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Eidon ne put dissimuler son étonnement en interrogeant les Corbeaux.
« Vous avez… démantelé seuls un atelier ? »
Blaze ôta son masque et répondit poliment.
« Oui. Nous nous sommes retrouvés mêlés à cette affaire sans l’avoir voulu… »
D’abord intimidé par la question sèche d’Eidon, Blaze aperçut Keldric derrière lui et écarquilla les yeux.
« N-non, ce n’est pas possible… Vous travaillez pour Tello ? »
« C’est exact. Je suis Eidon, mage de combat de Tello. Et lui… eh bien, vous le connaissez probablement. »
Eidon entreprit de présenter Keldric, mais s’interrompit en remarquant le sourire en coin qui faisait tressaillir les lèvres de son subordonné.
« Vous avez tous dix-huit ans… c’est bien ça ? »
Eidon avait du mal à y croire.
Les Corbeaux étaient des agents réputés.
Ceux qui survivaient longtemps parmi eux étaient célèbres pour leurs redoutables talents au combat.
Mais ceux-là n’étaient-ils pas du même âge que Keldric ? Ils ne pouvaient pas être Corbeaux depuis longtemps.
Leur chef, lui, semblait aguerri.
Il y a quelqu’un qu’on présente comme le successeur d’Adjak, et maintenant cette bande… Mais qu’est-ce que…
Toujours déconcerté, Eidon n’arrivait même pas à expliquer ce qu’il faisait là.
À cet instant, Keldric lui souffla discrètement :
« Eidon-nim, vous devriez peut-être leur expliquer pourquoi nous sommes ici. »
Discipliné au point de ne pas avoir besoin qu’on le reprenne, Keldric avait parlé à voix basse, mais avec fermeté.
Ce n’est qu’alors qu’Eidon reprit ses esprits.
Il s’éclaircit la gorge et poursuivit :
« Vous êtes bien les Corbeaux chargés de rejoindre Polarin Adjak ? »
« Oui ! C’est nous ! »
Bien qu’elle n’eût pas complètement baissé sa garde, même après avoir appris qu’ils venaient de Tello, Siriel eut les yeux qui brillèrent au nom de Polarin et répondit à Eidon.
« Qu’avez-vous appris au sujet du démon qui s’est échappé du Dôme ? »
Mais les trois répondirent d’un air sombre :
« Rien… pour l’instant. »
Ils avaient l’air d’avoir traversé bien des épreuves, et pourtant, ils n’avaient rien à présenter.
Eidon n’en fut pas déçu pour autant.
Ces jeunes avaient démantelé seuls l’atelier d’un mage noir, et il avait encore des leçons à leur transmettre.
« Eh bien, le renseignement, c’est notre spécialité. Alors, travaillons ensemble. »
Eidon parlait avec assurance.
Pourtant, les Corbeaux ne réagirent pas tout à fait comme il s’y attendait.
Ils semblaient… abattus.
Pour rompre le silence, Kiyot leva son bras massif et demanda :
« …Nous n’allons pas retrouver Polarin ? »
« Plus tard. Polarin recueille des renseignements de son côté pour le moment. Nous allons agir séparément, puis nous le rejoindrons. »
« …Ah. »
Eidon trouva leur accueil plutôt tiède pour des cadets recevant un membre aîné de leur clan.
* * *
Dans la clairière que Derix avait réaménagée, je profitai d’un rare moment de répit.
Arandir avait charrié des tas de terre pour bâtir un abri convenable, et la nourriture ne manquait pas.
Je commençai par échanger avec Nofen pour recueillir des renseignements sur les démons.
Mais, aussi expert fût-il en la matière, Nofen ne pouvait rivaliser avec Derix et, bientôt, je me retrouvai à lui faire la leçon sur les démons.
« Polarin-nim, vous êtes vraiment remarquable… »
« Non, c’est grâce à vos excellentes explications que j’ai appris tout cela, Nofen-nim. »
« Waouh… »
Pour autant, Nofen ne devint pas inutile.
Je ressentis le besoin d’approfondir mes connaissances sur le mana, et Nofen m’envoya des grimoires de la bibliothèque de Tello pour que je les étudie.
