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La crue était plus grave que je ne l’avais pensé.
Ce phénomène avait dû commencer il y avait bien plus de trois cents ans.
Si, lorsque j’incarnais Adjak, j’avais réglé le problème du Royaume de Turoko, on n’en serait pas arrivé là.
« Les premiers signes remontaient à plusieurs centaines d’années, expliqua Ryung à voix basse.
La catastrophe qui frappait le château impérial de Turoko était simple et limpide.
Dans la cour du château se trouvait une fontaine alimentée par un dispositif magique.
Comme toute fontaine, elle déversait naturellement de l’eau.
Mais même après que le dispositif magique eut atteint la fin de sa durée de vie, l’eau continua de jaillir.
À l’époque, la Famille impériale de Turoko avait d’emblée trouvé le phénomène mystique.
Une fontaine qui ne s’arrêtait jamais.
Le roi de l’époque la chérissait comme un monument emblématique.
Au fil du temps, l’eau se mit à couler de plus en plus abondamment, mais on préserva la fontaine, car les rois des générations précédentes y tenaient.
La situation restait maîtrisable.
On agrandit le réseau d’évacuation et, lorsque l’eau débordait, on la puisait, tout en conservant la fontaine comme monument emblématique.
Mais, quelques mois plus tôt, la situation avait empiré.
Le monument était devenu une monstruosité, et même ses habitants qualifiaient Turoko de « royaume maudit ».
La lignée impériale ne pouvait plus rester au château.
Elle déménagea et annonça au peuple qu’elle réglerait le problème.
Elle lui assura qu’il retrouverait bientôt la vie dans l’abondance qu’il menait autrefois.
Mais la situation ne fit qu’empirer.
Floutch, floutch, floutch, floutch.
Le grondement de l’eau couvrit même la voix de Ryung.
Il m’attrapa par l’épaule, haussa le ton et cria : « Je n’espère même pas que tu résolves tout. Si tu trouves ne serait-ce qu’un indice, tu recevras une généreuse récompense ! »
…
Tout en écoutant Ryung, je contemplai la catastrophe provoquée par le phénomène de la Mélodie.
Des arbres déracinés flottaient çà et là dans l’eau boueuse, au milieu des ruines souillées d’immondices.
« Hé ! Ce gars est à bout de forces. Remplacez-le vite !
— Oui, monsieur… »
Des gardes impériaux, des soldats et des dépanneurs venus en réponse à des requêtes.
Des hommes qui semblaient robustes étaient trempés jusqu’aux os, vêtus de haillons, et puisaient l’eau.
« Il faut régler ça. Sinon… Turoko va s’effondrer, dit Ryung.
Comme je restais silencieux, je vis le mince espoir qui éclairait le visage de Ryung se muer en déception.
J’ignorais comment un pèlerin de la tribu Hamudalun était devenu un fidèle serviteur de Turoko.
Mais sa requête devait être un appel désespéré, lancé comme une bouteille à la mer.
Bien sûr, je n’avais pas l’intention de me laisser emporter comme un fétu de paille.
« …Je vais essayer.
— Tu as une méthode ?
— Il y a quelque chose que je voudrais tester. Pourrais-tu me laisser seul ici ?
— Tu veux faire évacuer tous ceux qui puisent l’eau ?
— Oui, s’il te plaît.
— …La cour sera inondée en un rien de temps.
— Si ça ne marche pas, j’appellerai aussitôt à l’aide.
— D’accord. »
Ryung me dévisagea un instant, puis cria aux autres :
« Tout le monde, faites une pause ! Sortez vite de la cour ! »
Malgré leur épuisement, les gens furent plus rapides que jamais dès qu’il s’agit de fuir.
Ils s’éclaboussèrent en traversant la cour, puis déguerpirent.
« Bonne chance, alors.
Finalement, Ryung partit lui aussi.
La fontaine avait la forme d’une statue représentant un enfant tenant une cruche.
L’eau était censée jaillir de la cruche, mais celle-ci, en marbre, n’avait pas résisté à la pression et s’était brisée.
Floutch, floutch, floutch, floutch, floutch, floutch.
Une fois tout le monde parti, le bruit de l’eau sembla encore plus assourdissant.
L’eau, qui m’arrivait aux chevilles, monta bientôt jusqu’à mes mollets.
Les efforts des hommes pour la puiser n’avaient donc pas été vains.
L’eau pouvait éteindre le feu, mais le feu avait du mal à lutter contre l’eau.
