« Kiyot, Siriel. En route. »
Après avoir terminé sa conversation avec Polarin, Blaze s’adressa aux membres affectés à son équipe.
Tous trois portaient la tenue des Corbeaux.
Leurs uniformes noirs, confectionnés en peau de bête tannée, luisaient sous le soleil.
Kiyot, qui avait dépassé les deux mètres en un rien de temps, tendit le bras vers la hache qu’il avait posée au sol.
Siriel, qui avait revêtu un manteau à la mode des Corbeaux par-dessus son uniforme, rengaina son épée dans le fourreau à sa taille.
Une atmosphère grave régnait parmi les Corbeaux.
Kiyot et Siriel affichaient eux aussi des mines sévères, mais Blaze remarqua autre chose.
Il les connaissait depuis avant même la formation de leur équipe d’enquête et savait les lire.
Il vit leurs lèvres se relever légèrement et surprit une lueur d’impatience sur leurs visages.
Blaze les réprimanda doucement.
« Ne vous réjouissez pas trop. On ne part pas en pique-nique. »
« Je sais, chef. On traque ce démon, c’est ça ? »
« … C’est ça. Alors, où va-t-on ? »
Bien sûr, Siriel et Kiyot n’étaient pas dépourvus de sérieux.
Leur passage chez les Corbeaux avait beau être récent, ils avaient combattu des bêtes, quitte à sacrifier leur sommeil.
Blaze observa ses deux coéquipiers, qui avaient obtenu un meilleur classement que lui à la Cérémonie de la majorité.
La distance qu’il avait autrefois ressentie entre eux avait disparu.
Ils étaient désormais des compagnons liés par la vie et la mort.
Blaze prononça le nom de celui qu’ils brûlaient d’envie de revoir.
« Nous allons rejoindre Polarin. Lui aussi traque un démon en ce moment. »
Les lèvres de Kiyot et de Siriel tressaillirent.
« Oh ! »
« … Très bien. »
Blaze leur tourna le dos, feignant de ne pas remarquer leur air réjoui.
Sans se douter que son propre sourire se dessinait peu à peu.
« Direction Hamdel. »
Blaze prit la tête, et les deux autres le suivirent aussitôt.
* * *
Fouuu !
Je brûlai une bête qui s’approchait avec la [Flamme de l’Esprit], puis me remis en route en avançant dans le sable mouvant.
Les flammes bleues qui s’accrochaient au corps de la bête ne s’éteignirent pas. Elle eut beau se débattre et se frotter aux dunes, elles ne s’éteignirent qu’avec son dernier souffle.
Même après avoir vaincu Lukadi, Hamdel demeurait un endroit dangereux.
Des bêtes sauvages et des mages noirs y rôdaient en toute liberté.
Suivant le conseil de Nofen, je décidai de me reposer.
Grâce au mana dense qui émanait du Cœur de dragon, je ne ressentais aucune fatigue physique, mais les conséquences de mes actes jusqu’ici ne m’avaient pas épargné.
De plus, les blessures légères que m’avait infligées Alkmyon me faisaient encore souffrir.
Ma priorité absolue était de trouver un endroit où me reposer.
Comme à mon arrivée, je comptais examiner soigneusement les environs pour trouver un lieu convenable.
Si je parvenais à quitter le désert, quelques villages se trouvaient à proximité.
Mais mes possibilités étaient limitées.
— Pour l’instant, repose-toi quelque part hors de la vue de l’Empire. Il doit déjà être au courant du message du démon… et nous ignorons encore comment il réagira à l’égard de Polarin-nim.
Les paroles de Nofen étaient sensées.
Mais les endroits hors de portée de l’Empire étaient rares.
La plupart des régions touchées par la présence humaine appartenaient à l’Empire.
Il vaudrait peut-être mieux s’emparer de l’atelier d’un autre mage noir pour s’y cacher, ou se rendre dans la cité-État de Turoko, près de Hamdel.
Il y avait aussi les terres de ceux qu’on appelait autrefois les anciens maîtres de Hamdel.
Le territoire d’une tribu minoritaire qui s’était installée là avant que Hamdel ne devienne le terrain de jeu des mages noirs.
