Dans le bureau du Seigneur Milias.
La pièce n’avait rien de tape-à-l’œil, mais ses meubles dégageaient une élégance discrète.
Je sirotais du thé, assis en face de Milias.
« Que pensez-vous du goût ? C’est un thé que j’apprécie beaucoup, mais si celui-ci ne vous plaît pas, je peux vous en faire servir un autre. J’en ai bien d’autres d’excellents. »
« Non, il est délicieux. »
Je n’étais pas un connaisseur de thé, et celui-ci me convenait très bien.
En chemin, j’avais dû vider le Cœur de dragon à plusieurs reprises.
Et même maintenant, il reconstituait mon mana, comme s’il m’en voulait.
Boum, boum, boum, boum…
Depuis le début de la Prédation du cœur, les battements ne m’avaient plus oppressé. À présent, ils résonnaient de nouveau dans mes oreilles.
Mais je pouvais surmonter cette pression.
J’étais devenu plus fort qu’avant.
Je me concentrai et écoutai attentivement Milias.
« Ha ha ! Alors, pourriez-vous me raconter un peu la Cérémonie de la majorité ? J’en ai entendu parler, mais l’entendre de la bouche du vainqueur, ce doit être différent. »
Je lui racontai ce qui s’était passé lors de la Cérémonie de la majorité.
Quelqu’un de la position de Milias devait déjà tout savoir, de toute façon.
« Ha ha ! Soler vous a mis une épée sous la gorge ? Celui-là, alors… »
Milias m’écouta avec l’élégance d’un noble, menant la conversation avec aisance.
J’en étais au récit de mon duel contre Keldric.
« Grâce à vous, Keldric a été vaincu et Soler a pratiquement décroché la deuxième place. Je vous en suis reconnaissant. »
Dans ces moments-là, Milias me paraissait moins un noble d’une famille prestigieuse ou le dirigeant d’une région autonome à un seul chiffre qu’un père éperdu d’amour pour son enfant.
« Soler m’a parlé de vous aussi. »
« Vraiment ? »
« Mais vous êtes encore trop jeunes tous les deux. »
Qu’est-ce qu’il voulait dire par là ?
Son regard, débordant de fierté et d’amour pour son enfant, me détailla.
Je réprimai un frisson inexplicable et changeai de sujet.
« Savez-vous quelque chose sur Tello ? »
Milias me sourit chaleureusement et poursuivit, comme pour me rassurer.
« Je crois, à tout le moins, que Tello joue un rôle crucial dans notre Région autonome. »
« C’est votre avis, Seigneur Milias ? Les habitants de la région ne semblent pas porter Tello dans leur cœur. »
« Non, le Conseil des Anciens s’investit énormément dans l’agence de renseignement. Bien plus que dans des organisations comme les Chevaliers du Dragon Blanc, qui fonctionnent sans difficulté de leur côté. »
Voilà qui était inattendu.
Mais vu la situation de Tello — qui finançait ses activités grâce à une usine textile —, cela ne semblait pas très encourageant, et le doute subsistait.
« Agamben, l’actuel chef de l’agence de renseignement. Vous ne l’avez pas rencontré, n’est-ce pas ? »
« Non, pas encore. »
« Je m’en doutais. Il est très occupé. Comme vous, il a remporté la Cérémonie de la majorité. »
« Vraiment… »
« Quoi qu’il en soit, Agamben est remarquable. Rien ne se décide à l’agence de renseignement sans qu’il donne son avis. En somme, il est les yeux de la famille Adjak. »
C’est lui qui décidait de tout à l’agence de renseignement ?
Si c’était vrai, cela voulait-il dire qu’on m’avait affecté à Nofen pour une raison précise ?
« Vous comprendrez quand vous le rencontrerez. Vous verrez que c’est quelqu’un en qui vous pouvez avoir confiance. Et pour tout vous dire, je ne juge pas les gens à la légère. »
Agamben, le chef de Tello, avait toute la confiance de Milias.
Ma curiosité à son sujet grandit.
« J’ai le pressentiment que vous le rencontrerez bientôt. »
« … Après vous avoir entendu, Seigneur Milias, j’ai hâte de le rencontrer. Puis-je vous poser une autre question ? »
« Bien sûr. »
Si Milias voulait me rassurer en me montrant que l’agence de renseignement n’était pas une organisation inutile, il avait parfaitement atteint son but.
Après tout, j’avais mes propres inquiétudes.
Et je me disais que Milias pourrait peut-être m’aiguiller dans ma recherche de traces des démons.
« Ces derniers temps, y a-t-il eu des cas de bêtes magiques apparues soudainement, sans avoir été repérées auparavant ? »
« Eh bien, j’ai entendu dire que quelques bêtes magiques volantes tournaient dans le ciel au-dessus d’Habisa. »
Habisa était la région où se trouvait la dix-neuvième Région autonome.
