À l’apparition de Frude, toutes les fées, qui avaient jusque-là instauré une atmosphère menaçante, s’agenouillèrent sur un genou pour lui rendre hommage.
Bea et moi les imitâmes et nous inclinâmes devant Frude.
Nihel s’assit tranquillement par terre.
Le Roi des fées hocha la tête, acceptant mon salut.
Bien que je lui aie ramené son fils ligoté, il ne manifesta aucune colère.
Parce que je le lui avais ramené vivant et indemne ?
Non, j’avais l’impression que le Roi des fées connaissait déjà l’état de son fils.
Il me suffisait de croiser son regard pour me sentir entièrement à découvert.
Je ne pouvais pas croire qu’un être pareil ignorât l’état de son fils.
Bea et moi nous relevâmes.
Aussitôt, des imprécations fusèrent de la foule.
« Comment un elfe ose-t-il venir ici ! »
« Où est le guerrier qui sauvera notre prince ? »
Dans cette atmosphère hostile, les paroles acerbes pleuvaient.
Mais Bea et moi étions préparés à cela.
Bea se tenait droite malgré les regards venimeux et les insultes.
Son expression impassible laissait penser que l’hostilité dirigée contre elle ne l’atteignait pas.
Frude s’approcha d’abord de Bea, pas de moi, qui lui avais ramené son fils ligoté.
Bea tressaillit, mais s’inclina de nouveau devant Frude.
« Je vous salue, Roi des fées. »
« Êtes-vous l’émissaire envoyé par les elfes ? »
Bea repoussa ses cheveux, dévoilant son oreille tranchée au Roi des fées.
Un silence soudain tomba sur la foule, qui jusque-là avait résonné d’imprécations.
Les elfes étant profondément attachés aux leurs, il était rare de voir un elfe exilé.
De plus, l’apparence de Bea jouait un rôle.
En la regardant, on ne pouvait s’empêcher de penser à un commandant elfe légendaire d’autrefois.
« Non. Je ne suis pas en mesure de représenter les elfes. »
— Alors, comment oses-tu te montrer ici ?
— Dis-le clairement aux elfes ! Il n’y aura pas de reddition. À Kipaso, une seule race subsistera : les fées ou les elfes !
Malgré le tumulte, Bea resta calme.
Les yeux fixés sur le Roi des fées, elle déclara :
« Même si je ne représente pas les elfes, je tiens à présenter mes excuses. Pour le terrible drame qui a frappé l’enfant fée, Sarun. Je lui demande sincèrement pardon pour sa mort. »
À ces mots, les alentours se turent.
Les elfes et les fées coexistaient à Kipaso, mais ne vivaient jamais véritablement en harmonie.
Les fées savaient que les elfes méprisaient discrètement leur peuple.
Pourtant, l’une d’entre eux était venue, au péril de sa vie, s’incliner et présenter ses excuses.
Tous semblaient sous le choc, mais Frude lui demanda calmement :
« Vous étiez amie avec Sarun, n’est-ce pas ? »
« Oui, Sarun et moi étions amis. Il m’a toujours traitée avec chaleur, sans se soucier de mon âge, de mes cheveux cendrés ou du fait que je sois une elfe. »
C’était un fait que j’ignorais moi-même.
Quand Bea m’avait expliqué l’origine de la guerre entre les races, elle n’avait pas évoqué le lien qui l’unissait à l’enfant fée disparu.
« Quand Sarun revenait d’avoir joué avec vous, il souriait de toutes ses dents et me parlait de vous. Mais Sarun n’est plus. »
La voix du Roi des fées ne laissait transparaître aucune émotion.
Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de sentir une tristesse indescriptible émaner de cet être semblable à un sage.
« Je sais que vos excuses sont sincères. Je vous suis reconnaissant d’avoir été l’amie de Sarun. »
Quelques fées versèrent des larmes.
L’enfant fée nommé Sarun avait dû être profondément aimé de tout le clan.
« Mais j’espère que vous comprendrez que nos blessures sont trop profondes pour être guéries par vos seules excuses. »
Bea était venue avec courage.
J’avais convaincu celle qui hésitait de se rendre sur le territoire des fées.
Même lorsque ses excuses ne furent pas acceptées, Bea garda son calme.
Son visage ne trahit pas la moindre déception.
Elle s’inclina simplement de nouveau, profondément, et dit :
« Je vous demande sincèrement pardon. »
Elle n’exigeait pas que ses excuses soient acceptées.
La sincérité de Bea toucha non seulement Nihel et moi, mais aussi le Roi des fées et les autres fées.
« Argh… »
Au milieu du silence, une fée le rompit.
C’était l’Esprit malveillant Raldetun.
Il n’était pas indifférent à la situation, mais semblait souffrir d’une douleur insupportable.
Je dénouai les cordes qui ligotaient Raldetun.
Il chancela et tomba, mais se releva rapidement.
