Labella traça un cercle magique dans les airs.
Des points et des lignes s’inscrivirent dans le vide.
Les traits se multiplièrent, se courbèrent et se croisèrent.
Bientôt, un cercle magique complexe et pourtant magnifique prit forme.
Mais le cercle magique nouvellement formé ne se transforma pas en magie de lui-même.
Labella ne s’arrêta pas et se mit à tracer un autre cercle magique.
Des traits différents des premiers formèrent une nouvelle figure.
Ce cercle magique était lui aussi mystérieux et magnifique, mais il ne se changea pas davantage en magie.
Labella traça un troisième cercle magique de la même manière.
Le résultat fut identique.
Pris séparément, aucun de ces cercles magiques distincts n’avait le moindre effet magique.
Labella continua d’en tracer.
Au bout d’un moment, une dizaine de cercles magiques flottaient dans les airs.
Alors, elle plaça le premier tout en bas et commença à les empiler l’un après l’autre, comme les ingrédients d’un hamburger.
Les dix cercles magiques se superposèrent.
À cet instant, ils cessèrent d’être plats.
Des points et des lignes de première dimension formèrent des cercles magiques en deux dimensions, qui s’empilèrent pour composer une structure tridimensionnelle.
Les cercles magiques réunis semblèrent briller un instant, puis se dispersèrent dans les airs dans un léger pschitt.
« Polarin-nim, c’est cette tâche que vous allez devoir accomplir. »
« … Moi ? »
« Bien sûr, mais d’une manière différente de la mienne. »
À ma grande perplexité, Labella poursuivit ses explications.
« Faisons quelque chose que vous seul pouvez accomplir, Polarin-nim. Déversez votre mana sous une forme tridimensionnelle, puis sculptez-la avec minutie. »
Autrement dit, au lieu d’empiler dix cercles magiques comme les étages d’un bâtiment, il s’agissait de bâtir tout l’édifice d’un seul coup.
« Nous avons appelé cette méthode d’empilement des cercles magiques le “Cercle magique tridimensionnel”. Dès que vous aurez achevé sa forme précise, Polarin-nim, vous dominerez tout ce qui vous entoure. »
* * *
Un cercle magique tridimensionnel rien que pour moi.
Labella m’en avait expliqué les grandes lignes, puis d’autres mages étaient montés sur l’estrade pour m’exposer la théorie et les principes à l’origine de la manifestation magique.
« Attendez un instant, pourriez-vous réexpliquer cette partie ? »
Cette méthode bouleversait jusqu’au concept même de la magie traditionnelle.
Il y avait des éléments que je ne parvenais pas à saisir immédiatement, et je n’hésitai pas à poser des questions.
On dirait que je suis pratiquement devenu un mage.
Pourtant, je ne savais toujours pas lancer le moindre sort.
La simple création de la forme pouvait déclencher la magie.
Mais comprendre les principes sous-jacents permettrait de l’appliquer de bien plus de façons.
Je voulais lancer des sorts sur des bases solides.
« Je vais essayer. »
La longue explication théorique prit enfin fin.
À présent, place à l’épreuve.
Les yeux de ceux qui m’observaient brûlaient d’impatience.
« Il se peut que ça ne marche pas du premier coup, alors ne vous faites pas trop d’illusions. »
« Allez, fais-le ! »
« Oui ! Même si tu échoues, on analysera le résultat. Essaie ! »
Je lançai une plaisanterie pour détendre l’atmosphère, mais les mages ne mordirent pas à l’hameçon.
Une structure complexe composée de dix cercles magiques empilés en trois dimensions.
Je devais déverser mon mana sous forme de cylindre, puis en tailler minutieusement certaines parties, comme dans une partie de Jenga, pour l’achever.
Même en théorie, cela ne semblait pas facile.
Les mages rassemblés ici le savaient.
Je compris alors que leurs cris étaient leur façon de m’encourager.
« Ouf… »
Je poussai un profond soupir.
Je croisai le regard de Labella un instant.
Puis je tapotai ma poitrine.
La première tentative de création de mon cercle magique tridimensionnel personnel commença.
Je déversai mon mana.
Un cylindre d’un blanc immaculé prit forme, net et régulier.
Le travail minutieux commença alors.
J’en retirai des points et en ébarbai les traits.
