Raldetun s’endormit.
La douleur qu’il avait ressentie plus tôt semblait s’être dissipée ; il dormait paisiblement, comme un enfant.
Chorrruk.
Le seul bruit dans la cabane du Roi des fées était celui du thé qu’on versait.
Bea semblait perplexe, mais elle garda le silence, sensible à l’atmosphère.
Quant à moi, je me recroquevillais sur moi-même, redoutant de croiser le regard de Frude.
« Bois. C’est un thé que j’apprécie beaucoup. »
« Merci. Je vais le savourer. »
Je bus le thé que le Roi des fées m’avait lui-même servi.
La tasse en céramique était un peu petite pour moi ; je dus la tenir avec précaution en buvant.
Un parfum floral s’en dégageait et, tandis que j’en prenais une gorgée, une saveur âpre me resta en bouche.
Mais je ne pouvais pas me contenter de savourer le thé.
Le Roi des fées tenait sa tasse et contemplait la fenêtre de la cabane.
Un unique rayon de soleil filtrait à l’intérieur et baignait Frude.
« Merci d’avoir sauvé mon enfant. »
« Inutile de me remercier. C’est pour cela que je suis venu. »
Je fixai le plafond de la cabane, évitant le regard du Roi des fées.
Les plantes suspendues dans les airs ne semblaient pas avoir été disposées artificiellement ; elles n’en paraissaient que plus mystiques.
Je crus comprendre pourquoi les enfants étaient si fascinés par les mobiles.
« Cela dit, tu as peut-être eu la main un peu lourde. »
« Aïe… Je suis désolé… »
« Non, non. Je sais que tu ne l’as pas fait exprès. Cet enfant a toujours été un peu turbulent ; cela lui donnera peut-être l’occasion de devenir une meilleure fée. »
Heureusement, Frude ne semblait pas vouloir me tenir rigueur de mon traitement un peu trop brutal.
Je croisai de nouveau son regard.
Une fois nos yeux rivés l’un à l’autre, il était difficile de détourner les miens.
« Tu es curieux ? De savoir jusqu’où va ma vision. »
« Pour être honnête, oui. »
« Ce n’est pas un don si extraordinaire. Je ne fais que percevoir à quel point ton cœur est droit et tes convictions solides. »
« Je vois. »
Ça ne semblait pas très différent de la façon dont Narima me jugeait à mon odeur.
Son don paraissait un peu plus précis, mais j’étais soulagé qu’il ne s’agisse pas de lire dans les pensées.
« J’ai cru qu’il avait peut-être deviné que je venais de l’intérieur d’un jeu… »
Que se passerait-il si l’on découvrait que je n’étais pas de ce monde ?
Je ne voulais pas l’imaginer.
Je craignais que les gens auxquels je m’étais attaché ne me tournent le dos.
Après tout, je ne pouvais pas accomplir seul le « Souhait d’Adjak ».
« Haha… »
Perdu dans mes pensées, j’entendis Frude laisser échapper un rire dépité.
Je revins à la réalité et le regardai.
Plus précisément, je plongeai les yeux dans ses iris gris, tandis qu’il continuait de me dévisager.
« Tu as de beaux yeux. »
« Les vôtres sont vraiment mystiques, Roi des fées. »
« Non, je parle des tiens. J’aime la sincérité de ton regard. J’espère que mon fils te ressemblera. »
Chaque fois que Raldetun était mentionné, je me sentais comme un criminel rongé par la culpabilité.
Mais Frude ne semblait pas s’en soucier.
« Tu es venu parler de la guerre, n’est-ce pas ? »
À ces mots, Bea baissa discrètement la tête.
Mais pour moi, qui avais juré d’empêcher la guerre, c’était une occasion en or.
Je pourrais entendre clairement la position du Roi des fées de sa propre bouche.
« Oui. Pour être précis, je veux empêcher la guerre. »
Frude hocha la tête.
« Le Roi des elfes et moi savons que tout cela n’est que le fruit des manigances de “ces gens”. »
« Vous parlez des démons ? Avez-vous trouvé des indices ? »
« Pas encore. Il faudra enquêter peu à peu. Si tu as recueilli l’énergie démoniaque de mon enfant, c’est pour cette raison, n’est-ce pas ? »
« Oui, exactement. »
Frude poussa un soupir, puis reprit :
« Sarun, l’enfant choisi par l’Esprit du Feu. L’elfe qui l’a tué était lui aussi contaminé par l’énergie démoniaque. »
Je ne m’attendais pas à ce que Frude soit au courant.
Alors, cette guerre n’avait pas éclaté parce qu’ils ignoraient l’implication des démons ?
Dissimulant ma surprise, je l’interrogeai sur ce que j’ignorais.