Il luttait contre la douleur de l’énergie démoniaque qui circulait en lui.
Son corps tremblait, mais son visage, les yeux clos, affichait une détermination sans faille.
Le Roi des fées Frude s’adressa enfin à moi.
« Pourquoi un humain est-il venu jusqu’ici ? »
« Je suis Polarin Adjak. Tout d’abord, je vous présente mes condoléances pour la tragédie qui a frappé les fées. »
« Vous devez appartenir à la famille Adjak. Nos fées l’ont accompagné lors d’une expédition, autrefois. »
« Merci d’avoir aidé mon ancêtre. »
Je m’inclinai profondément.
Je n’avais aucun souvenir d’avoir rencontré Frude, mais les fées avaient elles aussi participé à l’expédition et s’y étaient distinguées.
Une fois encore, j’étais en position de leur demander leur aide pour une expédition.
De plus, j’éprouvais une réelle tristesse pour ce qui était arrivé au garçon nommé Sarun.
Je m’inclinai donc devant le Roi des fées avec toute ma sincérité.
« C’est peut-être présomptueux dans les circonstances, mais je suis venu parce que je peux aider Raldetun-nim. »
« … »
« Pourrions-nous parler en privé ? »
Il y avait trop de regards braqués sur nous.
Les fées qui s’étaient battues contre Raldetun avaient vu ses yeux noircis.
Mais il ne serait pas judicieux d’en informer davantage.
Les excuses de Bea et le mauvais état de Raldetun avaient créé une occasion.
Je voulais profiter de cette accalmie.
« Majesté ! Nous sommes en état de guerre ! »
« Exactement ! On ne peut pas faire confiance aux humains ! »
Mes paroles firent à nouveau frémir l’atmosphère apaisée, mais Frude leva la main pour les faire taire.
Sans répondre, il plongea son regard dans le mien.
« Ce regard… il cache quelque chose. »
Je ne me sentais pas en danger, mais quelque chose me mettait mal à l’aise.
J’avais l’impression d’être un joueur assis à une table, toutes ses cartes exposées.
« Suivez-moi. »
* * *
Bea et moi suivîmes Frude dans sa hutte.
La porte était à la taille des fées ; Bea et moi dûmes donc nous baisser pour entrer.
Nihel eut beau se contorsionner, il ne put nous suivre et monta la garde dehors.
En tant que bête sacrée de Kipaso, il ne risquait rien, même seul sur le territoire des fées.
« C’est douillet. »
La pièce était dépouillée, bien loin de ce qu’on aurait imaginé pour la demeure d’un roi.
On aurait moins dit une maison construite qu’un immense tronc d’arbre dans lequel on pénétrait.
Des lianes et de la mousse poussaient naturellement un peu partout, donnant à la hutte l’impression de faire partie intégrante de la nature.
Frude installa Raldetun sur un lit.
En chemin, Raldetun avait perdu connaissance.
Ses gémissements occasionnels confirmaient qu’il était toujours vivant.
Mais il avait une forte fièvre et des veines noires saillaient sous sa peau.
L’état de Raldetun était loin d’être bon, même au sens figuré.
Frude effleura les feuilles d’une plante en pot, posée sur une table ronde.
Un pollen doré se répandit dans la hutte.
Pour une raison que j’ignorais, cela m’apaisa et sembla aussi agir sur Raldetun, qui cessa de gémir et s’endormit.
« Vous avez dit pouvoir aider Raldetun. »
« Oui, j’en suis certain. »
« Si vous comptez utiliser un neutralisant d’énergie démoniaque, c’est inutile. Dans ce cas, partez. »
Frude me regarda de nouveau droit dans les yeux.
« Mais vous semblez avoir une autre carte à jouer. Je vous ferai confiance. »
« …Comment pouvez-vous me faire confiance ? »
Je réfléchissais à la façon de convaincre Frude quand il m’annonça qu’il me faisait confiance.
Je ne pus m’empêcher de lui poser la question.
« J’ai un bon regard. »
« Vous voyez quelque chose dans mes yeux ? »
Frude ressemblait à un vieillard décrépit, mais il dégageait une autorité d’un tout autre genre.
« Non, je voulais dire que j’ai une bonne vue. Je peux voir le cœur des gens. »
Était-il vraiment capable de tout percer à jour ?
J’en eus la chair de poule.
Mais détourner le regard à présent aurait été étrange.
Un concours de regards gênant entre Frude et moi se poursuivit quelques instants.
« Cela faisait longtemps que quelqu’un n’avait pas détourné les yeux après avoir appris ce dont j’étais capable. »
Je hochai la tête.
J’ignorais jusqu’où allait son pouvoir, mais ce n’était pas important pour l’instant.
« Héritier d’un héros et homme venu du Nid du Haut Dragon. Pouvez-vous guérir mon fils ? »
Je hochai la tête.
