Les mages de la Tour de magie noire, de la Tour de la Foudre et de la Tour de magie de l’Arbre ancien renoncèrent tour à tour à présenter leurs démonstrations de magie.
« Nous voulons montrer notre magie… »
« Dehors ! Ne vous avisez pas d’entrer ! Je vais prendre votre tour d’assaut et brûler tous vos arbres ! »
À vrai dire, la Tour de magie de l’Arbre ancien avait été contrainte de déclarer forfait.
J’avais ainsi pu participer à plusieurs séances de questions-réponses.
J’expliquai tout ce que je savais et, pour le reste, les mages du Département de recherche magique me prêtèrent volontiers main-forte.
Le vainqueur du troisième Événement d’échange était désigné par les votes des maîtres de tour.
La sélection de la magie la plus remarquable présentée lors de l’Événement d’échange, qui privilégiait l’excellence de la magie plutôt que les intérêts particuliers des tours, se faisait par le vote et l’approbation des maîtres de tour.
Même s’ils espéraient voir leur propre tour l’emporter, les maîtres de tour nourrissaient un désir bien plus puissant : celui d’assister à la naissance d’une magie exceptionnelle et de l’explorer.
Labella et les six autres maîtres de tour se réunirent pour une brève délibération.
Après une courte discussion, ils regagnèrent leurs places.
Le résultat ne faisait aucun doute.
Que le Cercueil de glace fût impressionnant ou que la Braise noire pût tout réduire en cendres n’y changeait rien.
J’allais remporter le troisième Événement d’échange.
Peu après, le présentateur annonça le résultat.
« Le vainqueur du troisième Événement d’échange est Polarin, du Département de recherche magique ! »
Ouah ! Clap clap clap clap !
Des acclamations éclatèrent.
Le présentateur rappela une nouvelle fois l’importance du troisième Événement d’échange, avant d’en annoncer la clôture.
« Cette année encore, d’innombrables mages ont mené des recherches, tracé des cercles magiques et présenté leurs sortilèges les uns aux autres. L’Événement d’échange ne célèbre pas les talents individuels, mais les progrès de tous. Je tiens à exprimer ma gratitude au vainqueur, Polarin, ainsi qu’à tous les autres participants. »
« Vous avez bien travaillé ! »
« À partir d’aujourd’hui, partagez vos recherches et faites-les progresser ! Puissions-nous, mages, continuer d’être la lumière qui éclaire ce monde ! C’est à nous de le guider ! »
Tandis que j’écoutais le discours du présentateur, Mumbel me souffla :
« Il est rare que les mages se réunissent ainsi. »
Les yeux de Mumbel étaient encore humides, à mille lieues de son tempérament habituellement fougueux.
« C’est grâce à vous. Je vous en suis reconnaissant. »
« Non, Mumbel. C’est moi qui vous remercie pour votre aide. »
Apparemment, le vainqueur n’avait droit ni à une cérémonie de remise de prix ni à une célébration.
Les mages détestaient ce genre de choses.
Les éloges reçus depuis sa place, voilà tout.
Pourtant, tous les mages se souviendraient de la victoire de Polarin et la célébreraient toute l’année.
Labella m’encouragea elle aussi, en me disant que j’avais bien travaillé.
« La magie que vous avez présentée, Polarin-nim, changera l’histoire du monde magique. On s’en souviendra peut-être même pour toujours. »
« Je ne suis pas le seul à l’avoir rendue possible. C’est le fruit des efforts de tout le Département de recherche magique. »
Le troisième Événement d’échange prit fin. Tandis que le présentateur allait chercher le prix du vainqueur, les mages recommencèrent à s’approcher de moi.
Cette fois, cependant, ils ne purent pas m’atteindre si facilement.
Les maîtres de tour s’interposèrent, dispersèrent la foule, puis vinrent à leur tour me féliciter.
Ils me couvrirent d’éloges, ainsi que le Département de recherche magique, et me dirent tous à peu près la même chose.