Après avoir réduit mes possibilités à ces trois options, je continuai à réfléchir.
« Je vais d’abord me rendre à Turoko ou prendre contact avec la tribu minoritaire pour rejoindre leur village. Si possible, je préfère éviter d’attirer davantage l’attention des mages noirs et économiser mes forces. »
J’avais déjà fait savoir que je souhaitais rencontrer le démon qui coopérait avec Tello, mais je n’avais reçu aucune réponse.
Je n’avais pas encore décidé quoi faire si je le rencontrais.
Si je choisissais de l’affronter, je devais être au mieux de ma forme.
Né démon de rang intermédiaire et ayant accumulé de la puissance pendant plus de trois cents ans, il n’était pas du genre à affronter en comptant sur la chance.
J’abandonnai donc l’idée de faire irruption dans l’atelier d’un mage noir pour m’en emparer.
Je ne voulais pas remuer la fourmilière et gaspiller mes forces.
Les mages noirs, obsédés par leurs recherches, n’avaient sans doute pas préparé de refuge douillet.
Pour l’instant, je voulais un lit plus confortable ou un endroit où trouver un guérisseur.
Je pris donc la direction de Turoko.
Pour éviter les combats inutiles, je m’abstins de déployer mes ailes et d’attirer l’attention dans le désert. Je fis même un détour pour éviter les zones où je percevais vaguement le mana des mages noirs.
Mais j’avais commis une erreur en ne tenant pas compte de la rigueur du climat désertique.
* * *
La chaleur accablante du désert semblait m’engloutir, et le sable que le vent soulevait me cinglait douloureusement.
Même avec une capuche, je ne parvenais pas à me protéger entièrement des rayons implacables du soleil.
Pour quiconque m’observait, je devais avoir l’air d’un voyageur égaré dans le désert.
J’envisageais de renoncer et de déployer mes ailes lorsque j’aperçus au loin un groupe de silhouettes encapuchonnées gravissant une crête.
Dans une région aussi peu peuplée, il était difficile de se cacher ou d’éviter leur regard.
Nous restâmes figés, à nous dévisager.
Après un face-à-face tendu, l’un d’eux s’avança vers moi en progressant péniblement dans le sable.
C’était un homme vêtu d’une robe éclatante et richement ornée, le visage en grande partie dissimulé par un masque élaboré.
La peau visible autour de ses yeux était sombre, et ses larges épaules trahissaient une bonne condition physique.
À sa tenue et à la lame courbe qu’il portait à la taille, je devinai qui ils étaient.
« Les anciens maîtres de Hamdel, la tribu Hamudalun. »
Ignorant qui j’étais, l’homme s’approcha néanmoins, méfiant.
« Tu as l’air jeune. Tu n’es pas du coin, on dirait. Tu es perdu ? »
« Oui. Où que j’aille, il n’y a que du sable. »
Il parlait la langue commune du continent, mais son accent m’était inconnu. Je hochai donc poliment la tête.
Pour l’instant, il se contentait de se montrer prudent.
Mais s’ils me prenaient pour un mage noir égaré ?
Un combat que je voulais éviter risquait d’éclater.
L’homme n’avait pas l’air d’un adversaire facile.
Le fait qu’il soit venu seul malgré son ignorance de mon identité, ainsi que l’aura qui émanait de lui, laissaient penser que c’était un guerrier redoutable.
« Si tu cherches une ville à proximité, c’est par là. »
Il indiqua une direction qui, d’après la carte que j’avais prise à un mage noir, menait à un petit village situé sur le territoire de l’Empire.
« Merci de me l’indiquer… mais je cherche un endroit hors de portée de l’Empire. »
À ces mots, il haussa vivement un sourcil.
Je n’avais pas expliqué pourquoi, mais mon souhait de me tenir à l’écart de l’Empire semblait lui suggérer plusieurs possibilités.
Je m’empressai d’ajouter :
« Je ne suis pas un mage noir. Absolument pas. »
« Je le sais. Ils sentent le sable pourri. »
« Ah… »
Il pouvait reconnaître quelqu’un à son odeur de sable ?
