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Agence impériale du renseignement.
Ses bureaux occupaient tout le deuxième étage d’une guilde située à la périphérie de la capitale impériale, un lieu animé où passaient chaque jour d’innombrables personnes.
Le bureau de l’Agence impériale du renseignement se trouvait en plein soleil, à un emplacement bien en vue ; pourtant, les habitants de la capitale connaissaient à peine son existence.
Sur l’escalier menant au deuxième étage, un cercle magique scintillant était gravé dans la pierre. Il était imprégné d’un sort qui brouillait la perception humaine.
Sans le mana d’un agent autorisé, impossible non seulement d’accéder à l’étage, mais même de remarquer qu’il existait.
L’intérieur, orné de décorations majestueuses et de piliers de marbre, respirait la grandeur.
Mais les innombrables livres et piles de documents éparpillés partout en ternissaient l’éclat.
Parmi les agents qui se frayaient un chemin dans le dédale de paperasse, un nom revenait sans cesse ces derniers temps.
« Le successeur d’Adjak est arrivé à Ostrum ? »
— Oui. Polarin Adjak loge actuellement dans une auberge affiliée à la Tour de magie de givre, à Ostrum.
« Vous avez confirmé l’identité de la personne qui l’accompagne, je présume ? »
— Oui ! Il s’agit d’Eidon Adjak, qui a brusquement quitté la Tour de magie de givre il y a sept ans.
Eidon Adjak.
À l’évocation de son nom, l’agent impérial fronça les sourcils.
« Eidon, le prodige de la Tour de magie de givre… Depuis son retour dans la famille Adjak, il s’était fait discret. Qu’est-ce qu’il mijotait, maintenant ? »
— Vu le moment choisi, il aide probablement Polarin Adjak à préparer l’examen d’entrée.
« L’examen d’entrée, hein. Y a-t-il moyen d’intervenir ? »
— Ça va être difficile. Les gens de la tour de magie sont réputés pour être…
Grincement.
Alors que les agents poursuivaient leurs rapports, la porte du bureau du directeur adjoint s’ouvrit.
Tous les agents interrompirent leur travail et saluèrent l’homme qui se tenait dans l’embrasure.
Le directeur adjoint leur rendit leur salut d’un geste digne, puis prit la parole.
« Je m’occuperai de prendre contact avec la tour de magie. Ne vous inquiétez pas et poursuivez comme prévu. »
— Oui, monsieur ! Merci !
La promesse du directeur adjoint illumina le visage des agents.
« Vous avez entendu le directeur adjoint ! Le recrutement est notre priorité absolue. Faites-le passer dans notre camp par tous les moyens ! »
— Oui, monsieur !
Depuis peu, l’Empire manœuvrait pour rassembler de nouveau toute l’humanité sous sa bannière.
Il fut un temps où l’Empire avait été le pilier de l’humanité, mais son influence avait récemment décliné.
Les royaumes des marches lui témoignaient un respect de façade tout en lui désobéissant en sous-main, et même sur le territoire impérial, certains groupes échappaient à son contrôle.
Parmi eux figurait la famille Adjak, un clan insolent qui vénérait son ancêtre davantage que l’Empereur.
L’Empire aurait pu écraser la famille Adjak par la force s’il l’avait voulu, mais cela lui aurait coûté cher.
Dès l’enfance, les membres de la famille Adjak s’entraînaient pour devenir des héros à l’image de leur ancêtre.
En outre, nombreux étaient ceux qui, en dehors de la famille, vénéraient Adjak comme un héros.
Les soumettre par la force aurait à coup sûr provoqué un tollé.
L’Empire faisait donc lentement pression sur la famille Adjak pour la plier à sa volonté, mais les événements récents avaient changé la donne.
La prophétie des démons avait fait de Polarin Adjak, qui en était au centre, un personnage d’importance.
Bénéficiaire de la Recommandation spéciale de Hike, premier de la Cérémonie de la majorité, il avait une immense valeur symbolique et était l’héritier d’un héros.
L’Agence du renseignement s’était donné pour priorité d’empêcher Polarin de tomber entre les mains des démons, tout en réorientant sa stratégie pour le rallier à l’Empire.
Heureusement, Polarin ne semblait pas particulièrement loyal envers sa famille.
Alors qu’il aurait pu prétendre à des postes de haut rang, il s’était glissé dans les rangs discrets de l’Agence du renseignement.
Bien que l’Agence impériale du renseignement jouît d’un statut élevé, le service de renseignement de la famille Adjak était moins prestigieux.
