Nous nous approchâmes prudemment du territoire des fées.
Nihel partit en éclaireur. Avec sa grande taille, impossible pour lui de passer inaperçu.
De plus, Nihel était une bête sacrée connue de tous à Kipaso.
Ainsi, même s’il rôdait à découvert dans la forêt en flammes, cela ne causait pas de gros problèmes.
À son retour, Nihel s’entretint avec Bea.
« Il y a quatre guerriers fées devant nous. Contournons-les par la droite. »
« Compris. »
Je ne comprenais pas comment Bea et Nihel communiquaient.
À un moment donné, Nihel avait cessé de grogner, mais ils se comprenaient parfaitement.
On aurait dit qu’un simple regard leur suffisait pour saisir les intentions de l’autre.
Nous poursuivîmes notre route avec davantage de prudence, en échangeant de moins en moins de mots.
Notre approche se déroulait plus facilement que prévu.
Mais cela ne dura pas.
« … Nihel, une fée t’a attaqué ? »
Nihel, que nous avions envoyé patrouiller, revint avec une flèche plantée dans le flanc.
Du sang rouge vif coulait sur son pelage blanc.
La blessure n’était pas profonde, mais je ne m’étais pas attendu à ce que les fées s’en prennent à Nihel.
Je restai stupéfait, et Bea aussi semblait sous le choc.
La scène révélait toute l’ampleur de la colère des fées.
Même une bête sacrée qui protégeait Kipaso depuis plus de trois cents ans et participait à des expéditions n’échappait pas à leur courroux.
Mais Bea retrouva vite son calme.
« Nihel a toujours été plus proche des elfes que des fées. À rôder près de leur territoire, il a dû leur paraître suspect. »
Tout en parlant, Bea broya des herbes et les appliqua sur la blessure de Nihel.
Elle semblait très inquiète avant notre départ, mais une fois sa décision prise, elle évaluait les situations avec sang-froid.
« Alors, changeons de stratégie. Avançons avec Nihel-nim. »
« C’est une bonne idée. »
Nous poursuivîmes donc notre route avec plus de prudence, mais la situation que nous redoutions ne tarda pas à se produire.
« Préparez-vous au combat ! »
Nous avions beau rester prudents, impossible d’éviter tous les affrontements.
Plus nous approchions du territoire des fées, plus nous en rencontrions, et leurs rangs grossissaient à une vitesse exponentielle.
Nous ne pouvions plus éviter le combat.
Nous prîmes les positions prévues.
Je me plaçai devant, Bea derrière.
Comme Nihel ne se sentait pas capable de les maîtriser sans les tuer, il resta aux côtés de Bea pour la soutenir.
Frouf !
Des flèches s’abattirent de toutes parts.
J’en déviai quelques-unes avec mon épée et en bloquai d’autres grâce à [Armure intangible].
Des ennemis innombrables se ruèrent sur nous avec une intention meurtrière.
Mais nous ne pouvions pas leur rendre la pareille.
Nous nous défendions autant que possible, attendions qu’ils baissent leur garde, puis les assommions avec [Peur].
Mais nos forces s’épuisaient inévitablement.
Plus nous nous enfoncions dans les bois, plus les fées étaient fortes et plus leurs attaques se diversifiaient.
Jusque-là, elles tiraient des flèches et lançaient des combattants rapides à la charge : une tactique simple.
À présent, elles tiraient des flèches guidées ou silencieuses pour exploiter nos failles, et, si cela échouait, invoquaient des esprits du feu pour nous brûler.
Nous ne pouvions plus nous retenir.
Si cela continuait, nous mourrions avant d’atteindre le territoire des fées.
« Aah ! »
Une fée hurla.
Mon épée venait de lui trancher la cheville.
Elle me fixa de ses grands yeux tremblants, et je lui assénai un coup du tranchant de la main sur la nuque.
Clac !
La fée s’effondra, inconsciente.
