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Glefild, maître de la Tour de magie de givre.
On pouvait dire qu’il avait atteint le sommet de la hiérarchie des mages de glace, mais son apparence était très éloignée de l’image qu’on se faisait généralement d’un mage de glace.
En général, un mage de glace évoquait une personnalité froide et inflexible — quelqu’un qui ne verserait pas une goutte de sang si on le piquait —, une silhouette élancée et un teint si pâle qu’il en devenait presque spectral.
Inutile de chercher bien loin : Eidon était l’archétype même de ce genre de mage de glace.
Mais le maître de la Tour de magie de givre qui se tenait devant moi ne ressemblait en rien à cette image.
Sa peau avait l’air saine, comme si elle avait été hâlée, et ses yeux étaient vifs et audacieux.
Sa musculature le rapprochait davantage d’un chevalier que d’un mage.
Même de loin, sa chevelure et ses sourcils rouge feu étaient impossibles à manquer.
On disait qu’il avait appris la magie de glace pour réprimer la nature ardente qui était la sienne.
Sans l’avertissement d’Eidon, j’aurais pu lui manquer de respect sans le vouloir.
« Enchanté. J’ai beaucoup insisté auprès d’Eidon pour qu’il me présente à vous, mais je ne pensais pas que cela arriverait si vite. »
Malgré son allure explosive, Glefild avait une voix calme et posée.
« Oui, le plaisir est pour moi. Je suis Polarin Adjak. »
À la guilde, j’avais caché mon nom de famille, mais ce n’était pas nécessaire dans la tour de magie.
Les mages savaient déjà que je venais du même endroit qu’Eidon.
Mais, comme la plupart des mages, Glefild ne semblait pas s’intéresser le moins du monde à mes origines.
Bien qu’il fût un noble du sud de l’Empire, les mages étaient plutôt du genre à privilégier la quête de la vérité à la loyauté envers la Famille impériale.
« Je suis heureux qu’Eidon soit proche de vous. Grâce à lui, j’ai pu rencontrer si tôt la personne la plus difficile à approcher d’Ostrum. »
Glefild accompagna ses paroles d’un sourire chaleureux.
« Oui, Eidon m’a beaucoup parlé de vous, lui aussi. Il m’a dit que vous lui aviez énormément appris. »
« Eidon est un mage remarquable. J’ai moi aussi beaucoup appris auprès de lui. »
Nous avions assez échangé de compliments.
Je ne m’attardai pas davantage et en vins directement au fait.
Si cette rencontre n’avait pas pour seul but de faire connaissance, il s’agissait sans doute de me recruter à la Tour de magie de givre.
Mais, dans ma situation actuelle, c’était difficile.
« Je sais pourquoi vous souhaitiez me rencontrer aujourd’hui. Cependant, je crains de ne pas pouvoir donner suite pour le moment. »
« Hum, puis-je vous demander pourquoi ? »
En un instant, l’air se glaça.
Mais ce froid ne m’était pas destiné comme une menace.
Il s’agissait simplement des émotions de Glefild qui agissaient sur le mana ambiant.
« Lady Labella, la responsable du Département de recherche magique, étudie actuellement mes capacités. Ses recherches m’aident à développer davantage mes pouvoirs. »
Grâce à ses recherches, j’avais compris que, malgré mon Cœur de dragon, je n’en exploitais pas correctement les capacités.
C’est pourquoi changer d’affiliation maintenant me semblait prématuré.
« Je préférerais d’abord laisser Lady Labella poursuivre ses recherches. Elle m’a également dit que si elle relevait des lacunes en m’examinant, elle demanderait l’aide d’autres maîtres de tour. »
« Ha ha ha ! »
Le rire sonore de Glefild résonna dans le bureau.
Le froid glacial qui semblait m’avoir gelé jusqu’aux os se dissipa peu à peu.
« Vos paroles, comme celles de Lady Labella, sont tout à fait raisonnables. J’ai été trop gourmand. »
Glefild ne chercha pas à argumenter et se ravisa aussitôt.
