Le roi des fées Frude déclara que les fées devaient cesser leur offensive.
La plupart des fées s’inclinèrent devant Frude et obéirent à ses ordres, mais certaines n’en firent rien.
Celles qui ne parvenaient pas à calmer leur colère poursuivirent la guerre à leur manière. Elles sillonnaient Kipaso et ne fuyaient pas les affrontements provoqués par les elfes, tout en respectant les consignes de Frude.
Mais cela ne dura pas longtemps, car Raldetun, qui était devenu je ne sais comment mon fidèle partisan, ne laissa pas les fées rebelles agir à leur guise.
« J’ai attrapé les fées fugitives ! »
Raldetun lança ces mots d’une voix tonitruante. Derrière lui, les fées abattues, ligotées, revenaient en file.
La corde qui les attachait était celle dont se servaient les agents de Tello.
Raldetun prétendait bien la connaître pour avoir lui-même été ligoté avec, alors il me l’emprunta et s’en servit avec efficacité.
— Ça devrait faire comprendre à Polarin-nim ce que j’ai dans le cœur !
Même les pensées qu’il m’envoyait étaient aussi exubérantes que lui.
« … Beau travail. »
« Je repars en patrouille, Polarin ! Ne vous inquiétez pas pour la guerre ! »
« D’accord. Soyez prudent. »
Raldetun jeta les fées ligotées dans le territoire, puis s’éloigna d’un pas triomphant.
À cause de lui, Bea et moi dûmes nous charger de défaire les nœuds.
Bea regarda Raldetun s’éloigner, puis demanda :
« Tu as lobotomisé cet esprit maléfique ou quoi ? »
« Non, pas du tout. »
Enfin…
Quoi qu’il en soit, Raldetun agissait de son plein gré.
Comme tout ce qu’il faisait venait de son désir de me jurer fidélité, il était difficile de l’arrêter.
Je finis par changer de sujet.
« La guerre est enfin terminée, non ? »
« Pour l’instant, ce n’est qu’un cessez-le-feu. Y a-t-il un moyen d’y mettre vraiment fin ? »
« Oui. Mes amis vont venir pour trouver une solution. »
« … Des amis. »
Bea, qui n’avait pas d’amis notables en dehors de Nihel, murmura ces mots à voix basse.
Je lui avais dit que je serais son ami, mais l’amitié ne se nouait pas instantanément, simplement parce qu’on le disait.
Je changeai encore de sujet, comme l’aurait fait un ami.
« On n’a pas grand-chose à faire en attendant, alors entraînons-nous. Je me sens tout raide. »
« Tu ne t’es pas entraîné tous les jours depuis ton arrivée ? Et tu es encore tout raide ? »
« Je n’ai pas bougé autant que d’habitude. »
Comme Bea l’avait dit, le voyage jusqu’au territoire des fées n’avait pas été de tout repos, et nous avions livré une grande bataille contre Raldetun en chemin.
Mais, à bien y réfléchir, j’avais toujours eu droit à des combats de ce genre.
Je ne négligeais jamais l’entraînement, même après un affrontement.
Le Cœur de dragon déversait en moi une puissance immense.
Même lorsque j’étais épuisé d’avoir dépensé toutes mes forces, un mana plus pur et plus vigoureux que celui que j’avais utilisé se formait peu après.
De plus, le territoire des fées débordait d’énergie.
Sans égaler celle des environs de l’Arbre-Monde, l’énergie de Kipaso, traversé par de puissantes veines spirituelles, comptait parmi les meilleures du pays.
« Tu as l’air tout excité rien qu’à l’idée de t’entraîner. »
« Bien sûr. »
Je souris et me dirigeai vers le terrain d’entraînement que Frude m’avait montré un peu plus tôt.
Je traversai la forêt dense et atteignis bientôt une clairière.
De nombreuses cibles y étaient alignées.
Quelques guerriers fées tiraient des flèches dessus.
À côté d’eux, des esprits du vent soulevaient des bourrasques pour dévier leur trajectoire.
Mais les flèches des guerriers fées surmontaient chaque fois les rafales et atteignaient leur cible.
« On dirait que cet endroit est plus adapté à votre entraînement qu’au mien, Bea-nim. »
« … Impressionnant. »
À notre arrivée, les guerriers fées tournèrent un instant les yeux vers nous.
Certains firent la grimace en voyant Bea, une elfe, et elle sembla se ratatiner un peu.
Mais je n’y prêtai pas attention et lui expliquai ce que j’avais appris lors de mes quelques visites au terrain d’entraînement.
« J’ai entendu dire que les guerriers fées s’entraînaient à affronter le vent ou à se laisser porter par lui. »
« C’est différent des méthodes des elfes. Mais cela semble assez efficace. »
« Il y a un bassin magique là-bas. Plongez-y après l’entraînement. Il atténue la fatigue et redonne de l’énergie. »
Bea hocha la tête en regardant dans la direction que je lui indiquais.
Une fée s’approcha alors en battant des ailes.
Pat !
Elle bifurqua juste avant de nous percuter.
