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Eidon décida de m’escorter lui-même jusqu’à la tour de magie.
Pendant ce temps, Keldric continuerait à traquer les démons avec l’équipe des Corbeaux.
« On vient à peine de se retrouver, et voilà qu’on se sépare ! Quel dommage. »
« …Siriel, prends ton mal en patience. Nous sommes en mission avec Polarin. »
Blaze n’avait pas besoin de le dire : sa réticence était palpable.
Je ressentais la même chose.
Mais j’avais beaucoup à faire, et mon emploi du temps ne ferait que se charger davantage.
J’étais reconnaissant qu’ils comprennent tous.
« Alors, la vie de Corbeau, ça se passe comment ? Ça m’a toujours intrigué. »
« Ne m’en parle même pas ! Se battre contre des bêtes du matin au soir, c’est le chaos ! »
« …On se bat jusqu’à en être écœuré. »
« Ne parle pas des Corbeaux comme ça. »
Je voulais profiter au mieux du temps que nous avions ensemble. Nous veillâmes toute la nuit à nous raconter tout ce que nous avions manqué.
* * *
Le lendemain matin, Eidon me demanda, incrédule :
« Vous n’avez vraiment pas fermé l’œil ? »
« Haha, on avait beaucoup de choses à se raconter, après tout ce temps. »
« Les Corbeaux ont l’habitude de passer des nuits blanches, mais ce n’est pas ton cas. »
À ces reproches inquiets d’Eidon, Blaze, à moitié endormi, lui lança un regard noir et répliqua : « Senior, ne parle pas des Corbeaux comme ça. »
« Bon sang… Enfin, il faut prévenir Nofen. »
« Je l’ai déjà fait. Mon supérieur a donné son accord aussi. »
« Tu n’as pas traîné. »
Au lieu de s’inquiéter, Nofen m’envoya des encouragements.
Ostrum n’était pas loin de la capitale impériale.
Je craignais que Nofen, méfiant envers l’Empire, ne s’y oppose, mais il donna son accord avec une facilité surprenante.
— Ostrum, ça me va ! Les tours de magie sont intouchables, même pour la Famille impériale. Les mages ne craignent rien en ce monde.
Quels genres d’individus étaient ces mages, pour ne même pas craindre la Famille impériale ? La question me trotta dans la tête.
Parmi les cinq derniers compagnons de l’Expédition d’Adjak se trouvait un grand mage, imprévisible, mais pas déraisonnable.
Eidon lui-même était un peu irascible, mais il savait communiquer.
— Tu dois savoir qu’Eidon-nim est parmi les mages les plus sociables !
L’avertissement de Nofen, qu’il ajouta juste avant de mettre fin à notre communication, me resta en tête.
Il veillait toujours sur ses subordonnés.
« Tu ne dormiras presque pas à la tour de magie. Tu aurais dû te reposer avant. »
« Oui, je me reposerai bien avant l’examen d’entrée. »
« Je ne suis pas sûr que tu en aies le temps. »
Depuis qu’il avait accepté de m’aider à intégrer la tour de magie, Eidon n’arrêtait pas de me faire la leçon.
Je le laissai parler.
« Heureusement, l’examen d’entrée ordinaire aura lieu dans deux semaines. Nous partons aujourd’hui, alors prépare-toi. »
« Oui, j’ai compris. »
Keldric, qui somnolait, s’était redressé d’un bond à l’apparition d’Eidon. Il m’adressa un sourire gêné.
« Keldric, tu devras chercher des indices pendant mon absence. »
« Oui ! Compris ! »
Alors que je prenais mon sac pour partir, Eidon claqua la langue.
Ce type… est censé être l’un des mages les plus sympathiques ?
Un frisson me parcourut.
* * *
Kiyot réconforta Siriel, qui avait les yeux légèrement rougis. Keldric et Blaze me saluèrent de la main, l’air quelque peu soulagé.
Je fis mes adieux provisoires à l’alliance Tello-Corbeaux, en leur promettant que nous nous reverrions bientôt.
Avant de partir, je m’entretins brièvement avec Arandir.
« Tu ne viens vraiment pas avec nous ? »
— Il y a trop d’humains. Je n’aime pas ça. Appelle-moi si tu es en danger.
« Ta présence me rassurerait. Ostrum est loin ; tu peux nous y rejoindre ? »
— Je passerai par le Royaume des esprits et ressortirai là-bas.
Les longues oreilles d’Arandir frémirent, comme si la simple idée d’être entouré d’humains l’agaçait.
Je trouvais ça étrangement mignon, mais je ne le lui dis pas. Je savais qu’il était fier de sa dignité d’esprit de haut rang.
