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Quand j’interrogeai Labella sur l’augmentation de la densité du mana et de l’énergie démoniaque, elle me répondit par une question sur l’intérêt que je portais au nouveau Roi démon.
Je fus surpris, mais n’en laissai rien paraître.
Labella était à la fois la directrice du département de recherche magique et une princesse impériale.
La famille Adjak n’avait appris certaines informations que par l’intermédiaire de Derix, mais il n’était pas étonnant que Labella les connaisse elle aussi.
Cependant, la voir évoquer le Roi démon sans détour me prit au dépourvu.
Avec le recul, ma longue entrée en matière pour m’adresser à une membre de la famille royale me parut bien maladroite.
« Oui, c’est exact. J’ai commencé à m’y intéresser en apprenant que l’énergie démoniaque était du mana primordial. Je voudrais aussi en savoir davantage afin de vaincre le nouveau Roi démon. »
Je ne cachais plus mes intentions.
Je plantai mon regard dans les yeux sombres de Labella et exposai clairement mon objectif.
Elle m’avait dit de lui poser directement mes questions.
Labella se leva et se dirigea vers une bibliothèque qui occupait tout un mur de son bureau.
Sans hésiter, elle en tira plusieurs livres.
Un, deux, trois, quatre.
Elle choisit chaque ouvrage sur une étagère différente, comme si elle savait exactement où les trouver parmi les innombrables volumes.
« Dans Les Origines de l’énergie démoniaque, de Luphtel Atob, vous trouverez des recherches sur l’énergie démoniaque. »
Luphtel Atob ?
J’écarquillai les yeux.
Il faisait partie des cinq derniers survivants de l’Expédition d’Adjak et était un grand mage.
À l’époque, Luphtel était mage de la cour impériale et avait rejoint l’expédition.
« Luphtel affirmait que “l’énergie démoniaque et le mana sont des concepts distincts, mais que seule une purification accrue du mana permet de surmonter l’énergie démoniaque”. »
Je hochai la tête, tout ouïe.
Écrit par Luphtel à son retour de l’expédition, il y avait plus de trois cents ans, le livre regorgeait d’hypothèses toujours justes à ce jour.
Les membres de l’expédition pouvaient combattre les démons, mais seul Adjak était capable de frapper le Roi démon.
Luphtel attribuait cela à la densité du mana d’Adjak.
Les livres suivants étaient eux aussi de Luphtel.
À son retour, il avait consacré sa vie à l’étude de l’énergie démoniaque.
Il était ainsi parvenu à l’analyser dans une certaine mesure.
Luphtel avait également distingué l’énergie démoniaque des démons affrontés lors de l’expédition de celle qui formait le Dôme.
Avant l’expédition, l’énergie démoniaque était une force immuable.
Le rang d’un démon dépendait de la quantité d’énergie démoniaque que lui accordait le Roi démon.
Mais après l’expédition, la nature de cette énergie avait changé.
Le Dôme qui entourait Myeolji était constitué d’énergie démoniaque, mais celle-ci possédait des propriétés différentes.
Luphtel attribuait ce changement à la naissance d’un nouveau Roi démon.
Sans une influence assez puissante pour altérer l’énergie démoniaque, cette force primordiale, inchangée depuis les origines, n’aurait pas pu se transformer.
« D’après l’analyse de Luphtel, la nouvelle énergie démoniaque est inférieure à l’ancienne. Sans doute parce que le nouveau Roi démon est moins puissant que son prédécesseur. »
C’était une bonne nouvelle pour moi.
Décapiter le Roi démon en incarnant Adjak, même dans un jeu, avait été incroyablement difficile.
« Mais, chose étonnante, alors que l’énergie démoniaque originelle est restée inchangée pendant des milliers, voire des dizaines de milliers d’années, Luphtel a prouvé que la nouvelle évolue chaque jour et gagne en densité. »
Les informations que même Derix ignorait continuaient d’affluer.
J’écoutai attentivement Labella m’expliquer les propriétés de la nouvelle énergie démoniaque.
« J’aimerais en apprendre davantage sur les recherches de Luphtel concernant l’énergie démoniaque du Dôme. »
Labella parcourut les textes, me montra les passages importants et les compara à ses propres découvertes.