Une poussière scintillante, tombée de ses ailes, se déposa sur nos visages à tous les deux.
J’aurais pu la bloquer ou l’immobiliser, mais je la laissai faire.
L’expression ébahie de Bea, les yeux écarquillés, m’amusa.
Il semblait que les fées contribuaient elles aussi au mouvement de rapprochement avec les elfes.
« Bon, entraînons-nous sérieusement et retrouvons-nous plus tard. »
Je fis un signe de la main à Bea, puis gagnai un coin du terrain.
Bea resta un moment hébétée, poussa un léger soupir et prit son arc.
* * *
« Tonton, pourquoi tu es si grand ? »
« Peut-être parce que vous êtes petits ? »
Ces derniers jours, passés dans le territoire des fées, j’étais devenu une véritable vedette auprès de leurs enfants.
Les petits, que le regard des adultes n’avait pas encore corrompus, ne se souciaient pas que je sois humain.
Nombre d’entre eux me suivaient donc pendant mes entraînements.
« Comme avec Narima, j’ai décidément la cote auprès des enfants. »
Les fées adultes étaient toujours mal à l’aise en ma présence, mais elles ne disaient pas aux enfants de m’éviter.
Après tout, je ne passais pas mon temps à ne rien faire dans leur territoire.
Je m’entraînais assidûment et j’aidais la tribu, qui manquait de bras à cause de la guerre.
Je participais à la cueillette des fruits et m’exerçais au combat avec quelques guerriers fées.
J’enseignais même l’escrime aux enfants qui voulaient apprendre.
En termes de jeu, je faisais monter ma jauge d’affinité.
« Tonton, montre-nous encore tes ailes ! »
« Si je les déployais ici, tout le monde paniquerait. »
« Elles sont trop belles, tes ailes. Elles ont des plumes. T’es un oiseau ? »
« Non… Je suis humain. »
« C’est quoi, un humain ? »
Se lier d’amitié avec les elfes ou les fées était difficile quand on n’appartenait pas à la même race.
Je n’étais pas vraiment proche d’eux, mais le fait de m’entendre avec les enfants m’aidait à combler le fossé qui me séparait des autres fées.
Mais jouer avec les petits me donnait parfois le tournis.
Juste au moment où je me disais qu’une activité physique me ferait du bien, je rencontrai mon sauveur.
« Raldetun-nim ! »
J’appelai Raldetun, qui rentrait de patrouille avec ses guerriers fées.
À mon appel, il accourut joyeusement.
« Bande de morveux ! Ne dérangez pas cet homme très occupé, allez jouer ailleurs ! »
« Aïe ! C’est l’esprit maléfique ! »
« Vite, le dingue d’esprit maléfique ! »
J’avais appris durant mon séjour que même les fées appelaient Raldetun l’esprit maléfique. J’avais entendu dire que ce surnom lui venait d’avant la guerre des races.
Mais cela ne voulait pas dire que les enfants ne l’aimaient pas.
Il avait certes sombré un temps dans la folie, mais auparavant, en tant que fils du roi des fées, il s’était battu plus que quiconque pour les siens et jouissait d’un grand respect.
Raldetun ne semblait pas non plus s’offusquer de ce surnom.
« Bande de morveux ! »
Raldetun cria après les enfants en se chamaillant avec eux pour rire.
Puis il me regarda, un grand sourire idiot aux lèvres.
« Pourquoi tu m’as appelé ? Tu veux encore te battre ? »
« Hmm, pourquoi pas ? »
Ce n’était pas pour ça que je l’avais appelé, à l’origine.
Je m’exerçais souvent au combat avec Raldetun.
Nous nous étions battus lors de notre première rencontre, mais le Raldetun d’alors n’avait rien à voir avec celui d’aujourd’hui.
Possédé par l’énergie démoniaque, il était puissant, mais ses attaques manquaient de subtilité.
À présent, totalement libéré de cette énergie, il n’avait rien d’un adversaire facile.
« On limite quoi, cette fois ? Pas d’aura ? Ou pas de techniques ? »
« Cette fois, on y va à fond. »
« Kahaha ! Ça me plaît ! »
Raldetun empoigna Wapuhugun et prit sa position de combat.
Je tirai la Branche de l’Arbre-Monde. Une lueur froide passa dans les yeux de Raldetun lorsqu’il aperçut mon épée.
« La Branche de l’Arbre-Monde. Elle est sur le point de se transformer, hein. Elle parle ? »
« Non, elle dort depuis un moment. »
« Hm, on dirait qu’elle a absorbé une bonne quantité de ton mana. »
Raldetun fit tournoyer sa hache d’un geste léger, puis poursuivit :
« Enfin, comme tous les esprits de l’Arbre-Monde ont disparu récemment, il y a peut-être un lien. Bref, amusons-nous ! »
« Allons-y. »
Raldetun et moi nous affrontâmes.
Bien qu’elle fût fendue en son milieu, Wapuhugun avait conservé sa solidité.
La hache, saturée d’aura, repoussa mon épée.