Quand la bibliothèque de Tello fut à court d’ouvrages, Nofen se rendit dans diverses régions autonomes pour en emprunter d’autres et me donner des cours.
Bien qu’il ne fût pas mage, Nofen avait une compréhension exceptionnelle et ses leçons m’étaient d’une aide précieuse.
Derix, lui aussi, s’acquittait diligemment de ses tâches.
« Polarin-nim, j’ai exploré le côté ouest de la clairière. »
« Tu as trouvé quelque chose ? »
« J’ai capturé un démon de bas rang qui se cachait dans les environs, mais il ne savait pas grand-chose. »
« Très bien. Continue à chercher les autres. »
« Je les trouverai, je vous le jure. »
Pour l’instant, j’avais chargé Derix de traquer deux démons :
celui qui s’était échappé du Dôme, et celui qui, sous l’apparence d’une prophétie, avait trompé Lukadi pour tenter de me tuer.
Mais les pistes étaient difficiles à trouver.
« Je repars. »
Derix inclina élégamment son chapeau en guise d’adieu. Je grimaçai et l’arrêtai.
« Garde ton chapeau. »
« Je n’ai pas honte de cette marque. »
« C’est juste que… ça me met mal à l’aise de la voir. »
Derix rabattit son chapeau sur son front, s’inclina et s’en alla.
L’empreinte de ma main sur son front n’avait pas complètement disparu.
Elle restait visible, comme un tatouage en forme de feuille d’érable blanche.
Je m’en voulais un peu, mais Derix agissait presque comme le prolongement de ma volonté.
Grâce à ça… c’est pratique.
* * *
Dans le calme de l’abri provisoire de la clairière, je suivais chaque jour la même routine.
Je me levais le matin, m’entraînais à l’épée, puis révisais les leçons sur le mana que Nofen m’avait enseignées.
Cette journée comptait beaucoup pour moi.
La coalition formée par Eidon, Keldric et les Corbeaux, qui traquait les démons de son côté, devait venir à la clairière.
J’avais croisé Eidon et Keldric de temps à autre, mais ce serait la première fois que je reverrais mes camarades devenus Corbeaux depuis la Cérémonie de la majorité.
Je me demandais à quel point ils avaient changé.
Et j’avais pris une autre résolution.
J’avais reconnu les limites des connaissances qu’on pouvait acquérir dans les livres seuls.
Quand je rencontrerais Eidon, ancien élève d’une tour des mages, je comptais lui demander comment y entrer.
Leur arrivée était imminente.
L’excitation me gagnait peu à peu.
« Polarin-nim, je m’en vais. »
« D’accord. Tu vas loin aujourd’hui ? »
« Je pense m’absenter au moins quelques jours. »
« Très bien, prends soin de toi. »
Par précaution, j’envoyai Derix loin d’ici. Il n’avait plus l’air d’un démon, mais expliquer sa présence à mes compagnons aurait été compliqué.
— Vraiment, un Roi démon, c’est autre chose. Vous déplacez les démons à votre guise.
« Je ne suis pas un Roi démon. »
Ces derniers temps, Arandir s’était mis à m’appeler Roi démon, sous prétexte que je lisais dans l’esprit des démons et les commandais comme s’ils étaient mes membres.
Je savais qu’il plaisantait, mais la scène devait tout de même paraître étrange aux yeux des autres.
— Je devrais me cacher, moi aussi ?
« Non, Arandir-nim, vous n’avez pas besoin de vous cacher. Contentez-vous d’agir comme d’habitude. »
— Comme d’habitude. Parfait.
Tout excité, Arandir s’enfonça dans le sol et fila au loin.
Il s’était découvert un nouveau passe-temps : tuer des bêtes dans les environs.
Il disait qu’il y avait ici des créatures bien plus intéressantes que dans le désert.
* * *
À midi, alors que le soleil brillait au-dessus de nos têtes, le silence qui avait suivi le départ d’Arandir ne dura guère.
Au milieu du bruissement des roseaux agités par le vent, des voix animées se rapprochèrent.