Aucune solution évidente ne me venait à l’esprit.
Seule une idée toute simple me traversa la tête.
« Et si je faisais évaporer toute l’eau d’ici ? »
Je plaçai d’abord ma main devant la cruche d’où l’eau jaillissait.
Mais l’eau ne fit que gicler dans tous les sens, sans le moindre résultat notable.
La pression me picotait la main.
Je fis apparaître [Armure intangible] et en enveloppai la cruche.
L’eau déferlante gonfla rapidement [Armure intangible], comme un ballon.
Elle finirait par atteindre ses limites, mais tiendrait encore un moment.
Je déployai [Flamme de l’Esprit] dans ma main.
Une flamme bleue vacilla au-dessus de ma paume.
Je commençai à l’agrandir.
Puis je plongeai ma main enflammée dans l’eau qui m’arrivait aux genoux.
Ffff.
La flamme s’éteignit à l’instant où elle toucha l’eau.
Je retirai ma main, rallumai la flamme et l’agrandis.
Même si la flamme grandissante débordait de ma paume et s’éteignait au contact de l’eau, je ne m’arrêtai pas.
Je canalisai le mana, le condensai avec mon aura, renforçai ma volonté et visualisai une forme ardente.
Portée par mon intention, la flamme se mit à grandir.
Ffff.
La flamme, qui s’était éteinte sans résistance au contact de l’eau, commença à tenir bon.
Tandis qu’[Armure intangible] retenait l’eau et se gonflait, la flamme bleue recouvrit la surface.
La chaleur envahit la cour.
La vapeur brouilla ma vue et masqua tout ce qui m’entourait.
Pourtant, je ne pus m’empêcher de sourire.
L’eau, qui montait jusqu’à mes tibias, baissait imperceptiblement.
Le niveau commençait à diminuer.
Je puisai davantage de mana et agrandis la flamme.
La flamme bleue, qui avait pris naissance dans mes mains, brûlait maintenant aussi haut que moi.
…Puis [Armure intangible] m’indiqua qu’elle avait atteint ses limites.
Le ballon, déjà gonflé bien au-delà de la taille de la statue, risquait d’éclater d’un instant à l’autre.
Mon esprit s’embrouilla.
Une partie de moi ordonnait à [Armure intangible] de tenir bon, tandis que l’autre alimentait [Flamme de l’Esprit].
J’avais l’impression que mes yeux gonflaient.
« Continue, ne t’arrête pas. »
Je me répétai que je ne faisais que maîtriser deux Mélodies et mon aura en même temps.
Je refusai de considérer cela comme une « limite ».
Je continuai à échauffer mon esprit.
Goutte à goutte.
Du sang coula de mon nez.
Mais je ne m’arrêtai pas.
Le sang se vaporisa à l’instant où il tomba dans les flammes.
Ce ne fut qu’alors que, dans ma concentration, je remarquai ce qui m’avait échappé jusque-là.
La chaleur qui emplissait les lieux.
Et l’eau qui avait inondé la cour s’était entièrement évaporée.
La cour, jadis remplie d’eau, était désormais noyée sous les flammes bleues.
À cet instant, [Armure intangible] se brisa.
Fouuush !
Libérée de [Armure intangible], l’eau emprisonnée dans les airs se déversa.
Les gouttes s’abattirent avec violence, comme une averse soudaine.
Mais je ne paniquai pas et intensifiai encore [Flamme de l’Esprit].
Sans [Armure intangible], je pus rassembler toute mon attention dispersée.
Galvanisée, [Flamme de l’Esprit] grandit et fit évaporer l’eau.
L’eau qui jaillissait de la fontaine s’évaporait dès qu’elle en sortait.
L’eau, qui dominait absolument le feu, se faisait au contraire consumer par lui.
Un léger sourire aux lèvres, je regardai la statue de l’enfant qui contemplait la cruche, ainsi que la cruche déjà brisée ; toutes deux fondaient dans les flammes bleues.
Ffff…
Bientôt, un bruit de dégonflement retentit dans la fontaine, et l’eau cessa d’en jaillir.
Je titubai jusqu’à la fontaine.
Crac.
La statue, qui avait craché de l’eau pendant si longtemps, s’effondra. Brisée et fondue, elle ne ressemblait plus ni à un enfant ni à une cruche.
Pourtant, au milieu des flammes, une goutte flottait dans les airs, auréolée d’une lumière éclatante.
Je tendis la main et la saisis.
[Transformation de trait]
Je venais d’obtenir une nouvelle Mélodie.