« Le fait que l’Esprit du Feu ait choisi Sarun faisait-il aussi partie du plan des démons ? »
« Non, c’était une coïncidence. Cet enfant, Sarun, était une bénédiction pour la race des fées. Il avait des affinités avec tous les esprits élémentaires. L’Esprit du Feu se trouvait simplement être celui qui l’aimait le plus. »
Alors, les Esprits du Feu étaient eux aussi des victimes des démons ?
Ce devait être pour cela que le Roi des esprits du Feu avait réagi avec tant de confusion lorsque l’énergie démoniaque avait jailli du corps de Raldetun.
Les Esprits du Feu n’avaient pas été manipulés par les démons, contrairement aux elfes et aux fées, mais ils avaient fini par se ranger du côté des fées assoiffées de guerre.
« Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Si c’est le cas, pourquoi la guerre a-t-elle éclaté ? Vous avez dit que le Roi des elfes connaissait l’implication des démons. »
« On ne pouvait pas l’empêcher. »
« Qu’est-ce qu’on ne pouvait pas empêcher ? »
« La colère des fées envers les elfes. Une vieille blessure purulente se rouvre au moindre choc. »
Même dans les yeux du Roi des fées, qui semblait détaché des affaires du monde, une lueur d’inquiétude apparut un instant.
« Et la mort de Sarun a pesé lourd dans la balance. Les fées avaient besoin d’un moyen d’apaiser leur immense chagrin. »
« Comptez-vous poursuivre la guerre ? »
« La forêt crie. »
Cette réponse me suffit.
« Je retrouverai le démon qui a manigancé tout cela, puis j’irai voir quelqu’un capable de représenter les elfes et lui demanderai de présenter officiellement ses excuses aux fées. »
Je n’avais plus peur de regarder le Roi des fées dans les yeux.
Le fixant droit dans les yeux, je lui dis : « Je vous en prie, apaisez aussi la colère qui vous habite. »
Le Roi des fées hocha la tête en silence.
Il reprit la théière et remplit les trois tasses posées sur la table ronde dans un chorrruk.
« J’ordonnerai aux fées de cesser leur offensive. Mais elles sont déjà à cran. Même si elles savent qu’elles ont tort, elles ne s’arrêteront pas facilement. »
À cet instant, Bea prit part à la conversation.
« C’est le prix que doivent payer ces elfes arrogants. Mais je persuaderai un elfe digne de confiance de présenter ses excuses. »
Bea était une elfe exilée.
Pourtant, elle était venue seule sur le territoire des fées pour présenter ses excuses.
Je comptais l’aider à atteindre son objectif.
C’était le seul moyen d’arrêter la guerre.
« Cela dit, les elfes ont bel et bien un problème. Il va falloir que je les réforme d’une manière ou d’une autre… »
Frude adressa un regard tendre à Bea et esquissa un faible sourire.
Mais une pointe de solitude se mêlait à ce sourire.
Ses inquiétudes ne semblaient pas s’être tout à fait dissipées.
« Mais mes paroles ne suffiront pas à calmer la colère des fées. Elles ne sont pas une race qui obéit aveuglément à son roi. »
« J’avais l’impression que toutes les fées vous respectaient, Roi des fées. »
« Difficile d’affirmer que c’est le cas de toutes. Si les fées ne cessent pas leurs attaques, il sera difficile d’exiger des excuses des elfes. »
Tandis que Frude parlait avec inquiétude, Raldetun, assis sur le lit, bondit soudain sur ses pieds.
« Je vais les arrêter ! Je remettrai ces fées belliqueuses à leur place et je les garderai enfermées sur leur territoire ! »
Le voir débordant d’énergie, comme s’il n’avait jamais été malade, était un soulagement.
Mais la flamme qui brillait dans ses yeux avait une autre signification.
« Polarin, obtiens ce que tu veux ! Je me tiendrai en première ligne pour te frayer la voie. »
À cette soudaine déclaration d’allégeance de Raldetun, Frude poussa un profond soupir et but une gorgée de thé.
* * *
Bea et moi reçûmes l’autorisation de séjourner sur le territoire des fées.
Nous aurions pu nous rendre directement sur le territoire des elfes pour faire toute la lumière sur l’affaire, mais les preuves dont nous disposions ne suffisaient pas à éclaircir les choses.
Je pouvais deviner pourquoi les démons avaient attisé la guerre entre les elfes et les fées.
Mais de simples suppositions ne pouvaient pas résoudre le problème.
Au minimum, je devais trouver où se cachait le démon responsable de cette guerre.
Et j’avais un ami spécialiste de la traque des démons.
« Nofen-nim, pouvez-vous venir à Kipaso ? »
— Bien sûr ! Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vu, Polarin-nim.