La nouvelle énergie démoniaque, issue de l’énergie originelle, évoluait.
Au fil des trois cents dernières années, sa densité avait progressivement augmenté.
L’humanité croyait que le Dôme entourant Myeolji avait inauguré une ère de paix.
Mais, en réalité, il avait donné aux démons le temps de se retrancher et d’évoluer.
À l’idée que l’énergie démoniaque continuait de se densifier, je sentis mon esprit s’assombrir.
Labella semblait partager ce sentiment.
« C’est pour cela que le Roi démon ne peut jamais être vaincu. Surmonter la source de notre mana est déjà assez difficile ; et voilà que le nouveau Roi démon et ses partisans deviennent toujours plus puissants. »
déclara Labella.
Mais cette fois, elle se trompait.
Adjak avait surpassé l’énergie démoniaque d’un Roi démon qui vivait depuis l’Ère mythique, puis lui avait tranché la tête.
Peu importait à quel point l’énergie démoniaque du nouveau Roi démon évoluait : mieux valait se préparer à la surmonter que baisser les bras.
« Non, nous pouvons même vaincre le nouveau Roi démon. Il est temps d’en finir pour de bon, afin qu’aucune nouvelle génération ne voie le jour. »
Je m’exprimai avec conviction.
Pour la première fois depuis notre rencontre, Labella sourit.
« Ha ha, peut-être. »
Elle porta légèrement la main à sa bouche en riant, puis ajouta d’un ton chargé de sens : « En tant que successeur d’Adjak, vous pourriez bien vaincre le Roi démon. »
Rien d’étonnant à cela.
Je ne pensais pas que Labella, qui savait tant de choses, ignorait la prophétie des démons.
Elle poursuivit sans marquer de pause.
« L’Empire s’intéresse aussi à vous, celui qui a hérité du pouvoir d’Adjak. »
« Vraiment ? Je n’en avais aucune idée. »
« On dirait pourtant que vous le saviez. Vous avez délibérément évité les endroits où s’étend l’influence de l’Empire. »
J’avais déjà perçu le fossé qui séparait Labella et moi en matière d’information.
Résolu à jouer cartes sur table, je lui répondis franchement :
« Je mentirais si je disais que je ne m’en étais pas rendu compte. Mais je sais aussi que je ne pourrai pas éternellement m’opposer à l’Empire. »
Labella sourit de nouveau, puis me fit une proposition à mots couverts.
« Polarin, envisageriez-vous de prêter allégeance à l’Empire ? »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« Rien de plus, rien de moins que lui jurer fidélité. Si vous promettez de consacrer toute votre personne à l’Empire, il vous accueillera à bras ouverts. »
« … Je suis citoyen de l’Empire depuis ma naissance. »
« Non. La famille Adjak vit sur le territoire impérial, mais elle n’a jamais accepté la main tendue par l’Empire. »
Le ton de Labella se refroidit, comme si la chaleur dont elle avait fait preuve jusque-là n’avait jamais existé.
Impossible de savoir si elle s’adressait à moi en tant que directrice du département de recherche ou en tant que quatrième princesse.
« Une simple parole suffira. Prêtez-nous allégeance. L’Empire vous fournira tout ce qu’il vous faut : des informations sur l’énergie démoniaque, un entraînement à la magie, de l’équipement… Si vous le souhaitez, nous ouvrirons même le trésor impérial. »
Sa voix était empreinte d’autorité, et chacun de ses mots portait la dignité d’une grande mage.
« Peu importe le soutien que vous apporte la famille Adjak, il ne pourra jamais rivaliser avec celui de l’Empire. Vous le savez, n’est-ce pas ? »
À vrai dire, la proposition était tentante.
J’avais vécu dans les régions autonomes les plus reculées et la famille ne m’avait pas beaucoup aidé.
Quel soutien avais-je reçu, au juste ?
J’avais dû me battre pour survivre jusqu’à la Cérémonie de la majorité.
Mais des visages me revinrent à l’esprit.
Eidon, qui m’attendait à l’auberge ; Kiyot, Siriel, Keldric, Nofen, maître Tayon, maître Hike.
Le soutien matériel de la famille avait été maigre, mais j’avais rencontré bien des gens dignes de confiance.
