Ce jour-là, les événements tant attendus se succédèrent.
Non seulement j’avais atteint le Sixième rang, mais Nofen et Derix étaient arrivés à Kipaso.
Je commençai par consoler Raldetun, qui serrait sa hache contre lui en pleurant comme un enfant.
« Je vous en achèterai une vraiment bonne, plus tard. »
« Elle a été forgée par des nains… C’est un artefact ancien ! »
Wapuhugun était un artefact tout à fait convenable, mais pas un objet de fin de jeu.
Tout au plus, c’était une hache dont on se servait jusqu’au Sixième rang avant de s’en débarrasser.
Mais je comprenais le chagrin de Raldetun, qui avait perdu son arme adorée au cours d’un seul entraînement.
Il me semblait tout de même qu’il en faisait un peu trop…
« Ce n’était pas une hache que vous auriez gardée toute votre vie. Elle était déjà ébréchée, non ? »
« C’était aussi à cause de vous ! »
J’avais laissé échapper ma véritable pensée sans le vouloir.
Surpris, je m’empressai de lui faire une promesse.
« Je vous trouverai une hache encore meilleure que Wapuhugun. Je pillerai le Coffre du Roi Dragon s’il le faut ! »
« Vous êtes sérieux ? »
« Bien sûr, Raldetun-nim est mon ami, non ? »
Raldetun se calma enfin et afficha un large sourire.
« Bea-nim, allons-y. »
Après m’être assuré que Raldetun avait retrouvé son calme, je quittai le territoire des fées avec Bea.
Raldetun nous emboîta aussitôt le pas.
Il jeta un coup d’œil à Bea, qui avançait l’air impassible, puis prit soudain la parole.
« Cette elfe est une amie de Polarin ? Alors c’est aussi notre amie. »
« Euh… oui, c’est bien ça. »
Bea venait de se faire plusieurs amis d’un coup.
Raldetun la traitait sans la moindre hésitation comme une amie, mais elle semblait toujours mal à l’aise.
C’était tout de même un progrès considérable.
Quand je l’avais rencontrée, j’entendais à peine sa voix.
Les jours passés à nous entraîner ensemble dans le territoire des fées et à nous occuper des enfants avaient porté leurs fruits.
« Hum, hum. »
Pourtant, Bea semblait toujours gênée par Raldetun et me lança un regard discret.
« Bea-nim, comment se passe votre entraînement, ces derniers temps ? »
« Je m’entraîne avec assiduité, mais… »
J’avais encouragé Bea à s’exercer à tirer des flèches intangibles, comme Gawen.
La Flèche de lumière était une technique secrète que seule Gawen pouvait employer.
Bea, qui descendait de Gawen, en était-elle capable, elle aussi ?
« Ah bon ? Vous arrivez à tirer la Flèche de lumière, maintenant ? »
« Non, pas encore. C’est un domaine que seule ma grand-mère a réussi à atteindre parmi les elfes. »
Bea se découragea de nouveau.
Comme je ne voulais pas la démoraliser, je m’empressai de la réconforter.
« C’est vrai, c’est un niveau incroyable. Mais si vous persévérez, Bea-nim, vous y arriverez un jour. »
Bea me lança un regard noir.
Il suffit de persévérer.
J’étais la preuve vivante de cette maxime.
Mais ce n’était visiblement pas ce que Bea avait envie d’entendre.
La Flèche de lumière de Gawen était vraiment puissante.
Elle ne portait pas de carquois.
Elle n’en avait pas besoin.
Il lui suffisait de façonner une aura en forme de flèche sur une corde d’arc vide et de la décocher.
Une technique propre à Gawen, que les autres elfes ne pouvaient pas utiliser.
Lorsque Gawen, l’archère divine des elfes, tendait son arc, la Flèche de lumière transperçait le front des démons.
Ce n’était qu’un jeu, mais cette technique était d’une beauté incroyable.
Voir Bea, descendante de Gawen, l’utiliser dans la réalité aurait été bouleversant.
« Chacun a sa façon de s’entraîner. D’après ce que j’ai vu, cette elfe travaille aussi dur que vous. »
Sentant le malaise s’installer, Raldetun intervint.
« Raldetun-nim, ce n’est pas juste une elfe, c’est Bea-nim. »
« Hum, c’est vrai. Bea, je vous appellerai comme ça, désormais. »
Mon voyage avec Bea et Raldetun se poursuivit en cahotant quelque peu.
Mais bientôt, je souris de toutes mes dents : mes amis tant attendus apparurent au loin.
« Polarin-niim ! »
Nofen accourut en agitant les bras dans tous les sens.
