« Qui es-tu ? »
Gelz, le démon qui affrontait Arandir et Blaze, ne comprenait pas ce qui se passait.
Depuis la création du Dôme, Gelz avait passé plus de trois cents ans à effacer ses traces tout en échappant à ses poursuivants.
Il n’était pas toujours passé inaperçu.
Mais, après s’être habitué à la vie hors de Myeolji, il ne s’était jamais laissé suivre à la trace.
Voilà près d’un siècle qu’on ne l’avait pas poursuivi avec autant d’acharnement.
« C’est sûrement parce que j’ai répandu ma voix. »
Gelz devina pourquoi on le traquait.
Sa longue vie de fugitif touchait à sa fin.
Le Dôme allait bientôt se briser.
L’occasion de rentrer dans sa patrie approchait.
Gelz repensa aux épreuves qu’il avait endurées au cours des trois cents dernières années, et la colère l’envahit.
Il était vrai que Gelz avait fui la terre sainte pour échapper à l’Expédition d’Adjak, mais les conséquences de ce choix s’étaient prolongées bien trop longtemps.
Aussi, avant de retourner à Myeolji, Gelz voulait se venger de l’humanité.
Par hasard, Gelz avait entendu la prophétie au sujet d’Adjak, un nom qui inspirait la peur, et de son successeur.
Une prophétie transmise simultanément à tous les démons.
C’était probablement le premier message du Nouveau Roi démon adressé à ses semblables.
Même si Polarin était le successeur d’Adjak, il n’était encore qu’un novice.
Tuer un gamin de seize ans ne présenterait aucune difficulté.
Gelz avait donc répandu sa voix parmi les démons hors du Dôme.
— Tuez Polarin Adjak, le successeur d’Adjak.
En cas de réussite, l’humanité essuierait un coup terrible, et Gelz pourrait rentrer à Myeolji, enfin récompensé de ses épreuves.
Gelz ne regrettait pas son choix.
Quelques traqueurs avaient bien fini par apparaître, mais il leur avait échappé comme toujours.
Ceux qui haletaient dans un coin avaient réussi à le rattraper, mais ils ne représentaient pas une menace.
Gelz pouvait les maîtriser grâce à sa puissance.
Convertir l’énergie démoniaque en vent pour combattre était sa spécialité ; affronter un esprit des sables ne lui posait donc aucun problème.
Sans parler de ce demi-portion incapable de manier correctement ses pouvoirs, faute d’énergie démoniaque.
C’est alors qu’un autre démon apparut et attaqua Gelz.
« Qui es-tu ? » lança froidement Gelz au démon qui l’assaillait.
Le démon devant lui était inconnu hors du Dôme.
Mais Gelz pouvait deviner son identité.
Il avait entendu dire qu’une brèche s’était récemment ouverte dans le Dôme et qu’un démon s’en était échappé.
Gelz était certain que ce démon était celui qui avait fui le Dôme.
Il le lui demanda tout de même, intrigué par la raison pour laquelle un démon du Dôme l’attaquait.
« Quoi ? Je suis un messager de la justice, venu m’occuper des déchets dans ton genre. »
« Un messager de la justice ? Quelles sottises ! Attends… tu es sacrément jeune, non ? »
« Ouais, je suis jeune, et toi, t’es un vieux déchet tout faible. »
« Ha. »
Gelz laissa échapper un rire sans joie.
Le démon qui lui faisait face avait tout au plus un siècle : un simple novice.
En apparence, il ne différait guère de Gelz, mais les démons pouvaient évaluer l’âge de leurs semblables en sentant l’énergie démoniaque qui les habitait.
C’était un démon de rang intermédiaire comme Gelz, mais il ne faisait pas le poids.
Gelz avait plus de quatre cents ans d’expérience.
« C’est toi qui tues les démons hors du Dôme, ces derniers temps ? »
« Ouais. Ils étaient tous minables. Faut que je les tue tous avant de rentrer. »
« Tu dois avoir hâte de mourir jeune. »
Gelz déchaîna son énergie démoniaque.
Il ignorait pourquoi ce démon le traitait de déchet.
Mais il remporterait le combat.
Le démon l’avait attaqué par surprise, pourtant Gelz avait paré sans trop de peine.
« Non, c’est toi qui vas crever. »
Le jeune démon sourit, fendant ses lèvres.
Gelz fronça les sourcils, cherchant comment tuer cette créature insolente.
Il remarqua alors que les traqueurs s’enfuyaient et qu’ils étaient plus nombreux.
« Polarin Adjak ? »
Celui qui avait rejoint les traqueurs n’était autre que Polarin Adjak.
Gelz voulait rapporter sa tête en trophée au Dôme et voilà qu’il se jetait dans ses bras.
« … Je vais d’abord m’occuper d’eux, puis je te tuerai aussi. »
BOUM !
Mais, au lieu d’une réponse, un bras vola dans les airs.
