Devant moi, les deux dragons tenaient une conversation si terrifiante qu’elle me glaça le sang.
« Qui va lui ouvrir la poitrine ? »
— C’est ton protégé, alors c’est à toi de l’inciser.
« Très bien. Dans ce cas, tu t’occuperas de l’implantation du fragment. »
M’ouvrir la poitrine ?
Je m’y étais préparé, mais la peur menaçait de paralyser mon esprit.
« Ne bouge pas et tiens bon. C’est la première fois que j’ouvre la poitrine d’un humain. Polarin, si tu as le malheur de t’agiter, mes griffes risquent de te transpercer le cœur. »
Je n’eus pas le temps d’avoir peur.
La griffe de Hike s’abattit sur ma poitrine en un seul mouvement vif.
Sans anesthésie. Sans préparation.
Une douleur atroce m’envahit tout entier.
Le Cœur de dragon, comme s’il résistait à la griffe qui faisait irruption dans son domaine, libéra un torrent de mana.
Le sang jaillit et m’éclaboussa le visage.
Je contractai tous mes muscles, m’efforçant désespérément de ne pas bouger. La griffe de Hike était toujours fichée dans ma poitrine.
Comme elle l’avait dit, si je me débattais…
Je voulais seulement que ça se termine au plus vite.
Mais Baden, qui tenait le pourtour du cœur de son père, se mit à réciter d’une voix solennelle.
[── ─ ── ───── ──.]
La Langue des dragons, incompréhensible à mes oreilles, s’écoula des lèvres de Baden.
[── ─ ── !]
Quelque chose m’étreignit le cœur.
Le Cœur de dragon à nu se débattit avec férocité, déversant son mana pour résister, mais une puissance écrasante n’en tint aucun compte.
Une force inconnue manipula mon cœur, le tordit et le repositionna.
Puis, comme si elle avait terminé, elle l’immobilisa fermement.
À cet instant, une lumière jaillit de la main de Baden, celle qui avait récité la Langue des dragons.
Le pourtour transparent du cœur absorba la lumière et se mit à se fragmenter.
Alors seulement, Baden s’approcha, le pourtour lumineux à la main, et implanta les fragments dans ma poitrine que Hike avait ouverte.
« Argh… »
Un cri à peine audible m’échappa.
J’avais l’impression qu’une lame me transperçait le cœur.
Mon Cœur de dragon n’accepta pas facilement les fragments.
Il se déchaîna, comme furieux de cette intrusion.
La douleur était insupportable.
Et pourtant, dans le même temps, une force et un savoir nouveaux m’inondèrent.
Les enseignements du précédent Seigneur Dragon, préservés dans le pourtour.
Sa puissance, sa sagesse et sa maîtrise du mana.
Je m’accrochai à mes sens, désespéré à l’idée de laisser échapper ne serait-ce qu’une parcelle de la sagesse du dragon.
« Hike, maintenant que j’y pense, on aurait peut-être dû réciter la Langue des dragons avant de lui ouvrir la poitrine. »
— Ah, je n’y avais pas pensé.
…Je fis semblant de ne pas entendre leurs bavardages exaspérants, juste à côté de moi.
* * *
« Vous êtes réveillé ? »
« Ah, dame Hike… Oui, je suis réveillé. »
À mes côtés se tenait Hike, sous forme humaine.
Elle arborait un sourire doux, comme je ne lui en avais jamais vu.
Après avoir absorbé une partie du savoir du précédent Seigneur Dragon, je m’étais évanoui.
C’était donc la deuxième fois que je perdais connaissance dans le Nid du Haut Dragon.
Mal à l’aise, j’essayai de me redresser, mais Hike posa la main sur mon épaule.
« Ce n’est rien. Repose-toi encore un peu. Tu viens de traverser une épreuve terrible. »
Je ne protestai pas et me rallongeai.
À présent doté du premier fragment, mon cœur dévorait avidement le mana ambiant.
Hike brisa un Cristal de dragon dans la grotte, ce qui augmenta la densité de mana dans les environs.
Toc… toc…
La douleur ne s’apaisa pas tout de suite, mais les battements de mon cœur se calmèrent peu à peu.
Quand la douleur se fut atténuée, je posai à Hike une question qui me taraudait.
« Où est allé Baden ? Enfin, le Seigneur Dragon ? »
« Il médite, enfermé dans une grotte qu’il a creusée. Il pourrait ne pas en sortir avant des années. »
Des années de méditation ?