« Venez donc nous rendre visite à la tour, un de ces jours. J’ai beaucoup de choses à discuter avec vous. »
« Oui, je viendrai. »
Les maîtres de tour se montrèrent bienveillants envers moi.
Non, tous les mages réunis ici m’avaient témoigné leur bienveillance, leur curiosité et leurs attentes.
Je chérirais ces liens.
Si seulement quelques-uns d’entre eux avançaient à mes côtés, je n’aurais rien à demander de plus.
Le présentateur revint avec le prix du vainqueur et me le remit.
« Le clou de l’Événement d’échange, la vente aux enchères, n’a pas encore commencé. Présentez ce billet d’or et vous pourrez obtenir l’objet de votre choix. »
« Même si quelqu’un d’autre enchérissait et faisait monter le prix, l’objet me reviendrait ? »
« Exactement. Le vainqueur de l’Événement d’échange bénéficie toujours de ce privilège, mais vous, en particulier, le méritez amplement. J’espère que vous trouverez ce que vous cherchez. »
Le présentateur aussi avait bien travaillé aujourd’hui.
La plupart de ses efforts étaient sans doute dus au remue-ménage que j’avais provoqué.
Pourtant, il m’encouragea jusqu’au bout avec le sourire.
« Pff, ce vieux grincheux sourit comme un serpent. »
« Mumbel. »
« Oui, Labella-nim. Je vais me tenir tranquille. »
Sur ces mots, nous quittâmes l’Événement d’échange et prîmes la direction du lieu de la vente aux enchères.
* * *
La vente aux enchères se déroulait ailleurs que dans la salle de conférence.
Elle avait lieu au sommet d’un immense bâtiment, derrière la place centrale d’Ostrum, qui semblait percer les cieux.
Édifié grâce aux techniques architecturales et aux dispositifs magiques les plus avancés du monde, le bâtiment accueillait la vente tout en haut de sa flèche.
Je m’adressai à Mumbel, qui entrait avec moi dans le bâtiment.
« Il y aura beaucoup d’objets rares, non ? Ça ne ressemble pas à une cible de choix pour une attaque ? »
« Qui oserait attaquer Ostrum ? »
Ses paroles pouvaient sembler arrogantes, mais son assurance reposait sur des raisons évidentes.
C’était à Ostrum que toutes les tours de magie étaient réunies.
Même l’Empire hésitait à se mêler des affaires d’Ostrum ; la plupart des humains n’oseraient donc pas s’y opposer.
Mais cela ne valait que pour les humains.
Nagelmayer avait dit qu’une guerre entre les démons et les humains éclaterait dès que le Dôme serait brisé.
Les démons ne seraient-ils pas justement impatients d’attaquer un lieu où les mages étaient rassemblés ?
À la différence des mages, qui semblaient quelque peu détachés de la réalité, ce genre de préoccupations me venait aussitôt à l’esprit.
« Les mages et le reste de l’humanité doivent se préparer à la guerre. Nous ignorons quand les démons pourraient envahir nos terres. »
Mais aujourd’hui était un jour de fête.
Aux côtés de Mumbel, qui avançait d’un pas vif, j’entrai dans la salle des enchères.
« Waouh… »
À peine entré, je poussai un cri d’admiration.
J’étais à Ostrum depuis un moment, mais c’était la première fois que je pénétrais dans ce bâtiment.
On disait qu’il restait fermé en temps normal et qu’on ne l’ouvrait que pour accueillir des visiteurs de haut rang.
Peut-être pour cette raison, l’intérieur était d’une splendeur et d’un raffinement extraordinaires.
Le plafond de la salle ressemblait à un ciel nocturne.
Sur le fond noir, les étoiles formaient une galaxie et scintillaient en se déplaçant lentement, diffusant une douce lueur.
Les piliers qui entouraient la salle centrale étaient en marbre d’ivoire pâle, finement ornés de délicates gravures dorées.
