J’avais pris la bonne direction pour rejoindre le Nid du Haut Dragon.
Mais trouver l’endroit était une tout autre affaire.
Le chemin jusqu’au nid constituait à lui seul une forme d’entraînement.
Je progressai en affrontant sans cesse des bêtes de haut rang, qu’on ne rencontrait pas souvent.
Après une semaine entière à courir sans relâche, j’atteignis enfin ma destination.
Au milieu d’une forêt dense, peuplée d’arbres gigantesques, une grotte apparut de nulle part.
Elle ne ressemblait pas à une grotte naturelle.
Pourtant, la concentration de mana qui s’en dégageait était si dense que je sus être arrivé au terme de mon voyage.
« Enfin, j’y suis. »
Cette grotte n’était autre que l’entrée du Nid du Haut Dragon.
Peut-être parce que j’avais erré si longtemps, je m’avançai avec empressement, impatient de rejoindre le nid et de recevoir la Gravure du cœur au plus vite.
Mais un nouvel obstacle se dressa devant moi.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Je ne parvins pas à entrer dans la grotte ; quelque chose me repoussa en arrière.
En y regardant de plus près, je vis une barrière transparente qui en bloquait l’entrée.
Une protection avait été mise en place pour empêcher n’importe qui d’entrer.
Formée par la volonté des dragons, elle repoussait fermement toute intrusion étrangère.
Comment entrer ?
Je n’y réfléchis pas longtemps.
Même si les dragons n’accueillaient pas les visiteurs, je n’étais pas un intrus : j’avais été invité.
De plus, j’étais à moitié humain et à moitié dragon.
Rien ne justifiait qu’on m’interdise l’accès au Nid du Haut Dragon.
Je tirai du mana de mon Cœur de dragon jusqu’à ce que son poids devienne presque insupportable.
Un mana bleu profond tourbillonnait furieusement en moi.
Je comptais prouver que j’avais le droit d’entrer dans le nid.
Crac── !
J’insufflai du mana dans mon poing et frappai la barrière.
À chaque coup, je sentais la barrière trembler, mais elle ne cédait pas facilement.
Dans ce cas, je n’avais qu’à continuer de frapper.
Crac ! Boum !
Encore une fois, puis une autre.
Les oiseaux s’envolèrent et les bêtes commencèrent à fuir.
Mais je n’avais pas l’intention de m’arrêter avant que la barrière ne vole en éclats.
Alors, une voix résonna dans mon esprit.
— Arrête.
— Tu fais trop de bruit.
Dès que la voix se tut, la barrière transparente disparut.
Je sentis un mana encore plus dense que celui qui l’imprégnait.
En m’enfonçant dans la grotte obscure, je sus que des dragons m’attendaient à l’intérieur.
Je rencontrerais peut-être même celui qui venait de parler avec tant d’irritation.
… Ce n’était peut-être pas la meilleure façon de faire bonne impression.
* * *
De l’extérieur, la grotte ne paraissait pas petite, mais son intérieur était bien plus vaste encore.
Je suivis un unique sentier dans le nid pendant un bon moment, avant d’atteindre une immense salle.
De nombreuses cavités étaient creusées dans cette vaste salle, sans doute les repaires des dragons.
Mais elles étaient toutes vides ; seuls deux dragons étaient restés dans le nid.
Hike m’attendait. À ses côtés, un dragon aux écailles rouges me toisait d’un regard glacial.
« Je connais ce visage. »
Son corps massif et fuselé, ainsi que ses robustes ailes membraneuses, ne différaient pas de ceux des autres dragons.
Ses écailles rouge lustré étaient rares chez les dragons, mais c’était surtout la cicatrice qui lui barrait l’œil droit qui attirait le regard.
À sa vue, je devinai qui était ce dragon.
Le dragon rouge, Baden.
C’était l’adversaire qu’Adjak avait affronté lors de l’épreuve finale de l’Épreuve du Dragon.
Ce jour-là, Baden avait perdu son œil droit.
À l’époque où Adjak avait passé l’Épreuve du Dragon, Baden comptait parmi les jeunes dragons les plus belliqueux. On l’avait choisi pour affronter Adjak.
À présent, il n’y avait plus trace de l’attitude puérile d’un jeune dragon. Une aura majestueuse l’entourait tandis qu’il me toisait froidement.
Je baissai aussitôt les yeux pour éviter son regard et lui présentai mes respects.
— Tu ne manques pas de bruit, toi.