Une question me traversa l’esprit, mais elle s’évanouit presque aussitôt.
Grâce au savoir du précédent Seigneur Dragon, je comprenais naturellement la perception du temps des dragons.
« …Merci. »
La première étape de la gravure avait réussi.
Je le savais instinctivement.
Le cœur du précédent Seigneur Dragon s’était superposé au mien, comme une armure.
Je sentais les deux cœurs s’harmoniser en moi.
« Quand tu reverras Baden, remercie-le. Il a, en quelque sorte, renoncé à son père. »
« Oui, je le remercierai. »
Même sans les paroles de Hike, je le savais grâce au savoir du Seigneur Dragon.
Les dragons croyaient qu’ils ne s’étaient pas entièrement séparés de leurs parents tant que le pourtour de leur cœur n’avait pas disparu.
« Baden doit vivre son propre deuil. »
Je ne m’étais pas attendu à ce que Baden me donne le pourtour du cœur de son père.
Il ne s’entendait pas avec la famille Adjak, et il semblait qu’il ne m’appréciait pas non plus, moi qui étais de leur sang.
Pourtant, contre toute attente, j’avais reçu un présent inestimable.
Quelles qu’aient été ses raisons, je lui devais énormément.
Je me relevai.
Hike eut l’air inquiète, mais ne m’arrêta pas.
« Tu pars déjà ? »
« Oui, je me sens bien, maintenant. »
Que Hike ou Baden m’eût aidé, la blessure sur ma poitrine avait parfaitement cicatrisé.
Recevoir une gravure directement des dragons… J’avais largement dépassé mon objectif initial, qui était d’obtenir une Gravure du cœur.
« Je suis resté inconscient… environ une semaine ? »
« Sept jours et quatre heures. Tu retournes directement à la Forteresse de Chilgong ? »
« Oui, je compte suivre la tradition familiale. »
Hike hocha tranquillement la tête.
En tant qu’ancienne de la famille Adjak, elle connaissait sans doute bien les usages.
Mais elle ne me demanda pas quel choix j’allais faire.
Elle se contenta de plonger son regard dans le mien.
Cela suffisait à me montrer clairement son soutien.
Le temps pressait.
Pour regagner la Forteresse de Chilgong dans le délai d’un mois qui m’avait été accordé, je devais me dépêcher.
« Prends soin de toi. »
« Je reviendrai vous voir. »
Et c’est ainsi que je quittai le Nid du Haut Dragon.
Toc… toc…
Le bruit des cristaux qui se brisaient résonna dans le nid.
* * *
Le mois promis s’était écoulé.
Tout le monde s’était rassemblé sur la place.
L’Ancien n’était pas encore arrivé, mais les préparatifs allaient bon train, comme toujours.
L’atmosphère était pourtant lourde.
La place où Polarin aurait dû se tenir, à l’avant du rang, était vide.
Personne ne savait quand Polarin, qui était parti avec Hike, reviendrait.
« Polarin va venir, pas vrai ? »
Siriel demanda à voix basse à Kiyot.
« …Polarin aime bien se donner des airs de protagoniste. Ne t’inquiète pas, il viendra. »
Kiyot répondit encore plus bas, d’un ton empreint d’une confiance absolue.
Mais cette confiance ne dura pas longtemps.
« L’Ancien fait son entrée ! »
Une voix tonitruante retentit et, peu après, l’Ancien apparut.
Comme la fois précédente, il se matérialisa brusquement sur l’estrade vide, comme s’il avait déchiré l’espace.
Clap, clap, clap, clap !
Les applaudissements se poursuivirent, mais l’ambiance était moins fervente que la fois précédente.
L’Ancien ne prononça pas de discours enflammé pour galvaniser la foule.
À la place, il fixa sans expression l’endroit où Polarin aurait dû se trouver.
Sous son regard sévère, les participants à la Cérémonie de la majorité se tendirent.
Bang !
À cet instant, la porte de la place s’ouvrit à la volée.
Tous les regards, y compris celui de l’Ancien, se tournèrent vers elle.
« Désolé pour le retard. »
C’était Polarin, celui que tout le monde attendait.
« Un vrai protagoniste. Un peu en retard, cette fois, quand même. »
Kiyot poussa un soupir de soulagement.
Polarin s’inclina avec politesse, puis s’avança d’un pas assuré.