Comme je restais fasciné par le décor, Labella m’expliqua discrètement :
« Chaque année, les riches mécènes qui souhaitent nouer des liens avec Ostrum lui envoient d’innombrables cadeaux. Ostrum est une bourse d’or qui se remplit sans même avoir à se donner de mal. »
Malgré tout, c’était…
Mais je résolus de ne plus me comporter comme un plouc, repris contenance et avançai.
Ma résolution ne tint pourtant pas longtemps.
Toute la vaste salle où nous nous trouvions se mit à monter.
Une faible lueur émana du cercle magique gravé au sol, nous entraînant vers la flèche qui s’élançait dans les airs.
La vitesse et la stabilité étaient impeccables ; je ne pus que m’émerveiller.
« Pas étonnant qu’il n’y ait pas d’escalier. »
J’avais l’impression de me rapprocher du ciel nocturne, et mon cœur s’emballa devant ce spectacle.
Nous quittâmes la plateforme et entrâmes dans la salle des enchères, à l’intérieur de la flèche.
Les gradins de la salle étaient déjà occupés par un grand nombre de personnes.
Elles portaient des vêtements élégants et somptueux, et beaucoup étaient couvertes d’artefacts.
En comparaison, les mages, arrivés en retard après l’Événement d’échange, avaient l’air négligé.
Cheveux en bataille, vêtements enfilés à la hâte : seules leurs robes, emblèmes de leurs tours respectives et distribuées tout récemment, se distinguaient par leur propreté au milieu de leur allure débraillée.
Pourtant, les personnes réunies ici accueillirent chaleureusement les mages.
« Nous vous attendions ! »
« Vous avez dû bien travailler. Je vous en prie, prenez place. »
Seuls cinq mages de chaque tour pouvaient participer, ce qui limitait leur nombre.
Ils n’avaient pu être aussi nombreux que parce que la vente aux enchères se tenait à Ostrum.
Tous les autres groupes, quel que fût leur statut, devaient se contenter d’un seul représentant.
« L’homme assis là-bas est le troisième prince », me souffla Labella à voix basse.
Au milieu de l’agitation, il était assis au premier rang et regardait droit devant lui ; je ne voyais donc que l’arrière de sa chevelure noire.
Pourtant, malgré la présence d’un prince, des nobles et des magnats s’inclinaient pour serrer la main des mages, qui sentaient le renfermé, impatients de nouer des relations avec eux.
« Je comprends mieux pourquoi les mages sont si arrogants. »
Lorsque tout le monde eut pris place dans les gradins, la vente aux enchères commença.
Les sièges, faits de bois élégant et recouverts de soie lisse, étaient incroyablement confortables.
« La vente aux enchères d’Ostrum va commencer ! »
Le commissaire-priseur était un homme soigné et bien élevé.
Peut-être grâce à un artefact magique, sa voix résonnait dans toute la salle sans qu’il ait à forcer.
« Premier lot ! Pour commencer en douceur : 500 P de points de mérite impériaux ! Pour enchérir,
posez la main sur l’orbe de cristal devant votre siège et annoncez votre montant ! »
Je tressaillis de surprise.
Les points de mérite impériaux pouvaient donc s’acheter et se vendre ?
Ils étaient pourtant strictement contrôlés pour empêcher tout transfert.
Remarquant mon étonnement, quelques personnes tournèrent les yeux vers moi.
Elles chuchotèrent entre elles, probablement parce qu’elles savaient que j’avais le billet d’or.
Si je l’utilisais, l’objet me reviendrait, quel que fût le montant de leur enchère.
Je compris que plusieurs personnes dans la salle gardaient un œil sur moi.
Le commissaire-priseur poursuivit avec quelques précisions.
« Les points de mérite impériaux vous surprennent ? Cet objet est un cadeau de Son Altesse le troisième prince de l’Empire de Rosamund, Zifried Le Oriandeus, qui est parmi nous aujourd’hui. Le vainqueur de l’enchère verra ces points ajoutés à son propre total de mérite ! »
Des applaudissements éclatèrent.
Zifried, toujours tourné vers l’avant, leva la main en signe de salut.