Jeter son propre bras en guise d’attaque… Quelle méthode barbare.
« Déchet. Tu comptes te battre avec ta grande gueule ? »
Crac. Gelz serra les dents.
Ce jeune démon dépassait sans cesse les bornes.
Il décida de le tuer vite fait, puis de passer à la suite.
Gelz lança une lame de vent chargée d’énergie démoniaque sur le jeune démon.
L’énergie démoniaque se déchaîna dans le ciel.
* * *
Arandir, Derix et moi nous enfuyions à toute vitesse.
Les énergies démoniaques s’entrechoquaient dans le ciel, déferlant dans tous les sens.
Pouvions-nous leur échapper ?
J’ignorais quand le combat prendrait fin.
S’il s’achevait plus tôt que prévu, nous mourrions en fuyant.
Même si nous parvenions à mettre beaucoup de distance entre nous, ils pourraient nous retrouver à la trace.
« Tu vas suivre mon plan ? »
— On dirait que c’est la seule solution.
« Oui. Les renforts ne vont pas tarder, alors le mieux, c’est de tenir bon ici. »
— Allons-y.
En fuyant, j’avais appris quel démon Arandir avait affronté.
Il attaquait en insufflant son énergie démoniaque dans le vent et créait des tempêtes autour de son corps, pulvérisant la plupart des attaques avant qu’elles ne l’atteignent.
Nagelmayer s’était montré sûr de lui, mais il était difficile de prédire qui l’emporterait.
Quel que soit celui qui viendrait à nous, il me fallait une attaque décisive, capable de porter un coup.
Nous nous arrêtâmes et choisîmes de garder nos forces pour la suite.
Je sortis la lance que j’avais rangée, celle qui appartenait au défunt agent en chef, Melkri.
Un artefact dont la longueur était ajustable.
Je connaissais l’identité de cette lance.
L’objet Mélodie : la [Lance divine de Clio].
Une lance au manche rouge sang et à la pointe dentelée comme une scie.
Ce n’était pas l’arme ultime des lanciers, mais ses caractéristiques de base étaient exceptionnelles, ce qui la rendait très populaire parmi les joueurs.
Et sa réputation ne reposait pas seulement sur ses caractéristiques de base ou sur des options comme la perforation et le saignement.
J’ignorais comment Melkri avait mis la main dessus, mais si je pouvais exploiter son option cachée…
« C’est l’arme parfaite pour créer une ouverture. »
— Derix et moi n’avons plus la force de nous battre. Tu vas devoir utiliser cette lance, Polarin. Tu en es capable ?
Derix avait déjà perdu connaissance, et l’état d’Arandir empirait.
Nous arrêter était la bonne décision.
Si Arandir s’était effondré lui aussi, la situation aurait tourné au désastre.
Je me ressaisis et répondis : « Je m’en charge. »
* * *
Le corps de Gelz était transpercé par plusieurs bras de l’autre démon.
Il ne pouvait plus utiliser ses fameuses lames de vent.
Gelz ne comprenait pas comment cela avait pu arriver.
« On dirait que tu ne comprends pas pourquoi tu as perdu, déchet », le nargua Nagelmayer.
Gelz ne répondit pas.
Même après la fermeture du Dôme, il avait livré de nombreux combats, contemplant toujours ses adversaires vaincus depuis le ciel.
Mais à présent, il gisait dans la poussière et regardait son adversaire d’en bas.
« Pourquoi un démon en attaque-t-il un autre ? »
« Tu crois qu’on est pareils ? T’es qu’un déchet qui a fui le Dôme à l’arrivée de l’expédition. »
« … Tu es trop jeune pour comprendre. Adjak était un cauchemar. Face à lui, les démons n’étaient que de la poussière à balayer. Mieux valait saisir une occasion que mourir comme un chien. »
« Hé, un perdant-né. Voilà pourquoi tu vas crever. Les démons d’aujourd’hui ne perdraient même pas si Adjak revenait. »
« Les démons d’aujourd’hui sont différents ? »
« Tu ne sens pas la différence ? »
Nagelmayer libéra davantage d’énergie démoniaque.
Gelz l’évalua lentement.
La source de leur énergie démoniaque était la même.
Mais… il était vrai que celle de Nagelmayer était plus dense.
Gelz sentit la différence.
L’énergie démoniaque avait-elle aussi gagné en puissance dans le Dôme ?
« Qu’est-il arrivé à Adjak ? Est-il vraiment mort ? »
« Qu’est-ce que ça peut te faire, vu que tu vas mourir ? »
Nagelmayer ricana et plongea la main dans le corps de Gelz.
Argh ! Gelz cracha du sang, tandis que l’énergie démoniaque lui fuyait de la bouche.
Il repensa à son séjour à Myeolji, à l’Expédition d’Adjak et aux trois cents années passées hors du Dôme.
Cette époque n’avait été qu’une suite de regrets.
La mort approchait, sans qu’il eût reçu la moindre récompense pour ses efforts.