Depuis son arrivée, Polarin n’avait guère fait parler de lui ; il était donc difficile de suivre ses mouvements.
S’ils tiraient parti de la situation, ils pourraient diviser la famille Adjak et la placer sous le contrôle impérial.
« Préparez immédiatement le plan pour recruter Polarin Adjak ! »
— Oui !
Une ardeur nouvelle embrasa les bureaux de l’Agence impériale du renseignement.
* * *
J’étais fier de ma maîtrise du mana.
Et pour cause : grâce à mon Cœur de dragon, j’avais atteint le premier rang et senti le mana dès ma naissance.
Depuis, j’infusais constamment du mana dans mon cœur pour l’empêcher de me déchirer de l’intérieur.
Même pendant mon sommeil, je ne me relâchais jamais complètement et gérais mon mana avec précaution. Comment aurais-je pu ne pas être doué ?
Mais ma façon de manier le mana n’avait rien à voir avec celle des mages.
« L’important, c’est de libérer le mana lentement. »
« Oui, je vais réessayer. »
Eidon était un bon professeur.
Les plateaux de sable qu’il s’était procurés étaient identiques à ceux de l’examen d’entrée.
Il avait préparé tout le matériel nécessaire pour m’aider à réussir.
Malgré mes progrès lents, il ne s’impatientait jamais. Il répétait patiemment ses consignes et m’apprenait à maîtriser mon mana.
« Tu as une quantité phénoménale de mana. Peut-être même davantage que certains maîtres de tour. C’est là le problème : ça devient un poison. »
« Je vais réessayer. »
« Quand tu libères ton mana, imagine un minuscule trou au bout de ton doigt et laisse-le s’écouler goutte à goutte. »
Malgré les conseils d’Eidon, j’avais du mal à contrôler mon mana avec finesse.
Comme il l’avait dit, mon Cœur de dragon me fournissait davantage de mana qu’à la plupart des gens.
En repensant à mes combats passés, je m’étais toujours battu en déversant d’immenses quantités de mana ou en en enveloppant mon corps.
Lors de la première épreuve de la Cérémonie de la majorité, quand il avait fallu briser le Cristal de dragon, j’avais conseillé à mes alliés de circonstance de façonner leur mana en clou et de l’enfoncer dans le cristal.
Moi, je n’en avais pas eu besoin : je l’avais pulvérisé à coups de mana.
Faire couler un filet d’eau d’un ruisseau endigué était facile, mais ouvrir une digue qui retenait un océan, c’était une autre affaire.
Avec délicatesse. Encore plus délicatement. Imagine faire passer le mana par un minuscule trou.
Je repassai les enseignements d’Eidon dans ma tête et tentai de nouveau de libérer mon mana.
Fouuu.
Le sable magique fut encore trempé.
Combien de fois avais-je recommencé ? À force de me concentrer, de la sueur perlait sur mon front.
« Vous pouvez me réexpliquer une fois de plus ? »
C’était à Eidon de remettre le sable en état.
Il prit le plateau, égalisa le sable et le reposa devant moi.
Alors que je m’apprêtais à recommencer, il m’arrêta.
« Allons prendre l’air. »
Quand Eidon ouvrit la porte, un courant d’air du couloir s’engouffra dans la chambre.
Ce n’est qu’alors que je me rendis compte à quel point l’air de l’auberge était devenu étouffant.
Je jetai un coup d’œil au plateau de sable, poussai un soupir et suivis Eidon dehors.
* * *
Eidon enseignait à Polarin avec le plus grand sérieux.
Polarin ne progressait pas beaucoup, mais cela n’avait aucune importance.
Eidon était convaincu qu’il finirait par y arriver.
Pourtant, une question le taraudait.
Polarin avait des capacités exceptionnelles et des éclairs de génie.
Ce n’était pas seulement son incapacité à tracer des formes simples sur un plateau de sable qui intriguait Eidon.
Pourquoi est-ce que je m’investis autant ?
Eidon savait qu’il n’était pas sociable.
Nofen avait dit qu’il était « gentil pour un mage », mais c’était uniquement par comparaison avec les autres mages.
Nofen avait ses manies, mais Eidon était encore moins doué que lui pour les relations sociales.
Même son subordonné enjoué, Keldric, était visiblement intimidé par lui.
Pourtant, son attitude envers Polarin lui paraissait étrange, même à lui.
Il avait une idée de la raison pour laquelle il s’investissait tant.