Quand il faillit trébucher sur une racine, Derix le rattrapa aussitôt.
« Hé hé, merci, Derix-nim. »
Derix et Nofen se joignirent à Bea, Raldetun et moi.
« Mettons fin à cette guerre ensemble. »
À ces mots, tous hochèrent la tête, le visage déterminé.
* * *
Nous devions unir nos forces pour mettre fin à la guerre raciale.
Mais notre progression s’enraya avant même d’avoir commencé.
Un conflit inattendu éclata.
« Vous devez être un démon. »
Les fées détestaient naturellement les démons.
De plus, Raldetun venait de recevoir de l’énergie démoniaque d’un démon inconnu.
Cette énergie l’avait rendu fou, et sa rancœur envers les démons n’en était que plus profonde.
Mais Derix avait déjà eu affaire à des ennemis des démons à maintes reprises.
« J’étais un démon. Plus maintenant. Je ne suis que le fidèle serviteur de Polarin-nim. »
Il ne restait pas la moindre trace d’énergie démoniaque dans le corps de Derix.
Sans se laisser impressionner par la pression de Raldetun, Derix s’approcha de lui et lui demanda à voix basse :
« Vous. Je sens une aura qui m’est familière. Vous aussi, vous êtes au service de Polarin-nim ? »
« S-serviteur ? Pas question. Je suis le futur Roi des fées. Raldetun, l’Esprit maléfique ! »
« Donc, vous êtes un serviteur. Je l’ai été avant vous ; vous devriez me traiter comme votre aîné. »
« … Hum. »
Leur confrontation prit fin avec une étonnante facilité.
Peu importe que Raldetun fût une fée du Sixième rang, il ne faisait pas le poids face à Derix.
Les démons n’étaient pas classés par rang, mais Derix, démon de niveau intermédiaire avec plus de trois cents ans d’expérience, était sans doute bien plus puissant.
« Pour être honnête, Derix est probablement plus fort que moi. »
Je pris de nouveau la mesure de ma chance : lorsque j’avais fait de Derix mon serviteur, je n’avais pas eu à l’affronter.
Mal à l’aise dans cette situation, Bea fronça les sourcils et me demanda : « Je m’en doutais. Ce n’est pas du lavage de cerveau, vous en faites vos serviteurs ? »
« Ce n’est pas ça. »
Je le démentis fermement, mais elle ne sembla pas me croire.
« Bon, occupons-nous d’abord de l’essentiel. »
Je sortis l’[Armure intangible], gonflée d’énergie démoniaque comme un ballon.
Nofen se frotta les mains en lorgnant l’Armure intangible.
« C’est à mon tour de briller ! »
« C’est ça. Je compte sur vous. »
Comme si je dégonflais un ballon, je libérai une partie de l’[Armure intangible].
Raldetun grimaça.
L’énergie démoniaque qui persistait dans son corps s’en échappa.
Nofen toucha cette énergie.
Les yeux fermés, il murmura une incantation.
J’avais déjà vu Nofen utiliser son accord, mais comme c’était nouveau pour les autres, ils se concentrèrent sur lui.
« C’est fait ! Je vais partager avec tout le monde la vision que j’ai ! »
À ces mots, Nofen murmura de nouveau, et un fil violet apparut.
Il était beaucoup plus épais et sinistre que celui qui menait au désert, la dernière fois.
« Il est épais. »
« Ouais… C’est le démon le plus puissant que j’aie jamais traqué. »
La tension envahit le groupe.
Je levai les yeux pour évaluer la direction d’où venait le démon.
« Si on suit le fil, on arrivera… »
Mais je ne pus terminer ma phrase.
Le fil violet, épais, s’étirait vers l’imposant Arbre-Monde.
Même au milieu de cette forêt dense, la présence majestueuse de l’Arbre-Monde rendait sa direction évidente pour tous.
« Je pensais qu’il se cachait quelque part, mais il est à l’Arbre-Monde. »
Ce résultat inattendu me déconcerta un instant.
Raldetun poussa alors un cri de colère.
« … Ces salauds d’elfes cachaient un démon à l’Arbre-Monde ! Ce n’est pas le moment d’arrêter la guerre. Il faut redoubler d’efforts ! »
Je retins Raldetun, fou de rage.
« Nous ne savons pas avec certitude si les elfes cachent ce démon. »
Mais j’étais tout aussi accablé.
Même si les démons étaient impliqués dans la guerre raciale, les elfes en étaient largement responsables.
Impossible de savoir s’ils étaient au courant de la présence du démon.
S’ils le savaient et l’avaient caché, ils devraient en répondre.
« Nous devons vérifier pour en avoir le cœur net. »
* * *
Nous retournâmes aussitôt au territoire des fées.