« Alors, aide-nous aussi à traquer les démons. J’en ai parlé à Derix, demande-lui si tu as besoin de quoi que ce soit. »
— Ça marche. Il y a un endroit suspect où des esprits de rang inférieur ne cessent de disparaître.
« Je compte sur toi. »
Sur ces mots, je franchis le portail qu’Eidon avait créé.
Fwoom.
J’arrivai instantanément à Ostrum.
Alors que je luttais contre la nausée provoquée par le portail, Eidon, qui venait de me rejoindre, me demanda :
« Tu es habitué aux flux de mana créés par les portails ? Pour devenir mage, il faut tout percevoir à travers un prisme magique. Ce n’est qu’ainsi que… »
Eidon continua ses explications, mais je ne l’écoutais presque pas.
J’étais captivé par ce paysage inconnu.
Des tours, innombrables, s’élevaient aussi haut que les gratte-ciel modernes. Les rues fourmillaient de vie.
Des orbes multicolores flottaient dans les airs et répandaient une lumière éclatante, tandis que des mages en robe faisaient apparaître avec grâce des feux d’artifice d’un geste élégant.
Des boutiques bordaient les rues et exposaient des objets mystiques. Je me laissai emporter par cette atmosphère enchanteresse et animée.
Une femme en cape rouge m’attrapa alors la main, un grand sourire aux lèvres.
« Jeune homme ! Tu viens passer l’examen d’entrée ? Achète donc ceci ! C’est un artefact qui aide à maîtriser le mana… »
« Circulez. »
Je sursautai lorsqu’Eidon rabroua sèchement la marchande, pourtant si avenante.
Une broche ornée de trois feuilles était épinglée sur sa poitrine. Il frotta son pouce contre son index, et une fleur de glace s’épanouit au-dessus de la broche.
« Oh, vous venez de la Tour de magie de givre ! Je vais vous laisser. »
Malgré l’impolitesse d’Eidon, la femme resta courtoise.
Je le regardai, interloqué, et il lâcha d’un ton agacé :
« Ce sont tous des escrocs. Ils s’en prennent aux gens qui viennent passer l’examen d’entrée. »
« Ce n’était pas une mage ? »
« Tu crois que tous ceux qui portent une cape et un bâton sont des mages ? Écoute bien. À Ostrum, méfie-toi de tous ceux qui sourient. »
« Pourquoi ? »
« Les mages des tours de magie ne sourient pas. Ils n’ont pas l’énergie pour ça. Ou alors, ils sont cinglés. »
Ma peur de la tour de magie commença à grandir.
« S’ils sourient, c’est qu’ils sont fous ou qu’ils essaient de t’arnaquer. N’oublie pas ça. »
« Oui, j’ai compris. »
Par la suite, plusieurs personnes qui s’approchèrent pour nous proposer leurs services détalèrent en apercevant la broche à la fleur de glace d’Eidon.
« Cette broche suffit à les faire reculer. »
« Évidemment. Les escrocs n’oseraient pas s’approcher d’un mage comme moi. Surtout avec trois pétales. »
Eidon m’expliqua la hiérarchie de la Tour de magie de givre.
Une pétale était réservée aux apprentis mages, deux aux mages confirmés, et trois ou plus indiquaient que leur porteur occupait une fonction importante.
Seuls quelques-uns, dont le vice-maître de la tour, en avaient quatre.
Cinq pétales étaient réservées au maître de la tour.
Bien qu’Eidon eût quitté la Tour de magie de givre de bonne heure, il se vanta d’y avoir conservé une position solide.
« Tu dois être épuisé après cette nuit blanche. Allons dans une auberge affiliée à la Tour de magie de givre. »
Avant notre arrivée à Ostrum, Eidon avait parlé de la tour de magie avec dédain, mais à présent, il avançait d’un pas décidé.
Tandis qu’il marchait devant, plusieurs personnes souriantes s’approchèrent de moi.
Une sueur froide me coula dans le dos.
Je me frayai un chemin dans la foule pour rester près d’Eidon.
* * *
L’influence d’Eidon au sein de la Tour de magie de givre était bien réelle.
Bien qu’il n’eût pas prévenu l’auberge à l’avance, l’aubergiste accourut dès qu’il le vit et nous attribua les meilleures chambres.
En découvrant un lit moelleux pour la première fois depuis longtemps, j’envisageai de faire une petite sieste, car je m’étais peu reposé.
« Il existe deux façons d’entrer dans une tour de magie. Tu les connais ? »
Eidon jeta ses sacs dans sa chambre, puis vint dans la mienne et se mit à m’expliquer.