Je ne cherchai pas à empiler dix cercles magiques plats les uns sur les autres.
Ce que je devais créer n’était pas plat, mais tridimensionnel.
Je n’étais pas comme les autres mages.
Je gardai cette idée à l’esprit et me la répétai tout en façonnant le cercle magique tridimensionnel.
La tâche prit un bon moment.
Pourtant, les alentours restèrent silencieux.
Ces mages avaient beau rarement s’accorder, cette fois, pas un ne souffla mot.
Ils devaient tous être concentrés.
Mais je n’avais pas le loisir de vérifier leurs réactions.
Si ma concentration faiblissait ne serait-ce qu’un peu et qu’un trait déviait, la manifestation échouerait.
… Et enfin, je traçai le dernier trait.
La magie s’activa.
Nul besoin de confirmation : je le sentis instinctivement.
Ce rayon était mon domaine.
J’en avais le contrôle.
Après m’être assuré que la magie s’était activée, je levai enfin les yeux vers les mages.
Certains avaient la bouche grande ouverte, d’autres avaient les larmes aux yeux, émerveillés, et quelques-uns griffonnaient déjà sur des parchemins, calculant quelque chose même à cet instant.
« À cet Échange, nous écraserons les autres tours de magie ! »
Mumbel, le second de la Division de recherche sur le mana, hocha la tête en déclarant cela.
* * *
Les mages éclatèrent en applaudissements tonitruants.
« Aaah ! Tu as réussi du premier coup ! »
« Je savais que tu en étais capable ! »
« … Nous venons d’assister à un moment historique. »
Les réactions enthousiastes fusèrent, mais je ne parvins pas à répondre.
— Mais comme ça, lancer le sort semble devoir prendre beaucoup de temps.
— Hé hé, c’est bien ce que je pensais d’un novice en magie.
— C’est vrai, tu crois ?
— Quand un mage lance un sort, celui-ci s’imprime dans son esprit.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Tu comprendras quand tu l’auras vécu. Essaie de tracer à nouveau le cercle magique tridimensionnel.
Quand je tentai de relancer le sort, je compris pleinement ce que Labella entendait par « s’imprimer dans l’esprit ».
La première fois, j’avais minutieusement sculpté la structure du cercle magique tridimensionnel, en mémorisant chaque partie.
À présent, cette structure était parfaitement ancrée dans mon esprit.
Il me suffisait de libérer mon mana en suivant cette structure, puis de l’absorber.
« Félicitations, Polarin. »
Labella entra dans le rayon de la magie activée et me félicita.
« Merci, Labella-nim. Je n’y serais pas arrivé sans l’aide de tout le monde. »
Je répondis, submergé par l’émotion.
Mais je remarquai bientôt que Labella reprenait son attitude de mage.
« Comme prévu, la théorie et la pratique diffèrent. Nous avions estimé le rayon à un mètre, mais il semble plutôt avoisiner le mètre cinquante… »
« … »
« Étonnamment, on ne ressent aucune gêne en entrant dans le champ. Pourtant, la manifestation du mana rencontre clairement une résistance. C’est même mieux ainsi. En combat, cela pourrait prendre nos adversaires au dépourvu. »
Labella détailla méthodiquement les effets de la magie qu’elle venait d’éprouver.
« Vous la maintenez bien. La consommation de mana doit être immense. »
« Oui, elle n’est pas négligeable. »
Mais mon Cœur de dragon entraîné maintenait la magie stable, sans faiblir.
La maintenir en plein combat serait peut-être une autre histoire, mais pour l’instant, ce n’était pas trop difficile.
Après m’avoir fait part de ses observations, Labella me regarda droit dans les yeux et dit :
« Neutralisation. »
« Quoi ? »
« C’est le nom que nous donnons à cette magie depuis le début de nos recherches. Bien sûr, comme il s’agit de votre magie personnelle, Polarin-nim, vous pouvez lui en choisir un autre. »
Le cercle magique que j’avais utilisé s’appelait donc le Cercle magique tridimensionnel, et le sort qu’il produisait, Neutralisation.
« Neutralisation. Ça me plaît. »
Je décidai de conserver le nom que lui avait donné la division de recherche.
Certes, c’était ma magie, mais je voulais rendre hommage aux efforts de ceux qui l’avaient conçue.