« … Tu n’avais pas dit qu’il ne fallait pas les tuer ? »
« Je ne l’ai pas tuée. Tu peux me prêter des herbes ? »
Bea, qui reprenait son souffle, me tendit des herbes tirées de sa besace.
Je les appliquai sur la cheville de la fée.
À mesure que les herbes humides imprégnaient la plaie, le saignement diminua peu à peu.
« C’est un mélange de feuilles de Rakden et de racines de Sorukan ? »
« Tu t’y connais. Les humains savent généralement ce genre de choses ? »
« Eh bien, pas tous. »
Les quêtes quotidiennes que j’avais longuement étudiées et les plantes que j’avais récoltées depuis ma naissance m’avaient été utiles.
Même transformées, je reconnaissais les matières premières.
Dans Tune World, mélanger ces deux ingrédients ne donnait pas d’herbes médicinales.
Cette nouvelle découverte me procura une petite satisfaction.
Alors que je savourais cette distraction au milieu du combat, une flèche jaillit de derrière moi.
Ploc !
Ce n’était pas une flèche de fée : Bea venait de la décocher.
Une fée qui s’était approchée sans bruit était clouée à un arbre, une flèche plantée dans l’épaule.
Surpris, je regardai Bea. Elle fit la moue et s’approcha de la fée.
Clac !
Elle l’assomma, puis lui appliqua des herbes.
Elle apprenait vite, cette elfe.
À partir de là, nous adaptâmes notre approche.
Nous attaquions « sans tuer », en visant les membres, puis appliquions des herbes aux fées à terre tout en avançant.
Seul Nihel, qui ne se sentait pas capable de lancer des attaques non létales, poussait parfois un grondement.
Cette fois, je comprenais ses grognements : il exprimait sans doute son mécontentement.
Mais tandis que nous avancions, les assauts des fées ne nous laissaient plus le temps d’appliquer des herbes.
Notre progression ralentissait et nous nous épuisions peu à peu.
Alors que nous avancions péniblement vers le territoire des fées,
« Attendez. »
J’arrêtai Bea et Nihel.
Je sentais une présence d’une puissance immense.
Les fées qui menaient les escouades rencontrées de temps à autre étaient nettement plus fortes que les autres, mais cette présence était d’un tout autre ordre.
« Au moins aussi puissant que Bea. »
Bea et Nihel s’accroupirent, scrutant les environs.
Après avoir observé attentivement les alentours, Bea murmura :
« … Raldetun. »
Un nom que je n’avais jamais entendu.
Je regardai Bea, qui soupira avant de m’expliquer :
« Le fils du roi des fées et leur héritier légitime. L’Esprit malveillant, Raldetun. »
Peu après, une fée sortit de la forêt, une hache posée sur l’épaule.
Il portait un collier tape-à-l’œil, dégoulinant de sang : les breloques que j’avais prises pour des ornements étaient des oreilles d’elfes.
Certaines, à en juger par le sang qui coulait encore, venaient d’être coupées.
Grincement.
Bea serra les dents.
* * *
L’Esprit malveillant, Raldetun.
J’ignorais quel genre d’agissements valait à une fée le titre d’« Esprit malveillant ».
Non, à la vue de son collier, je compris aussitôt.
Il avait un passe-temps plutôt macabre.
Je me tournai vers Bea.
Les yeux injectés de sang, elle fusillait Raldetun du regard, froide de rage.
« Fuyons. Il est fort. »
Mais Bea retrouva vite son calme et prit une décision raisonnable.
Pourtant, je ne pouvais pas la suivre.
[Œil spectral] avait repéré quelque chose d’étrange chez Raldetun.
« De l’énergie démoniaque… Les démons sont donc mêlés à tout ça. »
L’énergie démoniaque qui scintillait dans le corps de la fée.
Elle ne semblait pas provenir d’une blessure reçue en combattant une bête démoniaque.
La quantité d’énergie démoniaque qui circulait dans le corps de l’Esprit malveillant était trop importante pour cela.
Bea crut sans doute que mon silence venait de mon hésitation à battre en retraite.