Dans ce monde, elle n’était pas loin de ma terre natale, la dix-huitième Région autonome.
« Des bêtes volantes ? Y a-t-il eu… des dégâts ? »
« Pas encore. Elles ne se sont pas approchées de la région, elles tournent simplement dans les airs. »
Mon inquiétude ne s’apaisa pas pour autant.
Comme s’il avait senti mon trouble, Milias poursuivit sur un ton rassurant.
« On dit que la coalition des Régions autonomes du sud forme une équipe d’enquête… mais cela risque de prendre un certain temps. »
Toutes les bêtes volantes n’étaient pas de haut rang, mais si elles volaient assez haut pour qu’on ne puisse pas les identifier, il s’agissait probablement de bêtes magiques de haut rang.
« La coalition des Régions autonomes du sud… ne dispose pas de beaucoup de personnel. Si cela vous inquiète, je peux envoyer le Voile Noir. »
« Non, j’irai vérifier moi-même. »
J’étais inquiet, mais j’avais aussi obtenu une piste pour retrouver la trace des démons.
« Très bien. Avec vous, je ne me fais pas de souci… mais si vous avez besoin de mon aide, dites-le-moi. »
« Je vous remercie de votre sollicitude. »
« Au fait, vous avez l’air tendu depuis tout à l’heure. Vous pouvez vous reposer maintenant. »
Milias avait visiblement surveillé mon état tout au long de notre conversation.
Je pris congé et franchis la porte.
Clic.
À peine la porte refermée, je sursautai.
Soler et Pinnon se tenaient devant moi.
Ils étaient sans doute venus voir Milias, mais avaient attendu dehors parce qu’il recevait un invité.
Pinnon s’inclina devant moi, puis s’écarta.
Il ne subsistait aucun ressentiment, mais revoir quelqu’un contre qui je m’étais autrefois battu à mort n’avait rien de plaisant.
Je lui rendis brièvement son salut, puis me tournai vers Soler.
Il s’adressa à moi sur son ton aristocratique habituel.
« Comment se passe la vie à Tello ? »
« Bien. Mon mentor est excellent. »
« Votre mentor, c’est le Seigneur Nofen, n’est-ce pas ? »
Comme on pouvait s’y attendre, un lieu comme la troisième Région autonome était au courant de ce genre de choses.
Ou peut-être était-ce parce que Nofen était originaire de la troisième Région autonome.
« C’est bien lui. Le Seigneur Nofen a l’air d’être quelqu’un de bien. »
« Il l’est. On l’a autrefois qualifié de plus grand génie de notre région. Son intelligence est exceptionnelle. Il m’a beaucoup appris quand j’étais plus jeune. »
Le plus grand génie de la région.
En repensant à la dernière image de Nofen que j’avais vue avant de venir ici, j’avais du mal à croire les éloges de Soler.
« Je vois… Et vous, comment se passe la vie au sein du Voile Noir, Soler ? »
« C’est agréable d’être dans ma région natale. Mais je m’entraîne dur. Si nous nous affrontons à nouveau, je ne perdrai pas. »
« Ha ha, vraiment ? Je vais m’entraîner dur, moi aussi. »
Soler et moi discutâmes encore un moment avant de nous séparer.
* * *
J’avais cligné des yeux, et le matin était déjà arrivé.
Après avoir reçu un accueil chaleureux, je quittai Dmong.
La troisième Région autonome. Je n’avais pas prévu de m’y rendre, mais j’étais heureux d’être venu.
Milias m’avait témoigné une sincère sollicitude, et j’avais obtenu des pistes concernant l’agence de renseignement et ma mission de recherche des démons.
Cette visite avait été fructueuse.
En reprenant la route vers ma terre natale, je me dis qu’il faudrait un jour que je me rende dans la neuvième Région autonome.
* * *
La dix-huitième Région autonome se préparait à accueillir Polarin à son retour.
« Un autre grand homme est sorti de la dix-huitième Région autonome. »
C’était peut-être la meilleure nouvelle que la dix-huitième Région autonome eût entendue depuis des années.
Qui aurait cru que quelqu’un surpasserait même Tayon, l’une des Douze Épées, et remporterait la première place à la Cérémonie de la majorité ?
Personne ne pouvait prévoir quand Polarin rentrerait, mais toute la région était en effervescence depuis un moment déjà.
« Hé, reconstruisons l’estrade de fond en comble. Polarin devra y prononcer un discours, mais le bois est trop abîmé. Il pourrait trébucher ! »
« Il va vraiment faire un discours ? »
« Aucune idée ! On se prépare à toute éventualité ! »
Le chef du village prit personnellement les préparatifs en main. Son expérience acquise lors des célébrations en l’honneur de Tayon lui fut d’un grand secours.