Il était dans un état lamentable, mais son expression semblait étrangement rafraîchie.
Bien qu’il n’eût pas participé à la répétition, Polarin prit naturellement sa place à l’avant.
Après une brève explication de l’Ancien, les participants annoncèrent leurs décisions dans l’ordre inverse de leur classement à la cérémonie.
Certains choisirent les Chevaliers du Dragon Jaune, un rang en dessous des Chevaliers du Dragon Blanc, tandis que d’autres demandèrent des postes administratifs.
Le choix de Siriel se démarqua.
« Je choisis les Corbeaux ! »
Tout le monde regarda Siriel avec étonnement.
Même Blaze, qui était déjà un Corbeau, tressaillit.
Il était rare que quelqu’un se porte volontaire pour rejoindre les Corbeaux.
Choisir une autre voie permettait de mener une vie confortable au sein de la famille ; la décision de Siriel était donc stupéfiante.
Et elle ne fut pas la seule.
« …Je choisis aussi les Corbeaux. »
Kiyot choisit lui aussi les Corbeaux.
Les autres participants, qui savaient qu’ils étaient proches de Polarin, chuchotèrent : « Polarin va rejoindre les Corbeaux, lui aussi ? »
Après avoir fait leur choix, tous deux jetèrent un coup d’œil à Polarin.
Polarin ne les avait pas influencés.
Mais, au fond d’eux, ils semblaient espérer qu’il les rejoindrait chez les Corbeaux.
Ce fut ensuite au tour de Balan, quatrième du classement, de se présenter devant l’Ancien.
« Je souhaite intégrer les Chevaliers du Dragon Blanc, le glaive de la famille Adjak. »
Le choix de Balan était conventionnel.
Les Chevaliers du Dragon Blanc, ordre officiel de la famille Adjak et l’un des plus puissants du continent, n’acceptaient pas n’importe qui.
Seuls ceux que les chevaliers avaient déjà approchés, comme Tibou l’avait fait avec Polarin, pouvaient les rejoindre.
Le sachant, les participants regardèrent Balan avec envie.
Vint ensuite Keldric, troisième du classement.
Keldric s’avança avec assurance et déclara :
« Je rejoindrai les Chevaliers du Dragon Blanc ! »
Le choix de Keldric était lui aussi conventionnel.
Vu leurs talents, Balan et lui devaient rapidement se distinguer au sein des Chevaliers du Dragon Blanc.
Keldric regagna sa place avec un sourire en coin et me jeta un regard.
Il semblait partir du principe que je choisirais, moi aussi, les Chevaliers du Dragon Blanc.
Ce fut ensuite au tour de Soler, deuxième du classement, de s’avancer.
« Je rejoindrai le Voile Noir. »
Ce choix inhabituel déclencha aussitôt des réactions.
« Pourquoi ? »
« Avec son classement, Soler aurait même pu rejoindre les Chevaliers du Dragon Blanc… »
Les réactions furent plus vives que lorsque Siriel et Kiyot avaient choisi les Corbeaux.
Leur choix, bien que surprenant, se comprenait.
Venus de régions autonomes moins importantes, ils avaient passé davantage de temps avec le chef du groupe, Tayon, qui commandait actuellement les Corbeaux, et avaient pu se laisser influencer par lui.
Mais le Voile Noir, c’était autre chose.
Bien qu’il fasse partie de la famille Adjak, il tenait davantage de l’armée privée de la Troisième Région autonome.
Que Soler, deuxième de la cérémonie, rejette une organisation prestigieuse de la famille provoqua un émoi qui ne retomba pas facilement.
Mais le moment le plus marquant restait à venir.
Tous les regards se tournèrent vers Polarin.
Malgré la surprise, l’attente de son choix emplissait l’air.
Mais, à cet instant, Polarin pensait à tout autre chose.
« …Une fois que je l’aurai annoncé, il n’y aura pas de retour en arrière. »
J’avais déjà choisi ma voie.
Mais ce choix risquait d’être aussi surprenant, sinon plus, que ceux des autres.
Du Nid du Haut Dragon à la Forteresse de Chilgong, j’y avais réfléchi encore et encore pendant tout le trajet.
Mais ma réponse n’avait pas changé.
Après avoir pris une profonde inspiration, je m’avançai devant l’Ancien.
Les yeux rivés sur son regard jeune et brillant malgré son âge, je déclarai :
« Je rejoindrai le Département du renseignement, Tello. »