Puis, avec un sourire qui laissait entendre qu’il s’amusait, il demanda :
« Alors, assisterez-vous à la réunion d’échange ? »
« Je suis davantage un chercheur en magie qu’un mage. Je n’en ai pas encore parlé à Lady Labella, alors je verrai bien comment les choses évoluent. »
« Je suis jaloux de Lady Labella. Très bien. Si vous avez besoin de mon aide un jour, faites-le-moi savoir. Même si vous travaillez au Département de recherche magique, je vous aiderai à étudier la magie de la Tour de magie de givre, si vous le souhaitez. »
Je remerciai Glefild.
Mais ce dont j’avais besoin pour l’instant, ce n’était pas d’étudier la magie de la Tour de magie de givre.
« Dans ce cas, j’aurais une requête à vous faire. »
« Je vous écoute. »
« Pourrais-je partir en mission avec Eidon ? »
Je lui expliquai ensuite les détails de la mission que j’avais acceptée, en prenant soin de préciser qu’elle était particulièrement difficile.
« La Tour de magie de givre a ses règles, mais elles ne priment pas sur les décisions personnelles d’un mage. Qu’en dis-tu, Eidon ? Tu viens ? »
« Oui, j’irai. »
La proposition était soudaine, mais Eidon répondit sans hésiter.
« Alors, pourriez-vous nous laisser un instant pour discuter ? »
Je remerciai le maître de la Tour de magie de givre et Eidon, puis sortis.
J’attendis un moment près de la porte, mais la conversation entre Eidon et Glefild ne semblait pas près de se terminer.
Je décidai donc de quitter la Tour de magie de givre et de sortir.
En passant la porte, je remarquai quelques mages qui m’observaient avec curiosité, mais aucun ne s’approcha.
Ils respectaient sans doute les décisions du maître de la tour, quelle que soit la situation.
Cette visite avait été inattendue, mais je repartis avec une bonne impression de la Tour de magie de givre.
* * *
J’expliquai à Eidon les détails de la mission du jour.
Même après avoir appris qu’elle pouvait être dangereuse, il hocha la tête et me suivit.
« Une érosion, hein ? Intéressant, mais je ne suis pas ravi de devoir me charger d’une mission impériale. »
Eidon grommela en parlant.
« Merci de m’aider malgré tout. »
« Ce n’est rien. »
Eidon avait dû apprécier le temps passé à la Tour de magie de givre ; j’étais donc reconnaissant qu’il m’accompagne sans se plaindre.
Eidon et moi avions convenu que si la mission devenait trop dangereuse, nous ne prendrions pas de risques inutiles.
Après tout, il ne s’agissait que d’une mission d’« enquête ».
Mais ceux qui abordaient les missions avec cet état d’esprit finissaient souvent par avoir des ennuis.
Je résolus de ne pas baisser ma garde.
« L’Empire a probablement confié ça à la guilde en se disant qu’il s’en occuperait lui-même si la situation empirait. »
« Je le pense aussi. »
Quelles que soient les intentions de l’Empire, enquêter sur une terre érodée avait aussi de l’importance pour Tello.
« Au fait, je ne t’avais jamais vu porter ce bracelet. »
« Oh, c’est un cadeau que le maître de la tour m’a prêté… »
On aurait dit qu’après mon départ, Glefild et Eidon avaient eu une conversation agréable.
Je jetai un coup d’œil au bracelet d’Eidon.
Les artefacts qui renforçaient les attributs élémentaires étaient rares ; il était évident que Glefild tenait beaucoup à Eidon.
Nous prîmes alors la direction de la zone érodée.
* * *
Nous arrivâmes près de la forêt où l’érosion s’était produite.
À partir d’un certain point, je n’eus même plus besoin de la carte de la guilde pour la trouver.
L’énergie démoniaque, dense, était visible à l’œil nu.
Debout à l’orée de la forêt, je demandai à Eidon :
« Es-tu déjà allé à Myeolji, Eidon ? »
« Non, jamais. Je suis à Ostrum depuis ma Cérémonie de la majorité et, même après avoir rejoint Tello, je me suis surtout chargé de surveiller l’Empire. »
Moi non plus, je n’avais visité Myeolji que dans le jeu, jamais dans la réalité.
Mais, même de loin, je le voyais.
Cette forêt était devenue un véritable enfer.
En l’absence de vent, les branches noircies oscillaient d’elles-mêmes.
À chaque mouvement, des feuilles et des fruits pourrissants tombaient en dégageant une puanteur infecte.