« Je vous serais reconnaissant de me les expliquer. »
Je m’efforçai d’ouvrir mes yeux ensommeillés pour lui répondre.
« Ceux qui savent utiliser la magie peuvent postuler auprès de n’importe quelle tour. Ça ne te concerne pas, pas vrai ? »
« Oui, je ne connais aucun sort. »
Comme je baissais un peu la tête, Eidon balaya mes inquiétudes d’un geste.
« Ce n’est pas grave. Seuls ceux qui naissent dans une famille de mages ou les gosses de riches instruits par des mages depuis l’enfance peuvent emprunter cette voie. »
Il ajouta une pointe de vantardise :
« Moi non plus, je ne connaissais pas la magie, mais j’ai réussi à entrer. Et je me suis fait une sacrée réputation à la Tour de magie de givre. Tu veux connaître la deuxième méthode ? »
« Oui. »
« Passer l’examen. Il n’y a pas beaucoup de restrictions. N’importe qui ayant atteint le Troisième Rang peut tenter sa chance. Tu es déjà du Troisième Rang, alors ça ne posera pas de problème. »
« Oui, c’est exact. »
Heureusement, il me suffisait d’acquiescer pour qu’Eidon poursuive.
Encore un examen, tout de même.
Comme sur Terre, les examens existaient aussi dans ce monde.
La Cérémonie de la majorité était elle aussi une sorte d’épreuve.
« L’examen est facile. Si tu es du Troisième Rang et que tu maîtrises assez bien le mana, la plupart des candidats réussissent. »
Eidon sortit quelques plaques de son sac.
Elles étaient remplies d’une matière semblable à du sable, qui avait l’air d’avoir subi un traitement magique particulier.
Il rassembla du mana au bout des doigts et traça des formes dans le sable.
Un cercle, une étoile, un carré.
Des formes simples.
« Trace-les avec du mana. Si tu les reproduis à l’identique, tu réussis. C’est simple, non ? »
« Oui, c’est clair. »
« Ça ne devrait pas être trop difficile. »
Eidon parlait avec désinvolture, et j’étais persuadé que ce ne serait pas compliqué.
« Mais quel est le rapport entre tracer des formes avec du mana et la magie ? »
Les yeux d’Eidon s’illuminèrent. Après mes réponses peu enthousiastes, c’était la première fois que je lui posais une vraie question.
« La magie consiste fondamentalement à tracer un cercle magique avec du mana. L’examen vérifie ta capacité à le contrôler finement et à dessiner. »
Son explication ne dissipa pas complètement mes doutes.
Dans le jeu, j’avais incarné des mages, et le compagnon mage d’Adjak n’utilisait pas de cercles magiques.
J’avais aussi combattu aux côtés d’Eidon, mais je ne l’avais jamais vu en tracer.
« Je vous ai vu utiliser la magie quelques fois, Eidon-nim, mais je ne crois pas vous avoir vu tracer un cercle magique. »
« Bien sûr que non. Je mémorise des cercles magiques entiers et libère instantanément le mana en leur donnant leur forme. »
Eidon claqua des doigts, et un cristal de glace apparut dans les airs. Je sentis le mana bouger un instant, mais je ne parvins pas à comprendre comment.
Voyant mon air stupéfait, Eidon sourit d’un air narquois.
Il m’avait dit que les mages souriants d’Ostrum étaient cinglés…
Il se mit à dessiner lentement un cercle magique dans les airs.
Le mana se déploya en une multitude de traits qui s’entrecroisaient. On aurait dit de simples lignes et courbes, mais le cercle achevé était complexe et magnifique, telle une œuvre d’art.
Fwoom.
Un cristal de glace s’éleva dans les airs.
J’étais stupéfait qu’un cercle aussi complexe fût nécessaire, même pour créer un petit cristal.
Je n’étais pas encore capable de reproduire un tel exploit.
Je baissai les yeux vers la plaque de sable devant moi.
Commençons par le cercle.
Comme Eidon, je posai le doigt sur la plaque et entrepris lentement d’y tracer un cercle avec du mana.
J’avais franchi d’innombrables obstacles grâce au mana.
Je savais m’en servir.
Et puis, j’avais mon Cœur de dragon.
Je me concentrai entièrement sur le bout de mon doigt et sentis le mana s’écouler depuis mon cœur.
Il me suffisait de tracer un cercle…
Fouh.
Un flot de mana blanc jaillit.
Au contact du mana, le sable spécialement traité changea de couleur, comme s’il était mouillé.
Mais j’avais libéré trop de mana, et toute la plaque fut imbibée.
En voyant ça, Eidon claqua la langue.
« Ça ne va pas être facile. »