Mais, dans un dernier sursaut, Gelz transmit une leçon au jeune démon.
« Ne baisse pas ta garde, petit. Ce successeur d’Adjak… tue-le ici. »
« Pourquoi ? Le tuer maintenant serait trop facile. Qu’il grandisse et mène une expédition. Le tuer à ce moment-là, ce sera anéantir d’un coup tous les espoirs du monde. »
« Argh… ne laisse pas de regrets. Adjak était un cauchemar. Si tu ne l’écrases pas tant que tu le peux… »
Mais Gelz ne put achever sa phrase.
Nagelmayer lui broya le cœur dans sa main.
Nagelmayer essuya sa main couverte de sang contre sa bouche, puis regarda au loin.
« Je lui avais dit de rester où il était, mais il a besoin d’une leçon. »
Puis il fila en direction de Polarin comme une flèche.
* * *
Une fois prêt, j’envoyai Arandir et Derix se mettre à l’abri.
Je leur remis aussi les potions que j’avais emportées.
Bientôt, le sol se mit à trembler.
Nagelmayer ne cherchait même pas à dissimuler sa présence.
Il approchait rapidement, irradiant une énergie démoniaque.
Il allait bien plus vite que lorsque nous avions volé ensemble jusqu’au Bassin cramoisi.
Il avait dû adapter sa vitesse à la mienne, tout à l’heure.
« Hahahaha ! Je t’avais dit de rester où tu étais ! »
Le rire de Nagelmayer résonna bruyamment depuis l’autre côté de la forêt.
Alertés par l’agitation, les oiseaux et les bêtes s’enfuirent dans la direction opposée.
Grondement.
Le sol tremblait sous ses seuls pas.
Était-ce là la puissance d’un démon de rang intermédiaire ?
Et il était censé être encore plus puissant à Myeolji ?
Je chassai les pensées parasites de mon esprit.
La peur s’évanouit en même temps qu’elles.
Je me concentrai uniquement sur la [Lance divine de Clio] dans ma main.
Enfant, j’avais appris quelques techniques de lance à Gullok, mais je ne les maîtrisais pas.
Mais je n’avais pas le temps de chercher des excuses.
À qui en aurais-je présenté ?
L’échec signifiait la mort.
Je me concentrai sur ce que je devais faire.
En tenant la [Lance divine de Clio], j’en compris instinctivement le maniement.
Parmi les objets Mélodie, elle était rare, car elle possédait la capacité « Libération », dont la puissance pouvait renverser le cours d’un combat.
On ne pouvait l’utiliser qu’une fois, mais le moment était venu de déclencher la Libération.
Quand le démon au sourire mauvais entra dans mon champ de vision, je lançai la lance de toutes mes forces.
[La Lance divine de Clio est libérée.]
Une immense charge électrique s’accumula dans le manche rouge.
La lance fila à une vitesse imperceptible et transperça la poitrine de Nagelmayer.
Le rire de Nagelmayer s’interrompit.
Il ne pouvait plus rire.
Non seulement ses caractéristiques brutes, mais aussi ses options, comme la perforation et le saignement, faisaient de cet objet Mélodie une arme exceptionnelle.
Cette lance divine disparut après une seule Libération.
Peu d’êtres auraient pu rire après avoir subi une telle attaque.
Pourtant, je ne baissai pas ma garde et me précipitai vers Nagelmayer, à terre.
Arrivé à sa hauteur, j’utilisai la [Ruée] et abattis mon épée.
Crac !
Un bras jaillit du corps étendu de Nagelmayer et saisit mon épée.
« Aïïïe ! »
La puissance de la [Libération] de la [Lance divine de Clio] dépendait du rang de son utilisateur.
La lance avait visé avec précision le cœur de Nagelmayer et l’avait atteint, mais elle ne l’avait pas transpercé de part en part.
La lance divine se désagrégea et disparut.
Je m’efforçai de dégager mon épée.
Mais le nouveau bras qui avait poussé à l’épaule de Nagelmayer ne lâchait pas prise.
Je fis affluer mon mana et recouvris la lame d’une aura.
J’activai aussi la capacité [Tranchant].
« Coupe, je t’en prie. »
Les yeux de Nagelmayer commencèrent à luire d’un éclat rouge.
L’énergie démoniaque se répandit autour de lui.
Bon sang, c’est donc la fin ?
J’avais déjà traversé bien des crises et j’avais toujours trouvé une issue.
Mais cette fois, je ne savais pas comment m’en sortir.
La mort ne m’avait jamais paru aussi proche.
Le front de Nagelmayer se fendit, et un autre bras en jaillit, tendu vers ma gorge.
À cet instant, une aura bleue fendit l’air en arc de cercle et trancha le bras.
L’aura en croissant de lune qui m’avait sauvé au bord de la falaise des Montagnes de Gullok.
« Tayon-nim. »
C’était Tayon, de la Lune Bleue.