D’une voix ferme, je répondis :
« Oui. Je le guérirai sans faute. »
* * *
J’examinai le corps de Raldetun avec [Œil spectral].
Je voyais l’énergie démoniaque déchaînée dans tout son corps.
Ses mouvements violents le déchiraient de l’intérieur.
Mais elle n’était pas en quantité écrasante.
J’avais déjà expulsé l’énergie démoniaque du démon Derix.
Comparé à Derix, ce serait beaucoup plus facile, car il y avait moins d’énergie démoniaque.
Après avoir respiré le pollen doré, je baissai les yeux vers Raldetun, profondément endormi.
Je lui retirai sa chemise en lambeaux, abîmée pendant notre combat.
Son corps se dévoila tandis qu’il était allongé sur le ventre. Son dos, dissimulé sous ses vêtements, était encore plus abîmé.
Des veines noires saillaient nettement.
Je posai la main sur son dos, tourné vers le ciel.
« Je commence. »
Frude hocha la tête.
Son front ridé se plissa davantage.
L’inquiétude d’un Roi des fées pour son fils était manifeste.
Vroum !
Mon Cœur de dragon s’éveilla dans un grondement.
Une lumière blanche jaillit de ma main.
J’insufflai une grande quantité de mana dans Raldetun, repoussant peu à peu l’énergie démoniaque qui l’habitait.
Grésillement.
Le bruit de la chair qui brûlait retentit, provoqué par la chaleur dégagée par la résistance de l’énergie démoniaque.
Quand j’aurais expulsé toute l’énergie démoniaque, l’empreinte de ma paume resterait probablement autour de ses omoplates.
Mais ce serait un bien maigre prix à payer. Si je le laissais ainsi, il mourrait à coup sûr.
Je régulai soigneusement mon mana et le poussai lentement en lui.
Inutile de l’inonder sans réfléchir comme je l’avais fait avec Derix.
Mon mana s’infiltra dans les vaisseaux sanguins de Raldetun et expulsa peu à peu l’énergie démoniaque.
Je protégeai d’abord la zone près de son cœur pour empêcher l’énergie démoniaque de l’atteindre, puis la repoussai lentement.
« Argh… »
Raldetun gémit.
Mais je ne m’arrêtai pas.
Frude observait la scène avec inquiétude, sans intervenir.
Je continuai à lui insuffler du mana.
« Gah ! »
Raldetun ouvrit brusquement les yeux et se débattit.
Mais je le maintins fermement, immobilisant son corps.
La vie revint peu à peu dans ses yeux injectés de sang, teintés de noir.
« Tousse, tousse ! »
À chaque quinte de toux, Raldetun rejetait de l’énergie démoniaque noire.
Je dirigeai ma volonté pour déployer [Armure intangible] autour de sa bouche, afin d’empêcher l’énergie démoniaque de contaminer le mana environnant.
« Ça marche bien. Je devrais envoyer l’énergie démoniaque recueillie à Nofen-nim pour qu’il la piste. »
J’étais satisfait des progrès de [Armure intangible].
À mesure que Raldetun toussait, je sentais l’énergie noire tourbillonner dans [Armure intangible].
« Aah ! Arrêtez ! »
Raldetun hurla.
Ce n’est qu’alors que je retirai ma main.
Et je m’en aperçus.
Distrait par [Armure intangible], j’avais insufflé à Raldetun plus de mana que prévu.
Le mana présent dans l’air possède les mêmes propriétés, mais une fois absorbé par la respiration et raffiné, il se transforme peu à peu.
Ainsi, quand le mana d’autrui est insufflé en soi, il peut entrer en conflit avec son propre mana et parfois entraîner la mort.
Je reposai la main sur le dos de Raldetun, marqué d’une empreinte blanche.
Alors que je m’apprêtais à absorber mon mana,
« Quoi ? »
Un phénomène déconcertant se produisit.
Mon mana se mit à consumer le corps de Raldetun.
Il ne le dévorait pas avec voracité, comme l’énergie démoniaque.
On aurait dit qu’il enveloppait le mana affaibli par l’énergie démoniaque, mais la sensation restait inquiétante.
Je n’avais pas besoin d’[Œil spectral].
Je sentais distinctement mon mana dans le corps de Raldetun.
— Bon sang, ça fait mal, c’est trop douloureux. Mais, mais… c’est de plus en plus agréable.
Je percevais même les pensées de Raldetun.
C’était le même phénomène qu’avec Derix…
Peut-être parce que je l’avais dit tout haut sans m’en rendre compte,
Bea et Frude me fixèrent.
Je retirai [Armure intangible] de la bouche de Raldetun, qui avait de nouveau perdu connaissance.
Gêné, je déclarai : « J’ai réussi à expulser l’énergie démoniaque. »
« Vous avez très bien expulsé l’énergie démoniaque. »
Frude me dévisagea et ajouta :