Je ne pus cacher ma surprise devant cette information nouvelle.
L’homme éclata d’un rire franc en voyant l’expression comique de l’étranger.
« Hahaha ! Je ne sais pas ce qui t’amène ici, mais ce désert est dangereux. Ton odeur n’est pas désagréable, mais à la nuit tombée, le désert devient encore plus périlleux. »
Il désigna l’oreiller et le sac de couchage attachés dans son dos.
« Tu n’as même pas l’air d’avoir de quoi camper. »
J’avais du matériel de camping destiné aux agents de Tello dans mon espace de stockage, mais je ne le mentionnai pas.
À la place, je le regardai dans les yeux et poursuivis :
« Merci pour le conseil. Au fait, cela fait longtemps que vous vivez à Hamudalun ? »
« … Ça fait longtemps que je n’ai pas rencontré d’étranger qui ne l’appelle pas Hamdel. »
L’homme cessa de rire et se mit à m’examiner plus attentivement.
« Oui. J’y ai vécu toute ma vie. »
Ma supposition était juste.
À sa tenue et à la lame courbe qu’il portait à la taille, j’avais pensé à « Hamudalun ».
À la seule mention de ce nom, son expression s’était considérablement adoucie.
Plusieurs tribus minoritaires vivaient à Hamdel, et parmi elles se trouvait un clan autrefois surnommé le maître du désert.
Hamudalun était le nom que ce clan donnait à Hamdel.
Je le savais pour avoir joué un personnage caché qui appartenait à cette tribu dès le début.
Je pris la main de l’homme et posai mon front contre le sien, en guise de salut, selon la coutume de la tribu Hamudalun.
Un instant plus tard, je relevai la tête et lui demandai :
« Ancien, si cela ne vous paraît pas trop impoli, pourrais-je passer une seule nuit chez vous ? »
« Ho ho ! Un jeune homme qui connaît nos coutumes. Mais… nous n’accueillons pas facilement les étrangers. »
Son ton était chaleureux, mais il n’accepta pas tout de suite.
Les membres de la tribu Hamudalun, qui avaient autrefois parcouru le désert comme s’il leur appartenait, devaient désormais se tenir à l’écart de menaces comme les mages noirs.
Ils ne souhaitaient sans doute pas prendre de risques inutiles.
C’était dommage, mais je n’avais pas besoin de dormir sur le territoire de la tribu Hamudalun.
Plutôt que d’insister au risque de paraître suspect, je décidai de partir sans faire d’histoires.
« Je comprends. J’espère que nous nous reverrons dans de meilleures circonstances… »
Alors que je répondais poliment et me retournais pour partir, je sentis le sol trembler.
Surpris, je regardai autour de moi et vis une fille glisser sur le sable comme si elle faisait du skateboard.
On aurait dit qu’elle surfait sur une mer de sable ou qu’elle chevauchait une taupe.
Stupéfait, je ne pus que fixer la scène en silence.
« Monsieur, tu sens bon ! »
L’un des membres du groupe qui se trouvait sur la crête — une enfant — s’était approchée. Elle me montrait du doigt et s’adressait à moi.
« Narima, tiens-toi bien. Qu’est-ce qui te prend ? »
« Beurk, oncle Karab ! Tu n’as pas dit que tous ceux qui errent dans le désert sont mauvais ? Lui, il est différent ! »
Narima tourna autour de moi en reniflant l’air.
« Ça sent bon ! »
Bien que mon corps fût imprégné de l’odeur du sang des bêtes à force de combattre sans arrêt, je ne comprenais pas ce que la fillette voulait dire en parlant d’une « personne qui sent bon ».
« Mon oncle ! Je veux jouer avec ce monsieur ! »
Karab semblait embarrassé, mais l’enfant n’en démordait pas.
« Je veux jouer, jouer ! »
« Cette gamine… »
« Jouer ! »
Finalement, comme s’il se résignait, Karab hocha la tête.
Il poussa un bref soupir et me demanda :
« Accepterais-tu de passer une nuit, une seule, sur le territoire de notre tribu ? »