« C’est là que vit Polarin ? »
« Chef, espèce d’idiot ! Il ne fait qu’y séjourner temporairement ! »
« …Temporairement, mais il y vit quand même. »
Je sortis pour les accueillir.
« Oh ! Polarin ! »
« Ça fait longtemps… »
Siriel et Kiyot accoururent vers moi, tout excités. Keldric les suivit en souriant.
Blaze et Eidon, encore un peu gênés malgré nos fréquentes conversations par radio, s’approchèrent avec hésitation.
« Ça fait longtemps, tout le monde. »
« Comment tu vas ? »
« …Tu as un peu grandi. »
J’avais envie de rattraper le temps perdu, mais nous avions des affaires urgentes à régler.
Nous remîmes les conversations personnelles à plus tard et entrâmes dans le vif du sujet.
« Hein… J’ignorais qu’un nouveau Roi démon était né. »
Même Eidon en resta stupéfait.
Certains démons étaient toujours présents sur le continent et entretenaient secrètement des relations avec les humains, mais il était difficile de connaître leurs affaires internes.
Les renseignements que j’avais recueillis semblaient leur être d’une grande aide.
« Donc, pour l’instant, nous devons traquer deux démons. »
Je leur présentai les cibles que j’avais confiées à Derix.
Pendant que Derix recueillerait des renseignements auprès des démons cachés hors du Dôme, je suivrais les pistes à la manière des humains.
Tandis que nous hochions la tête pour confirmer nos objectifs, Keldric me demanda : « Chef ! Qu’allez-vous faire pendant que nous recueillerons des renseignements ? »
Il avait mis le doigt sur le problème.
À proprement parler, traquer les démons était ma mission.
Pourtant, je l’avais discrètement confiée à Derix et à la coalition des Corbeaux et de Tello.
« Je pense me rendre à Ostrum. »
« Hein ? »
« Ostrum… Ce n’est pas là que se trouvent les tours des mages ? »
Cette destination inattendue les laissa tous stupéfaits.
Mais Eidon fut le plus surpris de tous.
« Eidon-nim, pouvez-vous me parler des tours des mages ? »
Eidon prit un air inquiet.
« J’ignore ce que vous comptez faire dans une tour des mages, mais je ne vous le conseille pas. »
« Pourquoi donc ? »
« Elles sont plus fermées que vous ne le pensez. Si vous n’êtes pas mage, elles ne vous traiteront même pas comme un être humain. »
Je ne m’étais pas attendu à une réaction aussi négative de la part d’Eidon. Comme je ne parvenais pas à cacher ma surprise, il soupira.
« Soupir… Même si vous avez terminé premier à la Cérémonie de la majorité de la famille Adjak, ça ne signifie rien pour les mages. Ils ne daigneraient même pas jeter un regard aux membres de la famille impériale s’ils n’étaient pas mages. »
Ses paroles assombrirent le visage des autres.
Ils semblaient craindre que je ne rencontre des difficultés à Ostrum.
Mais, pour en apprendre davantage sur le mana, je devais être guidé par ceux qui le maîtrisaient le mieux.
« Personne ne naît mage, n’est-ce pas ? »
« En général, les aspirants mages suivent une formation dès l’enfance. Ensuite, ils passent les examens d’entrée de la tour. J’y suis entré tard, mais… »
Eidon poursuivit un moment ses explications, puis s’interrompit brusquement.
« Vous savez que beaucoup de gens vous observent ? »
« Comme ça, tout à coup ? Eh bien, j’en suis plus ou moins conscient. Vous m’avez toujours aidé, Eidon-nim. »
« Je ne m’intéressais pas à vous au départ. Arriver premier à la Cérémonie de la majorité, c’est impressionnant, mais chaque année, quelqu’un se distingue par un talent ou un autre. »
« … »
« Si les gens sont attirés par vous, ce n’est peut-être pas seulement à cause de vos origines. »
Eidon poussa un nouveau long soupir, puis reprit :
« À voir votre regard, vous avez déjà pris votre décision. Je vais vous expliquer comment rejoindre la tour des mages. Ce ne sera pas facile. »