Nous fîmes part de nos découvertes à Frude.
« Je comprends que rien ne soit encore certain. Mais si les elfes cachent délibérément un démon, nous marcherons sur l’Arbre-Monde. »
« Je vais aller vérifier. »
Frude se montrait ferme, mais plus raisonnable que Raldetun.
« Mais je ne crois pas que tous les elfes en soient capables. Ils détestent les démons autant que nous. Prenez ceci. »
Frude me tendit un pot de fleurs.
Mais rien n’y poussait.
Il était simplement rempli de terre, soigneusement tassée.
« C’est une graine d’amitié que le Roi des elfes et le Roi des fées se sont échangée il y a longtemps. Le Roi des elfes a probablement un pot semblable. S’ils veulent mettre fin à la guerre, il suffira de mélanger la terre des deux pots pour faire éclore des fleurs. »
« Si vous montrez ceci au Roi des elfes, il comprendra vos intentions. »
« Exactement. J’espère que des fleurs écloront au lieu que les épées soient tirées. »
Le visage du Roi des fées était empreint d’inquiétude, mais son désir de mettre fin à la guerre ne faisait aucun doute.
Je m’inclinai devant Frude et quittai sa cabane.
Puis je m’adressai au groupe.
« Derix-nim, Bea-nim et moi irons dans le territoire des elfes. »
« Emmenez-moi aussi ! »
Raldetun s’impatienta.
Derix lui lança un regard, mais Raldetun, furieux, n’y prêta aucune attention.
« Raldetun-nim, vous avez tué trop d’elfes. Votre présence risque de mal tourner. Nous ne cherchons pas la bagarre. »
« Grr… »
Heureusement, Raldetun savait se raisonner.
Même si nous ne cherchions pas le combat, des affrontements inévitables pouvaient survenir pendant le voyage.
C’était pour cela que je laissais Nofen derrière moi : il n’était pas combattant.
« Raldetun-nim, veuillez plutôt vous occuper de Nofen-nim. C’est mon mentor chez Tello. »
« Votre mentor… Je le protégerai au péril de ma vie. »
« Il n’y a pas besoin de risquer votre vie dans le territoire des fées. Veillez simplement à ce qu’il soit à l’aise. »
Nofen avait fait sa part.
Il avait fait tout ce chemin pour activer son accord une seule fois.
Grâce à lui, nous avions pu localiser précisément le démon.
Je ferais en sorte que ses efforts ne soient pas vains en mettant fin à la guerre.
« Merci pour votre aide, Nofen-nim. Reposez-vous. »
Je quittai le territoire avec Derix et Bea.
Mon esprit était embrouillé par les soucis et les questions à prendre en compte.
« Bea-nim ne doit pas être à l’aise non plus. »
Elle devait retourner dans le territoire des elfes qu’elle avait quitté de son plein gré, et ce n’était pas pour une raison réjouissante.
Je regardai Bea avec inquiétude, mais, contre toute attente, elle semblait calme.
« Pourquoi me regardez-vous ? »
« Je pensais que retourner dans le territoire des elfes vous mettrait mal à l’aise. »
« Ça va. Je m’y étais préparée dès que j’ai commencé à voyager avec vous, Polarin-nim. Vous avez l’air d’avoir plus de soucis que moi. »
J’avais essayé de cacher mon trouble, mais Bea l’avait remarqué.
« Vous pouvez m’en parler. Vous avez écouté mes soucis bien des fois. »
« C’est curieux de dire ça maintenant, mais… »
Je souris avec amertume avant de poursuivre :
« Est-ce que je dépasse les bornes ? Je ne suis qu’un tiers, ni elfe ni fée. »
La guerre avait été déclenchée par l’énergie démoniaque, mais les fées avaient subi une tragédie à cause des elfes.
La colère des fées, née de ce drame, avait à son tour fait beaucoup de mal aux elfes.
Impossible de répartir les rôles entre le bien et le mal, la victime et le coupable.
Non, depuis le début de la guerre, les deux camps étaient mauvais et coupables.
« C’est justement pour ça que vous pouvez les aider, Polarin-nim. »
Bea répondit avec calme.
« Les deux peuples ont leur part de responsabilité. C’est pour ça que vous seul, qui n’êtes lié à aucune de leurs rancœurs, pouvez arrêter cette guerre, non ? »
Son ton posé et tranquille apaisa mon esprit.
« Merci. Ça m’a éclairci les idées. »
« Ce n’est rien. »
Je souris légèrement devant les paroles austères de Bea, puis nous prîmes la direction du territoire des elfes, sous l’Arbre-Monde.