« D’habitude, les gens choisissent leur voie un mois après la Cérémonie de la majorité. Ça doit être fait, maintenant. »
« Alors, on ne sait pas quand il reviendra ? »
« Exactement. Il faudra sans doute deux ou trois ans, mais préparons-nous au mieux ! »
« Oui, chef ! »
Charpentiers, maçons et forgerons unirent leurs forces et se dépensèrent sans compter.
« Et la statue, où en est la statue ? »
« Bon sang, on n’a même pas encore fini le moule ! »
La dix-huitième Région autonome avait même décidé d’ériger une statue de Polarin.
Malgré les finances serrées de la région, chacun mit la main à la poche, et une part considérable du budget de fonctionnement fut consacrée à préparer le retour de Polarin.
La victoire de Polarin à la Cérémonie de la majorité comptait à ce point pour la dix-huitième Région autonome.
« … Le problème, c’est que je ne me rappelle pas très bien à quoi Polarin ressemblait. »
« Quelqu’un aurait une photo du gamin ? »
« Comment ça, “le gamin” ? »
« Ce n’est pas la question. Comment ça se fait qu’il n’y ait pas une seule photo ? Allez chez Gerd ! »
Mais nul besoin d’aller le chercher : Gerd se trouvait déjà sur place.
« Est-ce qu’il y a… quelque chose que je peux faire ? »
« Seigneur, Gerd ! Vous n’êtes pas encore remis, qu’est-ce que vous faites dehors ? Il fait frisquet. »
Environ un mois s’était écoulé depuis que Gerd avait quitté son lit. Mais son état était encore loin d’être normal.
Alors qu’il était parti comme porteur pour changer de vie, un Shaber l’avait attaqué.
Tayon avait trouvé Gerd effondré et lui avait même administré un coûteux neutralisant magique.
Si le traitement avait été ne serait-ce qu’un peu retardé, Gerd ne serait plus en vie aujourd’hui.
« Ha ha, à part quelques douleurs dans les os, je vais bien. »
L’énergie magique persistait encore au plus profond du corps de Gerd.
Mais il ne pouvait pas ignorer les habitants de la région, qui se démenaient sans relâche pour son fils.
« Mais surtout, Gerd, vous avez une photo de votre fils ? »
« … Une photo de Polarin ? »
« Oui ! Vous en avez une, non ? »
« Non. »
« Pas même une seule ? »
Il hocha la tête.
Tout le monde connaissait la pauvreté de Gerd. Aussi changèrent-ils vite de sujet.
« On fera la statue de mémoire ! Polarin avait le nez fin, et il était plutôt beau garçon. »
« Oui, et Gerd est bel homme, lui aussi. »
« Ha ha, s’il y a quoi que ce soit que je puisse faire… »
Gerd se sentait à la fois gêné et touché par la situation.
Il ne cessa de proposer son aide tandis qu’il déambulait dans la région.
« On grave à l’avance l’inscription sous la statue ! Gerd, vous voulez voir ? »
Un maçon peinait à déplacer une dalle de pierre.
[Héros de la dix-huitième Région autonome, Polaㄹ]
La dalle n’était pas encore terminée.
Mais Gerd en fut profondément ému.
Ses yeux, déjà rougis, se remplirent de larmes, et il finit par pleurer.
En le voyant, les habitants éclatèrent d’un rire chaleureux.
Alors, une ombre soudaine s’abattit sur la place du village.
« Qu’est-ce que c’est, là-haut ? »
Tous les habitants levèrent les yeux.
Une silhouette cachait le soleil, très haut dans le ciel.
Chacun plissa les yeux pour tenter de distinguer l’objet.
Les plus perspicaces furent les premiers à crier :
« C’est un dragon ! Un dragon ! »
Bien que la famille Adjak fût réputée mi-humaine, mi-dragon, il était rare d’apercevoir un dragon.
Des ailes immenses, une créature sacrée mais redoutable, qui volait plus haut que quiconque et crachait du feu.
L’être que les habitants avaient pris pour un dragon descendit peu à peu.
À mesure qu’il se rapprochait du sol, sa silhouette se précisait. La créature volante n’était autre que…
Polarin.
La place se vida tandis que tout le monde s’enfuyait. Polarin aperçut la statue et la dalle de pierre dans un coin.
[Héros de la dix-huitième Région autonome, Polarin]
Il sentit son visage s’embraser.
Les habitants, comprenant que la silhouette dans le ciel était Polarin, revinrent lentement sur la place.
Mais aucune acclamation ne retentit pour l’accueillir.
Ils se contentèrent de le dévisager, médusés.
Polarin se gratta la joue et demanda aux villageois :
« Euh… Je devrais revenir plus tard ? »