Une recommandation spéciale.
L’autorité que le guide accordait à un seul participant à la Cérémonie de la majorité de l’année.
La recommandation spéciale donnait droit à un privilège : même en cas d’échec à la cérémonie, son bénéficiaire avait droit à une nouvelle chance.
Une sorte de joker.
Mais si je recevais cette recommandation spéciale, mon cas serait différent.
La Cérémonie de la majorité intégrée de la Région autonome d’Adjak était ouverte aux jeunes de dix-huit ans et plus.
À seulement quinze ans, je ne pouvais pas y participer par les voies normales.
Cependant, une recommandation spéciale me permettrait de prendre part à la cérémonie à mon âge actuel.
« La recommandation spéciale ne vous convient pas ? »
« Si, bien sûr. »
Comment aurait-il pu en être autrement ?
Depuis le début, j’étais déterminé à participer à la Cérémonie de la majorité de cette année.
Quel que soit le guide, j’avais l’intention d’obtenir la recommandation spéciale par tous les moyens.
« Si Tayon me la propose de lui-même, c’est le meilleur scénario. Mais recevoir la recommandation spéciale ne veut pas dire que je peux me réjouir sans réserve. »
La recommandation spéciale signifiait que le guide m’avait choisi comme candidat le plus prometteur de l’année.
Si quelqu’un comme moi, qui ne venait pas des régions autonomes à un chiffre, de la première à la neuvième, et ne bénéficiait pas de solides appuis, la décision ne manquerait pas d’attirer l’attention.
Bien sûr, Tayon était un héros des régions autonomes inférieures.
Certains comprendraient peut-être pourquoi il m’accordait, en tant que guide, cette prérogative exclusive.
« J’ai besoin d’un peu plus d’aide. »
« … »
Sans la moindre honte, je demandai à celui qui m’avait sauvé la vie d’ouvrir encore davantage sa bourse.
« Si je reçois votre recommandation spéciale, les régions autonomes à un chiffre vont forcément réagir. »
Tayon m’observa sans répondre.
Il n’existait pas dans le jeu, et il était donc difficile de cerner son caractère.
Mais, me fiant à son regard perçant, je poursuivis avec prudence :
« Comme vous le voyez, ma seule arme est cassée. »
Je montrai l’épée de bois posée près du lit.
« Mon père a raclé les fonds de tiroir pour me l’acheter. »
« … »
« Mon père est alité, alors je ne peux pas lui demander de m’en acheter une autre. Et… »
« Ça suffit. »
Tayon m’interrompit au beau milieu de mes longues explications.
« Je ne suis pas tout à fait étranger à l’attaque des Shabers contre toi et ton père. »
Il semblerait que la raison pour laquelle la meute de Shabers avait fui son habitat — et qui leur avait inspiré plus de peur que la Racine de Freya que je tenais — fût Tayon.
Il ôta son manteau et l’étala sur la table.
Quand il le frotta, des armes se mirent à en tomber.
Ce n’était pas un manteau ordinaire, mais plutôt un espace de stockage, à en juger par les apparences.
« Je vais t’offrir quelque chose. Tu veux quelque chose parmi tout ça ? »
Tayon me proposa même l’épée qu’il portait à la taille.
« Une épée en mithril ? Waouh, il y a plein de bonnes choses. »
Une épée en mithril, une lame à dents de scie, une épée à deux mains, une épée bâtarde.
Une grande variété d’armes reposait là, en abondance.
La plupart portaient des traces d’usure, mais étaient bien entretenues.
Leurs lames acérées étaient également recouvertes d’énergie démoniaque.
C’était parce que Tayon avait servi dans les Gardiens de Myeolji, les Corbeaux.
J’imaginai le nombre de bêtes qu’il avait dû abattre avec toutes ces épées.
Parmi elles se trouvait, curieusement, une épée de bois.
Elle ressortait peut-être parce qu’elle détonnait au milieu de ces lames menaçantes.
Mon regard se posa sur l’épée de bois.
Contrairement aux autres, elle ne portait aucune trace d’énergie démoniaque.
Je la pris en main.
À mon contact, le sourcil de Tayon, d’ordinaire impassible, tressaillit légèrement.
Mais je n’avais pas le temps de m’attarder sur sa réaction.
Mon Cœur de dragon se mit soudain à battre à tout rompre, déversant du mana dans l’épée.
Une aura blanche et tangible enveloppa la lame.
L’épée de bois trembla, comme si elle résonnait avec le mana du Cœur de dragon.
« C’est… »
Elle ne différait pas de l’épée de bois que Gerd m’avait offerte — non, c’était un modèle tout simple, qu’on trouvait facilement au terrain d’entraînement du village de Gullok.
Comparée aux autres épées, elle n’avait absolument rien de remarquable.
Je la tendis à Tayon et déclarai :
« Je prends celle-ci. »
* * *
« Lamel. »
« Oui ! »
« Gliez. »
« Oui ! C’est moi ! »
« Wilschrin ! »
« Ouais ! »
Le lendemain, vers midi.
Tayon appela sur la place les participants à la Cérémonie de la majorité.
Cela aurait dû avoir lieu la veille.