Aider Polarin et ses alliés lui vaudrait les faveurs d’Agamben, le chef de Tello, et lui ouvrirait la voie vers un poste plus élevé au sein de l’organisation.
C’était l’explication la plus évidente.
Mais Eidon, en tant que mage, savait instinctivement que ce n’était pas toute la vérité.
Aidait-il Polarin par ambition ? Pour réussir ?
Vraiment ?
Il n’avait pas l’impression que ce soit la seule raison.
Il y avait quelque chose chez Polarin qui attirait les gens.
Le problème ne venait pas d’Eidon : Polarin était spécial. C’était ce qu’il pensait.
Eidon emmena Polarin dans une taverne située devant la Tour de magie de givre.
En journée, l’établissement servait du café et des en-cas légers et était fréquenté par les mages de la Tour de magie de givre.
Ce jour-là, plusieurs mages de haut rang, dotés d’au moins trois pétales, s’y étaient réunis.
Eidon les avait invités pour leur présenter Polarin.
« Salutations. Je m’appelle Polarin Adjak et je suis venu passer l’examen d’entrée. J’apprends beaucoup auprès de maître Eidon. »
« Et alors ? Vous demandez une faveur ? Vous voulez un poste de balayeur à la Tour de magie de givre si vous échouez ? »
« Ha ha, non. Je réussirai l’examen par mes propres moyens. Je me suis simplement dit qu’il serait bon de me présenter. »
Les mages ne s’intéressaient guère à Polarin et trouvaient cette réunion fastidieuse.
Sans Eidon, ils ne se seraient pas déplacés.
Parler à un novice qui n’avait même pas encore passé l’examen était une perte de temps.
Mais Polarin ne se laissa pas démonter. Avec calme, il salua les mages un à un.
« Oh… d’accord. Bonne chance. Si vous êtes l’élève de maître Eidon, vous devriez vous en sortir. »
Les mages marmonnèrent, mais Eidon le savait.
Pour des mages, c’était une réaction plutôt correcte.
Polarin avait beau le nier, Eidon l’avait amené à la Tour de magie de givre pour lui assurer une place.
Une fois admis, son talent ne manquerait pas de se révéler.
Mais Polarin rejetait catégoriquement toute faveur, et Eidon ne pouvait pas faire grand-chose de plus.
Tous deux regagnèrent l’auberge sans résultat notable.
Alors qu’Eidon, l’esprit en désordre, se dirigeait vers sa chambre, Polarin s’inclina et dit :
« Merci, maître Eidon. Grâce à vous, j’ai pris l’air et noué de nouvelles relations. »
« Toi… tu ne dis pas ça juste pour être poli, au moins ? »
« Bien sûr que non. Je le pense vraiment. »
« Tu es le genre de gars que j’adorerais disséquer. »
Eidon porta les doigts à son front et exprima une idée qu’il retournait dans sa tête depuis un moment.
« Libérer le mana avec finesse, c’est la base de la magie. Mais si cette méthode ne te convient pas… »
Gêné par le regard rayonnant de Polarin, Eidon détourna les yeux.
« Trouve une méthode qui te convienne. Il te reste encore quelques jours avant l’examen. »
« Merci. J’y réfléchirai aussi ! »
« Bon, ça suffit pour aujourd’hui. Va te reposer. Je reviendrai voir comment tu vas demain. »
« Oui ! »
Polarin répondit avec entrain, souhaita à Eidon de bien se reposer, puis regagna sa chambre.
Ouf.
Eidon poussa un profond soupir. Il s’inquiétait pour Polarin.
Ou peut-être que ce n’est pas si mal.
Dès que Polarin entrerait dans la tour de magie, il n’aurait plus une minute à lui.
Ceux qui réussissaient l’examen devaient jongler entre les corvées et l’apprentissage de la magie.
Même Eidon, malgré son talent considérable, avait mis des années à se faire une place à la Tour de magie de givre.
La plupart des candidats reçus finissaient épuisés par la charge de travail ou se réorientaient vers la recherche.
Vu l’attention que la famille portait à Polarin, il serait peut-être préférable qu’il reste auprès des Adjak pour renforcer ses capacités plutôt que d’entrer dans la tour de magie.
Une formidable vague de mana émana de la chambre de Polarin.
Je lui ai dit de se reposer, pas de s’entraîner…
Eidon claqua la langue et regagna sa chambre.
Mais l’immense flux de mana, assez puissant pour faire trembler l’auberge, se poursuivit jusque tard dans la nuit.