* * *
« C’est agréable de pouvoir se reposer un peu… Mais, Ryung, tu es sûr que ça ne pose pas de problème ?
— Ce n’est pas le moment de faire le difficile sur la température de l’eau. Il faut bien essayer quelque chose. La situation ne s’améliore pas, alors il faudra peut-être bientôt recommencer à puiser. Pour l’instant, détendez-vous !
— Si on ne fait pas attention, le château risque de s’effondrer.
— Dois-je me répéter ? »
Ryung ne faisait pas entièrement confiance à Polarin, lui non plus.
Mais ils n’avaient pas d’autre choix.
Les dépanneurs qui avaient afflué jusqu’ici avaient abandonné et étaient partis.
Il ne pouvait qu’espérer que celui que Narima, un trésor du désert, avait reconnu ne soit pas un moins que rien de plus.
« Si seulement il était vraiment noble… »
Ryung était tout aussi épuisé.
Il continuait à puiser l’eau et, pendant les pauses, patrouillait dans Turoko.
On le qualifiait de pèlerin, mais jusqu’à ce que l’ancien roi de Turoko le recueille, Ryung avait été un assassin errant.
Après avoir juré fidélité au roi, il était resté à Turoko même après sa mort, afin de rembourser sa dette.
Mais combien de temps pouvait-il tenir en ne comptant que sur sa loyauté ?
Ryung s’adossa au mur extérieur du château.
L’eau continuait de s’écouler des fissures du mur.
Le solide rempart, debout depuis des siècles, avait fini par se fendre sous la crue incessante.
Le château tout entier allait peut-être bientôt s’effondrer.
« Ryung…
— Tais-toi. Ne t’ai-je pas dit de te reposer un peu ?
— Non, ce n’est pas ça. L’eau… elle baisse.
— Quoi ?
— Il y a nettement moins d’eau qui s’écoule. Peut-être que… »
Ryung, surpris, jeta un coup d’œil au mur contre lequel il était adossé.
Comme l’avait dit son subordonné, l’eau qui s’en écoulait était visiblement moins abondante qu’avant.
« Je vais aller voir. »
Il ignorait ce qui se passait.
Ce serait formidable si le problème était réglé, mais il ne pouvait en être sûr.
Ryung se leva et prit la direction de la cour.
« S’il a demandé à rester seul parce qu’il ne voulait pas qu’on le voie, ou parce qu’il ne pouvait pas se permettre de perdre sa concentration… »
Ryung ne voulait pas déranger Polarin.
Il activa donc son trait tribal.
Poussée à l’extrême, son [Assimilation] ne se contentait pas de fondre ses couleurs dans le décor : elle effaçait jusqu’à sa présence.
Retenant son souffle, Ryung observa la cour.
« Du feu ? »
Un grand brasier flambait dans les mains de Polarin.
Ce n’était pas une flamme ordinaire.
Elle miroitait d’un éclat bleu.
La chaleur était pourtant si intense qu’il était presque incroyable que Polarin ne brûle pas en son sein.
L’eau s’évaporait à une vitesse effrayante.
Une épaisse brume montait autour de Polarin, qui faisait apparaître la flamme bleue.
Bientôt, la fontaine cessa de cracher de l’eau.
Polarin tituba jusqu’à elle et tendit la main vers une pierre flottant dans les airs.
Alors, la flamme bleue qui brûlait dans ses mains s’embrasa soudain plus fort.
Des couleurs variées l’enveloppèrent : rouge, bleu, violet.
Tout un spectre éclata et se mêla en son sein.
La couleur de la flamme changea.
La lumière éclatante aux multiples couleurs fusionna en un instant et se mit à brûler d’un noir profond.
Debout au milieu des flammes noires, Polarin tourna soudain les yeux vers Ryung.
« Il peut me voir… ? Non, c’est impossible. »
Au sein de la tribu Hamudalun, Ryung avait le titre de pèlerin-cartographe.
Un pèlerin chargé de superviser les autres.
Ce titre était difficile à obtenir.
Seuls ceux qui pouvaient maintenir leur trait tribal [Assimilation] à son niveau maximal pouvaient y prétendre.
Malgré son talent remarquable pour son âge, Ryung estimait être aux alentours du cinquième
rang.
À ce niveau, personne n’aurait dû être capable de le détecter.
Mais Ryung finit bientôt par l’admettre : ce n’était pas une erreur.
Polarin avait repéré sa position avec précision.
Leurs regards se croisèrent.