Certains se seraient peut-être étonnés de ce retard sans explication, mais personne ici n’osa le faire.
Dans les régions autonomes inférieures, Tayon avait une telle importance que nul n’aurait remis en question une affaire aussi insignifiante.
C’était une Cérémonie de la majorité qui n’avait lieu qu’une fois dans la vie, et les participants avaient les joues rouges d’excitation à l’idée d’être appelés par Tayon en personne.
Les habitants de la région autonome s’étaient eux aussi rassemblés pour apercevoir leur héros, pas seulement les participants.
« Chéri, regarde Tayon… »
« Son visage rayonne ! »
Tous s’émerveillaient, comme dans un rêve, devant le héros le plus éclatant du district 18.
« Y a-t-il des participants inscrits qui sont absents ? »
« Aucun, monsieur ! »
Les participants répondirent d’une seule voix, débordant d’enthousiasme.
Bien sûr, je n’étais pas parmi eux.
Je me tenais sur la place avec les anciens du village, à regarder le défilé des participants.
Jusqu’à récemment, je n’étais pas certain de mon sort.
Depuis ma naissance, chacune de mes actions avait eu pour but de progresser.
J’étais fier de connaître ce monde mieux que ses habitants.
Mais trois cents ans s’étaient écoulés depuis la mort d’Adjak.
Mes connaissances avaient peut-être complètement perdu leur valeur.
Malgré tout, je ne pouvais pas abandonner.
J’avais décidé de faire tout ce qui était en mon pouvoir, et j’étais arrivé jusque-là.
Le Cœur de dragon, qui battait à un rythme régulier, me transmettait son mana.
Tandis que j’en sentais les pulsations, une voix ferme prononça mon nom.
Pour une raison ou une autre, elle m’inspirait confiance.
Enfin, je faisais mes premiers pas dans le monde.
« Polarin Adjak. »
Tayon me fixa et m’appela.
« Avance. »
Tous les regards de la place se tournèrent vers moi.
« Oui. »
Je répondis calmement et gagnai le centre de la place.
« Moi, Tayon Adjak, guide de la Cérémonie de la majorité de cette année, déclare officiellement ce qui suit. »
« … »
« En vertu de mon droit de recommandation spéciale, j’accorde à Polarin Adjak le droit de participer à la Cérémonie de la majorité. »
À la déclaration de Tayon, la foule rassemblée sur la place se mit à murmurer.
« Pourquoi lui ? »
« On ne disait pas que Tayon avait sauvé ce gamin dans les montagnes hier ? »
« Et alors ? Quel rapport avec la recommandation spéciale ? »
« Comment veux-tu que je le sache, idiot ! »
Des chuchotements fusaient de toutes parts.
D’ordinaire, les gens auraient peut-être fait preuve de plus de retenue par respect pour Tayon, mais la nouvelle était si inattendue que beaucoup ne purent se contenir.
Tayon se tenait sans expression, comme lorsque je lui avais fait ma demande.
Et pourtant, son calme m’apaisait étrangement.
Je serrai l’épée qu’il m’avait offerte.
« Merci. Moi, Polarin Adjak, je ferai de mon mieux pour ne pas décevoir la confiance que Tayon place en moi. »
Contenant l’émotion qui montait en moi, je répondis aussi calmement que Tayon.
Je savais que Tayon m’accorderait la recommandation spéciale.
Je savais aussi que les habitants de la région autonome en seraient troublés.
Et, comme prévu, quelqu’un contesta la décision.
« Tayon ! Pourriez-vous reconsidérer votre décision ? »
C’était l’instructeur, qui s’était agenouillé devant lui.
« Je sais que vous avez vos raisons, mais ce garçon n’est qu’au premier rang et ne sait même pas projeter son mana. Si vous devez choisir quelqu’un, prenez plutôt Grojian, là-bas… »
« … »
Tayon ne répondit pas.
Les murmures de la foule s’éteignirent peu à peu.
« Vous remettez ma parole en question ? »
Tayon parla doucement.
Comme il parlait rarement sans nécessité, ses mots glacèrent la foule sur-le-champ.
Mais l’instructeur de Gullok se montra plus tenace que je ne l’avais cru.
« Certainement pas, monsieur. Je… Je vous respecte sincèrement, Tayon. Je crains seulement que ce garçon ne ternisse la réputation du héros de notre région autonome. »
Ce n’était pas faux.
L’instructeur de Gullok avait l’habitude de motiver les enfants en leur racontant des histoires de héros.
Les récits héroïques de Tayon en faisaient souvent partie.
Ce n’étaient visiblement pas de vaines paroles.
« C’est pour le bien de Tayon… »
L’instructeur poursuivit, tremblant.
Ses paroles venaient non pas d’une aversion pour moi, mais de sa vénération pour Tayon.
Je le croyais.
Mais cela ne me faisait pas plaisir pour autant.
Je jetai un regard à Tayon.
Il croisa mes yeux.
Il ne me fit aucun signe, mais je pris son regard pour une permission d’agir.
Fouh.
Grâce à la [Ruée], je bondis en un instant devant l’instructeur.