« Je ne fais pas le poids en force pure. »
Raldetun était bien plus petit que moi, mais incroyablement fort.
J’augmentai le flux de mana grâce à ma lignée et le libérai autour de moi.
L’aura féroce de mon épée se déversa sur la hache de Raldetun.
« Urgh ! »
Raldetun tenta de dévier le flux.
Lorsqu’il recula, j’activai la [Manipulation de la gravité] et alourdis la pointe de mon épée.
Ma capacité à manier le mana et à harmoniser diverses techniques s’était considérablement améliorée.
Mais, ces derniers temps, je ne cherchais pas à augmenter ma force ni à mieux maîtriser les techniques.
Je m’efforçais plutôt d’insuffler une intention dans mes gestes.
La clé du Sixième rang se trouvait là : transformer le monde en insufflant ma volonté dans mes compétences et ma magie.
Je superposai mon intention à mon mana.
Mon intention n’avait pas encore atteint le point où elle pouvait modifier le monde.
Mais le mana, c’était différent.
Je le maîtrisais depuis ma naissance, et j’avais récemment acquis de l’expérience et suivi un entraînement intensif.
Au départ, le mana naturel s’était installé en moi et avait provoqué un premier changement.
Pour aller plus loin, je devais transformer le mana afin qu’il corresponde à ma nature et ainsi gravir les rangs.
Cette transformation exigeait de se comprendre parfaitement, non seulement physiquement, mais aussi dans son tempérament et son style de combat.
Ce n’était qu’en y parvenant qu’on pouvait changer la nature du mana et accéder au Sixième rang.
Récemment, j’avais entrevu une piste pour atteindre le Sixième rang.
En poussant le mana à ses limites et en le maîtrisant à ma guise, je sentais peu à peu sa nature se transformer.
Mais cela ne suffisait pas encore pour accéder pleinement au Sixième rang.
En m’exerçant au combat avec Raldetun, je voulais sentir plus concrètement la puissance de mon mana, mieux la comprendre et achever sa transformation.
Pour cela, je devais comprendre, puis finalement surpasser, le cœur responsable de mon mana : le Cœur de dragon.
Pakang !
Le choc de l’épée contre la hache résonna dans la clairière.
Raldetun, lui aussi, ne plaisantait pas.
Il était déjà un guerrier du Sixième rang.
À la différence du roi des fées, dont le mana s’harmonisait avec la nature, celui de Raldetun formait, à l’image de son surnom d’esprit maléfique, une aura violette qui se déversait sur moi.
Mes mains picotaient.
Ma tête tournait comme si elle était en feu.
Mais je ne m’arrêtai pas.
Je sentais que j’allais bientôt saisir la clé du Sixième rang.
Je devais m’emparer de cette sensation.
Raldetun lâcha soudain Wapuhugun.
Il porta les mains dans son dos, saisit deux hachettes de lancer et les projeta vers moi.
Ppagak !
J’en détournai une et bloquai l’autre avec l’[Armure intangible].
À mesure que je me concentrais sur le combat, le monde semblait ralentir.
Tout en luttant de toutes mes forces, je traçais mentalement la voie qui s’ouvrait devant moi.
Je visais le royaume qu’Adjak avait atteint dans le jeu.
Le problème, c’était qu’Adjak lui-même n’avait pas réussi à purifier complètement Myeolji.
Une chose était donc claire : je ne pouvais pas me contenter de comprendre le Cœur de dragon hérité d’Adjak ; je devais le surpasser grâce à sa puissance.
Je concentrai mes forces dans mon cœur et rassemblai mon énergie.
« Surpasser Adjak. »
Je me répétais ces mots sans cesse depuis mon arrivée dans ce monde.
Mais la volonté puissante que je mobilisais au combat transformait mon cœur et mon mana.
Une lumière blanche se répandit dans tout mon corps.
Raldetun bondit vivement, ramassa Wapuhugun et la balança dans un vaste arc.
Je projetai la Branche de l’Arbre-Monde, imprégnée de mana transformé, vers Wapuhugun.
Ppaak !
Mon épée trancha Wapuhugun.
Le [Tranchant] venait de se manifester sur un artefact réputé être la hache la plus dure qui soit.
« Aaargh ! Ma hache ! »
Comme il ne s’agissait pas d’un combat à mort, l’affrontement prit fin là.
Je tapotai le dos de Raldetun, qui criait de frustration, et savourai le progrès que je venais d’accomplir.
Mon mana était plus puissant et plus lumineux qu’avant.
Et je le compris : j’avais accédé au Sixième rang.
« J’ai l’impression d’être devenu le soleil. »
Alors que je baignais dans l’euphorie, Bea s’approcha.
« Il y a beaucoup de monde qui regarde. Tu n’aurais pas pu y aller moins fort ? »
Bea avait dû, elle aussi, assister à mon combat contre Raldetun.
Comme elle l’avait dit, les fées des environs nous dévisageaient, bouche bée.
Je réfrénai peu à peu mon mana et atténuai la lumière.
Bea m’annonça alors à voix basse :
« Tes amis viennent d’entrer dans Kipaso. »