La voix du dragon rouge résonna dans mon esprit.
Je ne l’entendais pas avec mes oreilles : elle transperçait directement mon cerveau.
J’avais poussé mon Cœur de dragon à ses limites pour briser la barrière.
Peut-être à cause de cette tension, supporter sa voix n’avait rien de facile.
Mais je ne pouvais pas flancher maintenant.
« Mon impatience de vous rencontrer m’a fait perdre toute retenue. Je vous prie de m’excuser. »
Je m’excusai sans hésiter.
Si cela me permettait de recevoir la Gravure du cœur, m’incliner un instant ne représentait pas grand-chose.
Hike me le présenta avec douceur.
« Voici Baden-nim, le “Dieu le plus jeune”, qui est au service du Seigneur Dragon. Salue-le avec respect. »
« C’est un honneur de vous rencontrer, Dieu le plus jeune. »
Le jeune dragon qui avait jadis combattu Adjak était devenu le Seigneur Dragon.
Quand Adjak avait organisé l’expédition à Myeolji, de nombreux dragons, dont Hike, s’étaient joints à lui.
Mais Baden n’y avait jamais pris part, invoquant comme raison la blessure infligée par Adjak, qui n’avait pas guéri.
« À l’époque, je croyais qu’il faisait simplement preuve de rancune… »
Mais en arrivant au Nid du Haut Dragon, je compris que ce n’était pas la seule raison.
Le nombre de dragons qui s’étaient précipités dans Myeolji au cours de l’expédition avait considérablement diminué.
J’avais eu de la chance que Baden soit resté en arrière et qu’Hike en soit revenue vivante.
Je m’inclinai respectueusement devant Baden et me présentai.
« Je suis Polarin Adjak, vainqueur de la Cérémonie de la majorité de la famille Adjak, et à moitié humain, à moitié dragon. »
— À moitié humain, à moitié dragon, dis-tu.
La voix de Baden retentit de nouveau dans mon esprit.
— … Toi ?
Mais cette fois, elle était différente.
Elle était empreinte de mépris.
Ploc.
Du sang se mit à couler de mon nez et de ma bouche.
Il ne cherchait probablement pas à me faire du mal.
Simplement, supporter les émotions contenues dans sa voix était au-dessus de mes forces.
Pourtant, je tins bon.
Sans même laisser échapper un gémissement, je poursuivis.
« Oui, je suis à moitié humain et à moitié dragon. Mon cœur est semblable au vôtre, Dieu le plus jeune : c’est un cœur de dragon. »
Des paroles capables de provoquer la colère d’un dragon.
Mais je devais les prononcer.
Je devais prouver que je méritais de recevoir la Gravure.
Moi aussi, j’étais à moitié humain et à moitié dragon, et je portais un Cœur de dragon.
— Tu oses plaisanter ?
Le sang gouttait de mon nez et de ma bouche, tachant le sol à mes pieds.
J’avais la tête qui tournait.
Je ne m’attendais pas à ce qu’Hike vienne à mon secours.
Je devais surmonter cette épreuve seul.
Je sentais le regard perçant de Baden fixé sur mon cœur.
La Gravure du cœur consiste à greffer le « bord » du cœur d’un dragon mort.
En greffant des fragments du bord du cœur d’un ancêtre sur celui d’un jeune dragon, on lui permet d’élever son rang et de devenir plus puissant.
Le pouvoir du cœur d’un ancêtre est bien trop grand pour qu’un jeune dragon puisse l’absorber.
C’est pourquoi, comme les gravures reçues au sein de la famille, l’opération se déroule par étapes, en plusieurs séances.
Si je parvenais à convaincre Baden, je recevrais ici et maintenant la première étape de la Gravure du cœur.
— Tu crois que je te donnerais un cœur de dragon ?
« Oui. »
— Pourquoi le crois-tu ?
Sa voix résonna dans mon esprit, dépourvue d’intonation.
Peut-être parce que je m’inclinais, mes jambes semblaient prêtes à céder.
J’avais préparé un tout autre discours pour le voyage jusqu’au Nid du Haut Dragon.
« En tant que dragon, et non en tant qu’humain, je passerai l’Épreuve du Dragon. »
Mais j’abandonnai ce plan.
Rassemblant mes dernières forces, je prononçai les mots que je venais de décider de dire.
« Parce que je suis le seul à pouvoir résoudre la crise de Myeolji. »
* * *
Baden resta stupéfait.