« La décision de Tayon doit-elle être justifiée ? »
« Mais toi… ! »
L’instructeur voulut répliquer, mais ne parvint pas à terminer sa phrase.
Je me trouvais à au moins dix pas de lui, et pourtant, j’étais apparu juste devant lui en un éclair.
En exécutant un mouvement impossible sans Mélodies ni mana, je prouvai que j’avais atteint le deuxième rang.
« C-Comment as-tu fait ? »
L’instructeur me regarda, incrédule, incapable de croire qu’il n’avait pas vu mon mouvement.
Je dégainai l’épée de bois que Tayon m’avait offerte.
Une épée de bois tout ce qu’il y avait de plus ordinaire.
Pourtant, lorsque je l’avais reçue, j’avais été sincèrement ravi.
Je l’avais reconnue : c’était l’un des objets cachés du jeu Tune World.
Une arme qui ne révélait sa véritable valeur que lorsqu’on l’imprégnait du mana du joueur.
Dès que je l’avais prise en main, l’épée avait naturellement résonné avec mon mana et s’y était mêlée.
Si je ne l’avais pas tenue, je n’aurais pas su qu’il s’agissait de la « Branche de l’Arbre-Monde ».
J’ignorais comment une relique divine comme la Branche de l’Arbre-Monde avait pu finir dans l’espace de stockage de Tayon, mais j’étais certain d’avoir fait le meilleur choix.
Tayon lui-même avait dit que j’avais bien choisi.
Quand je levai l’épée de bois, la foule sur la place poussa un cri de stupeur.
Boum.
J’enfonçai l’épée dans le sol, juste devant les pieds de l’instructeur.
Pris au dépourvu, il tomba à la renverse.
« Merci de m’avoir tout appris jusqu’à présent ! »
Je n’avais pas prémédité ce geste.
J’éprouvais à la fois de la gratitude envers l’instructeur qui m’avait enseigné et du ressentiment pour la façon dont il m’avait traité.
Mais toutes ces émotions trouvèrent leur dénouement au moment où j’enfonçai l’épée dans le sol.
« Allons-y. »
Sur les mots de Tayon, le groupe se mit en route.
Quinze ans s’étaient écoulés depuis mon arrivée dans ce monde.
Le moment de partir à l’aventure était enfin venu.
* * *
Après la déclaration de Tayon, le cortège de la Cérémonie de la majorité quitta le district 18.
Les habitants de Gullok étaient encore sous le choc, mais ils saluèrent le groupe qui s’éloignait par des applaudissements fervents.
« Le fils de Gerd a reçu la recommandation spéciale ! »
« Pourtant, comme l’a dit l’instructeur, Polarin n’avait rien de remarquable, si ? »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Tu insinues que Tayon s’est trompé ? »
« Non, mon fils a le même âge que Polarin. Il m’a dit que Polarin se faisait toujours taquiner pendant les leçons… »
Les villageois continuaient d’applaudir tout en échangeant leurs commentaires.
Le chef du village s’approcha alors et prit la parole.
« Vous vous en souvenez tous ? Le fils de Gerd a absorbé du mana juste après sa naissance. »
« Bien sûr. Le Conseil des Anciens n’avait-il pas envoyé un mage pour l’examiner à l’époque ? »
« J’ai entendu dire qu’il n’avait certainement pas la “Bénédiction du mana”… »
Mais le chef secoua la tête et déclara :
« C’est vrai. Pourtant, la lumière qui jaillit du cœur de ce garçon ce jour-là était bien réelle. J’ai vécu longtemps, mais je n’ai jamais vu une lumière aussi éclatante. Et je n’en verrai plus jamais. »
Les paroles du chef touchèrent profondément les habitants de Gullok et leur rappelèrent l’époque où l’on méprisait leur région autonome parce qu’elle était de rang inférieur.
« À propos, vous avez vu comment il a foncé sur l’instructeur ? Je gardais Polarin à l’œil, et pourtant, je n’ai rien vu ! »
« Moi non plus ! Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, mais c’était incroyable. »
« Dire qu’un tel enfant vivait dans notre village. Comment avons-nous pu ne pas nous en rendre compte ? Nous aurions dû mieux le traiter ! »
« J’espère que Gerd se réveillera bientôt pour apprendre la nouvelle… »
Tandis que l’enthousiasme des habitants de Gullok grandissait, le chef arrêta un homme et posa une main sur son épaule.
« Qui êtes-vous ? Vous ne semblez pas venir de notre région autonome. »
L’attention des villageois se tourna vers l’inconnu qui venait d’apparaître.
Tap. Tap.Tap.
L’homme tapota le sol avec un bâton d’un noir de jais.
À cet instant, les habitants de Gullok perdirent brièvement sa trace.
Les villageois, médusés par ce qui venait de se passer, n’en croyaient pas leurs yeux : l’homme était apparu puis avait disparu sous leur nez, se faufilant dans la foule comme de la fumée.
Réapparu loin du village, l’homme tira de son manteau un cristal de communication et passa un appel.
« Seigneur Milias, ici Pinnon, du Voile Noir. Veuillez excuser cette prise de contact précipitée. Je dois vous faire part d’une affaire urgente. »