« Alors, qu’en dites-vous ? Prêterez-vous allégeance à l’Empire ? Si vous acceptez, vous obtiendrez ce que vous désirez. »
Je me raidis et soutins le regard de Labella.
Le léger sourire qui flottait sur ses lèvres avait disparu.
Elle avait d’ordinaire le visage impassible, mais son expression, cette fois, m’inspirait un malaise inexplicable.
Je répondis sans hésiter :
« Je suis désolé, mais il me serait difficile de prêter allégeance à l’Empire. »
Au-delà de raisons sentimentales, comme le fait de ne pas vouloir trahir ma famille, quelque chose me paraissait suspect.
Ce monde recelait des mystères que je ne comprenais pas encore.
Une promesse verbale faite à la légère pouvait m’engager d’une manière que je n’étais pas en mesure de prévoir.
J’observai la réaction de Labella après mon refus.
« Très bien. Qu’il en soit ainsi. »
Elle accepta mon refus avec un calme surprenant et ne chercha pas à me faire changer d’avis.
« Cette proposition venait-elle de vous en tant que princesse ? »
Labella hocha la tête et répondit : « Oui. J’ai quitté le palais, mais mes devoirs de princesse impériale ne disparaissent pas pour autant. »
« Mon refus aura-t-il des conséquences ? »
« Hmm… Peut-être. Pas entièrement, je suppose ? Ce n’est pas de mon ressort, alors je ne saurais vous le garantir. »
« … »
« Mais, en tant que directrice du département de recherche magique, je peux vous affirmer qu’ici, vous n’aurez pas de représailles. »
Cela me suffisait.
J’étais venu pour étudier l’énergie démoniaque, et grâce à Labella, je savais maintenant qu’il existait des ouvrages sur le sujet.
Je ne pouvais pas renoncer sans avoir acquis ces connaissances.
Mais pourquoi l’Empire montrait-il les crocs à la famille Adjak ?
Alors que Myeolji était instable, pourquoi l’Empire cherchait-il à attiser les tensions ?
Je ne comprenais pas.
« C’est tout ce qu’il me fallait. Merci. »
« Pourquoi ? Le département de recherche magique ne peut pas se permettre d’être en conflit avec le successeur d’Adjak. »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« Ce n’est pas un secret, alors je vais vous le dire. À votre avis, qui a fondé le département de recherche magique ? »
Je l’ignorais.
Mais, vu ce qu’elle m’avait dit au sujet de l’ami d’Adjak et ces livres, j’avais une idée.
« Luphtel Atob ? »
« Exactement. Luphtel n’est pas retourné dans sa tour de magie après l’expédition. Il a fondé le département de recherche et s’est consacré à l’étude, principalement à celle de l’énergie démoniaque. »
« Je vois… »
« La personne qui dirige le département hérite de la volonté de Luphtel et poursuit ses recherches. Autrement dit, je suis en quelque sorte son successeur. »
Pourtant, d’après mes souvenirs, Luphtel et Adjak n’étaient pas si proches.
Le mage qui avait été le confident d’Adjak durant leur long voyage venait de la Tour de la Foudre et n’était pas revenu vivant de Myeolji.
Sans se douter de cela, Labella me tendit la main.
« Nous allons bien nous entendre, n’est-ce pas ? En tant que successeurs de grands héros. »
Elle sourit en me tendant la main.
Quelle qu’ait été la vérité à l’époque d’Adjak, cela n’avait pas d’importance.
Puisque tous ceux qui devaient le savoir me reconnaissaient comme le successeur d’Adjak, autant en tirer parti.
Je tendis la main et serrai la sienne.
Ravie de cette poignée de main, Labella sourit.
Bien que j’aie refusé la proposition de l’Empire, je me sentais plus proche d’elle.
« Mais la famille Adjak n’a plus beaucoup de temps. »
« Plus beaucoup de temps ? »
« L’Empire a décidé d’unifier à nouveau l’humanité. »
L’unification de l’humanité par l’Empire.
Cela s’était produit mille ans auparavant.
Au cours d’une grande guerre, l’Empire avait conquis tous les pays voisins pour les unifier.
« Vous voulez dire… qu’une guerre se prépare ? »
« Oui. L’Empire estime que le moment est venu d’unifier de nouveau l’humanité. »