« Un corps humain doté d’un Cœur de dragon. »
Hike le lui avait raconté, mais il n’avait pas cru que ce fût vrai.
Après tout, cela faisait longtemps que les descendants d’Adjak ne naissaient plus avec un Cœur de dragon.
C’était la preuve que le sang draconique hérité d’Adjak s’affaiblissait peu à peu.
Mais Polarin était différent.
Bien qu’il eût du mal à l’admettre, Baden sentait un Cœur de dragon intact battre dans le corps de Polarin.
« Comment a-t-il pu survivre sans même recevoir de gravure ? »
Le regard de Baden examina le corps de Polarin, qui s’était effondré après avoir prononcé ses derniers mots.
« Un physique hors du commun. »
Un corps naturellement renforcé pour contenir un cœur qui menaçait de le déchirer, ainsi qu’un Cœur de dragon.
Mais ce qui étonnait le plus Baden, c’était l’esprit de Polarin.
« Il n’a probablement pas connu une seule vraie nuit de sommeil de toute sa vie. Il a dû sans cesse s’appliquer à canaliser le mana vers son cœur, et pourtant son esprit tient toujours. »
Ce garçon était peut-être déjà fou.
Baden comprit enfin pourquoi Hike avait été jusqu’à ravaler sa fierté pour lui adresser cette requête.
Un être à moitié humain et à moitié dragon, né avec un Cœur de dragon et doté d’une force mentale qui dépassait même celle des dragons.
Une seule personne venait à l’esprit de Baden lorsqu’il entendait cette description.
— Hike.
Baden l’appela en réprimant le tremblement de sa voix.
Hike le regarda sans répondre.
Mais Baden retrouva bientôt sa dignité.
— En ma qualité de Seigneur, je te l’ordonne, « Lac silencieux » : va chercher un bord dans le caveau. Celui de mon père, le précédent Seigneur, fera l’affaire.
Hike s’agenouilla devant Baden et répondit :
— Oui, Seigneur. Je reviendrai.
* * *
Quand j’ouvris les yeux, je me trouvais dans un endroit qui m’était inconnu.
J’avais perdu connaissance pendant ma conversation avec Baden.
Sa voix avait dû être trop difficile à supporter.
J’étais allongé sur une plateforme taillée dans du cristal bleu.
Tout autour, du mana matérialisé entourait la plateforme comme des flammes de bougie.
« On dirait un autel destiné à un rituel. »
À cette pensée, je repris rapidement mes esprits et m’agenouillai.
Deux dragons me dominaient du regard, de l’autre côté de l’autel.
Hike avait repris sa véritable forme : elle n’avait plus l’apparence d’une humaine, mais celle d’un dragon aux écailles noires qui semblaient absorber toute lumière.
Voyant que j’avais repris connaissance, Baden prit la parole.
« Lorsqu’un dragon d’une génération précédente meurt, ses descendants prélèvent son cœur avec révérence. »
Je gardai la tête basse et écoutai attentivement les paroles de Baden.
« Les griffes et la peau d’un dragon ne se décomposent jamais, mais son cœur ramollit vite et retourne à la nature. »
J’acquiesçai de temps à autre pour lui montrer que j’avais compris.
« Mais le bord du cœur, lui, reste intact. Comme celui que tu as devant toi. »
Ce n’est qu’alors que je relevai la tête pour regarder le cœur du dragon — non, son bord.
Un cœur transparent, dont on voyait clairement l’intérieur : un véritable « bord ».
« Nous allons maintenant tailler ce bord et le greffer à ton cœur. La méthode est la même que pour la Gravure du cœur pratiquée dans la famille de “cette personne”. Toutefois, j’utiliserai la [Langue des dragons] afin d’aligner le fragment et ton cœur dans la position idéale. »
À mesure qu’il m’expliquait le procédé, la peur s’insinua en moi.
On allait m’ouvrir la poitrine pour greffer un fragment à mon cœur ?
Baden avait peut-être lu la peur qui se reflétait sur mon visage ; il me demanda d’un ton calme :
« Ce sera douloureux. Ça l’a été pour moi aussi. Le feras-tu quand même ? »
« Bien sûr. »
Si je ne subissais pas le rituel, mon Cœur de dragon finirait par déchirer mon corps.
Ma décision était prise depuis longtemps.
Baden me contempla un instant, alors qu’il avait décidé de me faire recevoir la Gravure du cœur.
« Tu as fait le bon choix. