pulsant d'un éclat sinistre.
Un son perçant déchira l'air.
Le souffle de Merlin se figea alors que les fondations des maisons alentour tremblaient, les murs gémissant sous le poids de cette force écrasante. Le monde lui-même sembla plier alors que cette présence dévastatrice s'abattait sur tout ce qui se trouvait sur son passage.
Et pourtant… elle restait indemne.
Elle aurait dû être aplatie, réduite à néant par cette gravité. Mais ce n'était pas le cas.
Isaac l'avait épargnée.
Et pour cela, elle se sentit étonnamment reconnaissante.
Merlin ne s'y attendait pas. Jusqu'à présent, Isaac lui avait à peine accordé un regard, et encore moins une quelconque considération. Elle avait sincèrement cru qu'il ne se souciait pas d'elle le moins du monde.
Et elle n'avait pas tout à fait tort.
Isaac n'était pas du genre à faire preuve d'une grande miséricorde, et il n'était pas non plus dépourvu d'empathie comme Ivan ou James. Il était calculateur, pragmatique, quelqu'un qui agissait selon la logique plutôt que par sentiment. En ce moment, ses actions étaient influencées par Yvan, mais plus important encore, Merlin avait prouvé son utilité. Le fait qu'elle soit revenue volontairement pour l'aider, malgré tout, avait laissé une certaine impression sur lui.
Et il n'était pas le genre d'homme à écraser inutilement quelqu'un qui n'était pas son ennemi. Sa cible était la bête, rien de plus. Il n'était pas assoiffé de sang.
Les yeux du lion se plissèrent devant la lueur argentée qui s'accumulait au canon du revolver d'Isaac. Il hésita une fraction de seconde, ses instincts hurlant, l'avertissant d'une mort imminente. Puis, dans un élan de vitesse désespérée, il se jeta droit sur lui, déterminé à le tuer avant qu'il ne puisse libérer la force mortelle qu'il s'apprêtait à déchaîner.
Mais il était déjà trop tard.
Plus la bête se rapprochait d'Isaac, plus elle devenait lourde. Ses mouvements ralentirent, son corps s'enfonçant sous une force invisible, comme si une montagne s'était abattue sur son dos. Chaque pas devenait laborieux, tendu, jusqu'à ce qu'elle puisse à peine bouger.
C'était sa condamnation à mort.
-BOOOOM !
Un trait argenté aveuglant déchira l'air, traçant une ligne parfaite à travers le corps de la bête. Un instant plus tard, la force gravitationnelle explosa violemment, pulvérisant tout dans un rayon de vingt mètres. Le corps du lion ne tomba pas, il disparut, effacé de l'existence sans laisser la moindre trace.
La destruction fut rapide. Brutale. Absolue.
Puis, aussi soudainement qu'elle était apparue, la pression gravitationnelle disparut. Le poids étouffant qui pesait sur tout s'évanouit, et Merlin se sentit redevenir légère. L'air changea, le vent souffla à nouveau naturellement, comme si la réalité elle-même avait soupiré de soulagement.
Elle se tourna vers Isaac, totalement stupéfaite.
Ce qu'elle venait de voir, ce qu'il venait d'accomplir, ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait connu auparavant.
Il avait utilisé la gravité comme une arme.
Était-ce seulement possible ?
Merlin avait déjà vu la magie de gravité utilisée pour voler, augmenter la vitesse ou manipuler le poids. Mais ça ? C'était tout autre chose.
C'était mortel. Précis.
Terrifiant.
Isaac réagit à peine.
Pour lui, ce n'était rien de plus qu'une promenade décontractée. D'un mouvement lent, il abaissa son revolver et le glissa dans son étui. Ses yeux scrutèrent les environs, observant le silence craintif qui s'était abattu sur la ville.
Les quelques villageois qui avaient cherché refuge dans leurs maisons jetèrent un coup d'œil, les yeux écarquillés par la terreur. Mais dès que le regard d'Isaac balaya leur direction, ils reculèrent comme des souris effrayées, disparaissant derrière les portes et les rideaux. Personne, dans son bon sens, n'oserait défier Isaac Crawford. Ce serait un suicide pur et simple.
Après une brève pause, il fit un pas en avant et s'éloigna, laissant l'air tendu derrière lui. Il en avait fini ici. Sa prochaine destination l'attendait.
Merlin hésita avant de le suivre. Elle n'avait aucun plan, aucune direction, juste le sentiment oppressant d'être totalement perdue dans ce monde inconnu. Peut-être qu'en restant avec Isaac, elle finirait par trouver une grande ville, un endroit où elle pourrait recueillir des informations et, avec un peu de chance, découvrir un moyen de retourner dans son propre monde.
Ils atteignirent bientôt la périphérie de la ville, où se trouvait une modeste écurie. Sans un mot, Isaac entra et choisit un cheval robuste. Merlin, incertaine du protocole à suivre, choisit simplement le plus proche.
Alors qu'ils sortaient leurs chevaux, Merlin finit par rompre le silence.
« Merci de m'avoir aidée, Monsieur Isaac », dit-elle.
Isaac ne s'arrêta pas. Il marcha devant, puis monta sur son cheval avec une aisance certaine avant de jeter un regard vers elle.
« Pourquoi me suis-tu ? » demanda-t-il à nouveau, mais Merlin remarqua que sa voix et son expression n'étaient pas aussi sévères qu'auparavant.
Merlin hésita une seconde seulement. « Je n'ai nulle part où aller », admit-elle honnêtement.
Ses yeux gris se posèrent sur elle pendant un long moment, faisant se nouer son estomac d'inquiétude. Puis, sans un mot de plus, il détourna le regard et fit avancer son cheval. Ce silence fut une réponse suffisante.
Merlin laissa échapper un léger soupir, puis tourna son attention vers son propre cheval. Elle essaya de monter, mais une fois de plus, elle échoua lamentablement, manquant de basculer dans l'opération.
Frustrée, elle baissa les yeux sur sa robe flottante. Elle avait toujours été un symbole de protection, quelque chose qu'elle n'avait jamais retiré auparavant. Mais ici, dans ce monde, ce n'était qu'un fardeau.
Avec un soupir résigné, elle s'en débarrassa. En dessous, elle portait une longue robe blanche sans manches qui épousait sa silhouette fine et bien proportionnée, révélant sa peau immaculée. C'était étrange d'être ainsi exposée, mais elle n'avait pas le choix.
Prenant sa décision, elle saisit son épée et, d'un geste vif, coupa la robe jusqu'au genou, libérant ses jambes de ce tissu encombrant.
Cette fois, lorsqu'elle monta sur le cheval, elle le fit avec aisance.
Sans un mot de plus, elle suivit Isaac.