Dans la forêt obscure, des ombres inquiétantes vacillaient.
J’avais beau m’être préparé, un malaise inexplicable me gagnait.
« Les Corbeaux sont impressionnants, pas vrai ? »
« Oui. Myeolji doit être bien pire que ça. »
Eidon et moi contemplâmes la forêt en silence pendant un moment.
De l’intérieur nous parvenaient les grondements de bêtes démoniaques.
« Nous sommes venus jusqu’ici. Entrons. »
« D’accord. »
Dans certaines histoires, les héros s’avançaient sans peur dans des paysages infernaux.
Peut-être parce que nous n’étions pas des héros, il nous était difficile de cacher notre peur.
La zone érodée était bien plus sinistre que je ne l’avais imaginé.
Pourtant, nous y entrâmes.
Même si nous n’étions pas des héros, nous avions un travail à faire.
* * *
L’intérieur de la forêt était plongé dans une épaisse obscurité.
Des champignons poussant sur les troncs diffusaient une lueur pâle, mais il nous fallait davantage de lumière pour y voir correctement.
Je tirai du mana de mon corps et m’en servis comme d’une lanterne pour avancer lentement.
Les arbres étaient tordus de façon grotesque.
Certains nous clignaient des yeux.
Quand Eidon lança des éclats de glace pour leur crever les yeux, les arbres poussèrent des cris.
Des lianes jaillirent soudain vers nos chevilles.
Je les tranchai avec la Branche de l'Arbre-Monde.
En les coupant, je ne retrouvai pas l’humidité habituelle du bois.
Les lianes sectionnées s’effritèrent dans un craquement sec.
Eidon ramassa les lianes et d’autres échantillons dans une sacoche qu’il avait apportée.
Bientôt, différentes sortes de bêtes démoniaques se mirent à déferler.
Nous connaissions certaines d’entre elles, mais elles étaient, dans l’ensemble, plus puissantes que celles que nous avions affrontées à l’extérieur.
« Ces créatures n’ont pas pu apparaître naturellement. »
« Tu as raison. Quelqu’un a dû volontairement éroder cette terre à l’aide d’énergie démoniaque. »
« Qui ferait une chose pareille ? Des démons ? »
« Découvrir ça semble être la clé de cette enquête. »
Avant que nous arrivions sur la zone érodée, j’avais expliqué à Eidon les théories de Luphtel ; il avait donc déjà quelques notions sur l’érosion.
Nous eûmes la plupart de cette conversation en plein combat.
Après être entrés dans la zone érodée, nous n’avions pas eu une seconde de répit.
Nous devions repousser sans cesse les vagues interminables de bêtes démoniaques.
« Nous n’avons encore rien trouvé. On va aller plus loin ? »
« … »
Eidon ne répondit pas tout de suite.
Ses cheveux, d’habitude soigneusement plaqués en arrière, étaient en grand désordre.
Il prit la parole avec difficulté.
« … Est-il possible que nous poursuivions l’enquête tous les deux ? Réponds-moi franchement. »
À vrai dire, Eidon avait l’air plus épuisé que moi.
Il devait être bien plus fatigué qu’il ne le laissait paraître.
Les mages ne pouvaient pas déployer toute leur puissance à Myeolji.
Les grands mages de l’Expédition d’Adjak, à l’exception de Luphtel, avaient tous péri à cause de l’environnement de Myeolji.
C’était probablement parce que l’énergie démoniaque qui saturait Myeolji perturbait le mana libéré vers l’extérieur.
Eidon, qui était d’un rang supérieur au mien, était arrivé jusque-là, mais poursuivre semblait trop difficile.
« Je comprends. Retirons-nous pour le moment. »
Nous avions déjà atteint l’objectif principal : enquêter sur la zone érodée.
Nous avions aussi trouvé les corps de quelques membres de la guilde qui nous avaient précédés ; mieux valait donc ne pas prendre de risques supplémentaires.
Alors qu’Eidon et moi nous apprêtions à quitter la zone érodée, nous entendîmes un bruit.
Des pas lourds résonnaient dans la forêt.
Inquiets, nous pointâmes nos armes vers leur origine.
Alors, quelqu’un apparut, traversant ce paysage infernal.