« Je sais que tu es fort. Mais Raldetun est d’un tout autre niveau. C’est l’incarnation même d’un esprit malveillant. »
Elle se retourna pour partir.
Mais je lui attrapai le poignet.
« Tu ne veux pas venger les tiens ? »
« Je t’ai dit que Raldetun était fort. Et extrêmement belliqueux. »
« Si tu veux te venger, je t’aiderai. J’ai justement quelques questions à lui poser. »
« … »
Bea prit le temps de se décider.
Une fois sa décision prise, elle agirait bien, cela dit.
Mais nous n’avions pas beaucoup de temps.
Raldetun scrutait déjà la forêt. Tout comme nous avions senti sa présence, il sentirait probablement la nôtre.
Même accroupi, Nihel était beaucoup trop visible.
Comme on l’avait vu se battre à nos côtés, les fées devaient savoir qu’il était avec nous.
« Allons-y. Je veux me venger. »
Dès que Bea se décida, je me redressai d’un bond et canalisai mon mana.
« Attends ! Quel est le plan ? Il nous faut une stratégie ! »
« Si je suis plus fort, nous n’en avons pas besoin. »
Non, j’avais un plan.
Submerger Raldetun par la seule force brute.
Mon Cœur de dragon, comme s’il en avait assez de se retenir, se mit à battre avec force et amplifia mon mana.
Je reconnaissais moi-même la force de Raldetun. Impossible de le vaincre sans aura.
Mais si je ne me retenais pas, il n’était pas invincible.
Au moment où je me redressai, Raldetun et les fées autour de lui nous repérèrent.
Nihel, qui ne pouvait plus se retenir, bondit à mes côtés.
Sans Bea.
Alors, un esprit du feu gigantesque apparut devant Raldetun.
Il projeta sur nous une flamme aussi épaisse qu’un tronc d’arbre.
Frouf !
La flamme frappa Nihel de plein fouet.
La chaleur était intense, même là où je me tenais.
« Nihel ! »
Alarmée, Bea se précipita vers lui.
Jusque-là, les fées avaient évité autant que possible d’attaquer Nihel. Mais l’esprit du feu aux côtés de Raldetun n’avait pas ce genre de scrupules.
Repoussé par l’impact, Nihel se secoua et retrouva son équilibre.
« Fuyez ! C’est le roi des esprits du Feu, Selion ! »
Bea cria, mais je lui répondis :
« Non ! Nihel-nim, je m’occupe de cette fée hideuse. Vous et Bea-nim, occupez-vous des autres. Ne les tuez pas. »
Aouuu !
Avant même que j’aie fini, Nihel bondit comme une flèche.
Nihel, une bête sacrée qui vivait depuis l’époque d’Adjak.
Une seule attaque du roi des esprits du Feu ne suffirait pas à le tuer.
Je le savais pour avoir côtoyé Arandir.
Le roi des esprits du Feu, Selion, n’était pas ici sous sa véritable forme.
« Nihel peut s’en charger. »
Comme pour prouver sa résistance, Nihel poussa un nouveau hurlement. Des flammes s’attardaient sur son pelage blanc, mais elles ne firent que le roussir.
Sans se laisser démonter, Nihel mordit une fée près de Raldetun.
Puis, d’un mouvement de la tête, il projeta la fée contre un rocher.
« Tu me traites de fée hideuse ? Quel humain arrogant. »
Raldetun s’avança en faisant tournoyer sa hache.
« Je suis le fils du roi des fées, le prochain roi des fées ! Raldetun ! »
Sa présentation tombait un peu mal, mais ce n’était pas une mauvaise chose.
Je devais graver mon nom dans l’esprit de ceux qui étaient là.
« Je suis Polarin, héritier d’Adjak, mi-homme, mi-dragon. »
Après avoir échangé nos noms, Raldetun esquissa un sourire rusé.
J’avançai sans ciller.
« Bea-nim, regardez bien. Voyez comme je me bats. »