« Haha, oui. Mais… c’est plutôt dangereux ici, alors il vous faudra une escorte. »
— Une escorte ! Oh non, tous les agents de Tello sont occupés.
« Keldric ou Eidon-nim sont occupés, eux aussi ? »
— Ces deux-là sont partis évaluer la situation dans le nord de l’Empire.
Nofen m’expliqua brièvement la situation actuelle dans le nord de l’Empire.
Le nord était pratiquement une zone de vagues de monstres permanentes.
La situation différait de celle des lignes de front de Myeolji, où les Corbeaux empêchaient les bêtes démoniaques nouvellement apparues de se répandre sur le continent.
À l’inverse, le nord était le lieu où les démons et les bêtes s’étaient installés et avaient pris racine après leurs expéditions.
La plupart des démons qui étaient restés sur le continent après l’expédition d’Adjak s’y étaient réfugiés.
De plus, les bêtes du nord avaient construit des habitats et acquis de l’expérience au fil du temps.
Résultat : des monstres toujours plus rusés et puissants guettaient sans cesse le continent.
Le nord servait donc de ligne de défense contre ces créatures.
Mais, récemment, des signes de mouvements de troupes en direction du continent, et plus précisément de la capitale, étaient apparus dans le nord.
Eidon et Keldric étaient partis enquêter sur ces événements.
« Au fait, Keldric ne quitte jamais Eidon-nim. Est-ce qu’il ne veut pas ou ne peut pas agir seul ? »
Contrairement à Nofen, qui me reconnaissait comme un agent à part entière de Tello et m’avait dit de trouver ma propre voie, Keldric semblait différent.
Je songeai soudain à quelqu’un qui pourrait aider Nofen, un homme qu’il connaissait et qui était doué au combat : Derix.
« Nofen-nim, je vais envoyer Derix. »
— Oh ! J’ai entendu dire que Derix-nim avait été grièvement blessé. Il s’est complètement rétabli ?
« Oui, il m’a dit récemment qu’il était entièrement guéri et que je n’avais qu’à le prévenir si j’avais besoin de quelque chose. »
— Génial ! Si je rencontre Derix-nim, je pourrai aussi lui poser quelques questions sur les démons.
« Très bien, je vais aussi contacter Derix. »
Après avoir terminé ma conversation avec Nofen, j’allais partir m’entraîner.
C’est alors que je remarquai Bea, recroquevillée dans un coin de la cabane.
« Tu veux venir t’entraîner avec moi ? »
« … Il y a trop de fées dehors. »
« Bien sûr, c’est le territoire des fées. »
« Les fées détestent les elfes. »
« Elles n’aiment pas les humains non plus. Chaque fois que je sors, on me dévisage. »
Je voulais la réconforter, mais Bea secoua la tête.
Il ne devait pas être facile d’être entourée de gens qui ne l’aimaient pas.
Surtout pour Bea, qui avait toujours vécu parmi ceux qui la méprisaient : son traumatisme devait être profond.
« Tu ne te sens pas toute raide à force de rester enfermée ? »
Bea s’étira, sans doute parce qu’elle se sentait effectivement toute raide.
Elle restait recroquevillée même dans l’intimité de la cabane ; ce n’était donc pas étonnant.
« Tu as besoin de te dégourdir les jambes ? Allons nous entraîner. »
Je m’étais entraîné sans gêne sur le territoire des fées, tandis que Bea était restée cloîtrée.
Elle refusa d’abord, puis finit par se lever.
« Elle a vraiment du mal à dire ce qu’elle pense. »
La guerre entre les elfes et les fées avait probablement été déclenchée par l’ingérence des démons.
Mais si les elfes avaient été plus aimables dès le départ, les choses ne seraient pas allées aussi loin.
Cette guerre raciale était presque une campagne de réforme des elfes.
« Allons-y, madame l’elfe. »
Bea me lança un regard noir quand je l’appelai « l’elfe », mais elle finit par me suivre.
Le conflit entre les elfes et les fées avait sans doute commencé par peu de chose. La plupart des elfes étaient simplement d’un naturel acariâtre ; ils ne s’entendaient donc pas avec les fées qui vivaient dans les mêmes parages.
Mais, avec le temps, le mépris des elfes envers les fées avait dépassé le stade du simple trait de caractère.
Les fées, qui vénéraient l’Arbre-Monde, s’installèrent à Kipaso, mais les elfes établirent leur territoire sous l’Arbre-Monde et interdirent aux fées d’y entrer.
On ne pouvait plus parler d’un simple problème de caractère. Si c’était dans leur nature, alors il fallait y remédier.
Bea aussi, en tant qu’elfe exilée, avait besoin d’être réformée.