Je lançai alors une nouvelle fois mon sort personnel, Neutralisation.
Après quelques répétitions, je parvins à le lancer bien plus facilement qu’auparavant.
« Laissez-moi essayer aussi ! Je peux tester ? »
Nombreux étaient ceux qui voulaient entrer dans le champ de Neutralisation pour en éprouver les effets.
Labella me demanda mon avis.
« Cela ne pose aucun problème ? »
« Bien sûr que non. Y a-t-il un mage du quatrième rang ici ? »
« Moi ! C’est moi ! Enfin, je veux dire, c’est bien moi ! »
Un mage, soudain tout poli, leva la main avec enthousiasme et se précipita vers moi.
Il entra dans le champ et écarta les bras comme s’il était en extase.
« Je vais lancer un sort, maintenant. Mon préféré : Magie de masse. »
Le visage du mage devint grave.
Il se mit à tracer un cercle magique — ou plutôt, à gesticuler dans le vide.
Au moment où il tenta de libérer son mana dans le champ, je sentis aussitôt ses mouvements.
Même sans chercher à le réprimer, le mana du mage du quatrième rang ne pouvait échapper à mon emprise.
« Urgh… »
Le mage, décontenancé, se mit à transpirer à grosses gouttes, mais rien ne changea.
Ouah ! Clap clap clap clap !
Une nouvelle salve d’applaudissements éclata.
* * *
Le jour de l’Échange finit par arriver.
Ostrum était plongée dans une ambiance festive, et des rires joyeux résonnaient dans les rues depuis le petit matin.
Les marchands d’objets magiques, mais aussi les nobles de l’Empire et les négociateurs venus recruter des mages talentueux affluaient à Ostrum.
Dans le même temps, la tension montait parmi les mages des tours de magie.
Guidé par Labella, je me dirigeai vers la place.
« Ces prochains jours, vous pouvez considérer qu’Ostrum tout entière accueille l’Échange. Il se déroule en trois phases, et la première a lieu ici. »
La place était bondée de mages, mais aussi de gens ordinaires.
Les marchands d’objets magiques et les inventeurs y avaient installé leurs étals pour vendre leurs créations.
« Regardez cet oreiller ! Dites-lui quel rêve vous voulez faire avant de vous endormir, et vous le rêverez ! »
« Besoin d’un déguisement ? Rien de plus simple ! Infusez du mana dans le cercle magique de ce miroir et vous prendrez l’apparence de quelqu’un d’autre pendant six heures ! »
« La deuxième phase a lieu à l’intérieur de la place… Polarin-nim, où allez-vous ? »
J’étais ébloui par l’abondance d’objets magiques tout autour de moi.
« Oh, pardon. Mais cet orbe de cristal a l’air de valoir le coup. »
Labella plissa les yeux et s’arrêta.
Elle ne refusa pas franchement, mais sa présence était intimidante, et ma voix s’éteignit.
« J’ai un peu d’argent… »
« Si vous avez de l’argent, c’est encore mieux. Gardez-le. Les véritables objets seront mis aux enchères après l’Échange. »
« Mais vous avez dit que tout le monde ne pouvait pas participer aux enchères. »
« Polarin-nim n’est pas n’importe qui. Vous pourriez devenir aujourd’hui le mage le plus célèbre d’Ostrum. »
Labella poursuivit ses explications.
Les enchères dont elle parlait étaient réservées à quelques privilégiés, après l’Échange.
On disait que les objets proposés avaient une valeur à bouleverser le monde, bien supérieure à celle des babioles qui avaient attiré mon attention.
C’est pourquoi la participation était restreinte.
Chaque tour de magie pouvait envoyer cinq représentants, et seuls quelques membres choisis d’organisations non magiques influentes étaient conviés à cette vente aux enchères en petit comité.
« J’ai inscrit votre nom sur la liste, Polarin-nim. Alors, ne vous inquiétez pas et suivez-moi. »
« Ah, oui, j’ai compris. »
« La deuxième phase est la présentation des recherches… Hé, Polarin-nim ? »
Je m’étais arrêté pour contempler une cape dont la couleur changeait au moindre contact.
« Oui, oui… Allons sur le lieu de la deuxième phase. »
Je suis vraiment riche, pourtant.