« … »
Je jetai un coup d’œil à Labella, mais elle ne manifesta rien de particulier et dissimula ses émotions derrière son calme habituel.
Les enchères se poursuivirent.
Comme les points de mérite impériaux étaient impossibles à acheter avec de l’argent, ils constituaient un excellent lot pour ouvrir la vente.
« Trois mille pel ! Quatre mille pel ! Cinq mille pel ! »
Les enchères grimpèrent en flèche en un rien de temps. Moi aussi, j’eus du mal à résister à la tentation de ces points de mérite.
Comme je posais la main sur l’orbe de cristal, Labella se pencha vers moi et me demanda à voix basse :
« Vous n’allez pas utiliser le billet, n’est-ce pas ? »
Elle me souffla qu’il y aurait de meilleurs objets plus tard et que je ne devais surtout pas l’utiliser maintenant.
Pendant ce temps, le prix des 500 P de points de mérite grimpa à 7 500 pel.
Pour rassurer Labella, qui semblait inquiète, je répondis : « Pas question, j’ai largement assez d’argent. Je peux acheter plein d’objets sans le billet. »
Puis je posai la main sur l’orbe de cristal et annonçai mon offre.
« Dix mille pel ! Une enchère soudaine à dix mille pel ! »
Le commissaire-priseur parcourut la salle du regard, encourageant les autres à surenchérir.
Mais, peut-être parce qu’ils estimaient que 500 P ne valaient pas davantage, personne ne se manifesta.
« Vous aurez bien d’autres occasions de dépenser votre argent », dit Labella d’un ton résigné, avant de retrouver son calme habituel.
Je remportai les 500 P de points de mérite.
Merci, Ims Adjak.
* * *
Vu la nature du lieu, la plupart des objets mis aux enchères étaient utiles aux mages.
Certains magnats enchérissaient exprès sur des objets destinés aux mages, puis les offraient à ceux qui en avaient été privés, dans l’espoir de nouer des liens et d’obtenir plus tard la protection d’un mage pour leur faction.
Comme Labella me l’avait dit, la vente proposait des objets rares, qu’on voyait rarement ailleurs.
« Quarante mille pel ! Quarante et un mille pel ! D’autres enchères ? »
Les prix atteignaient des sommets vertigineux.
Le problème, c’était que je ne voyais pas beaucoup d’objets qui pourraient m’être utiles.
Avoir tant d’argent et ne rien pouvoir acheter.
Je me penchai vers Labella et lui demandai : « Les chevaliers organisent des ventes aux enchères comme celle-ci ? Avec vos relations, Labella-nim, pourriez-vous m’en faire découvrir une ? »
« Oui, je vais me renseigner pour vous. »
Labella répondit brièvement, puis reporta son attention sur les enchères.
Elle avait déjà remporté un outil magique, mais semblait encore chercher d’autres objets à acheter.
Faute de mieux, je reportai mon attention sur la vente.
J’espérais qu’une Mélodie serait mise aux enchères.
« À ce rythme, je ne saurai même pas quoi faire de mon billet d’or… »
Tandis que je me perdais dans ces soucis de privilégié, le commissaire-priseur haussa la voix.
« Et maintenant, nous allons dévoiler l’objet le plus précieux de la journée ! »
Bon sang, je dois me décider maintenant.
J’avais vérifié que le billet d’or ne pouvait pas être conservé jusqu’à l’année suivante.
Vroum…
Trois chariots à roulettes firent leur entrée.
Ce n’étaient que des plateaux destinés à transporter les objets mis aux enchères, mais ils étaient finement ouvragés, peut-être en or massif.
Dépenser autant pour ça…
Tss, j’allais claquer de la langue quand mes yeux s’écarquillèrent.
Cette chose, sur le chariot du milieu. Ce serait… ?
« Cette vente propose trois Mélodies ! Les mystères de ce monde. Bon, la magie aussi est mystérieuse, ha ha ! »
À mesure que le commissaire-priseur poursuivait ses explications, j’en eus la certitude.
Cette Mélodie, au milieu.
C’est une Mélodie d’Adjak.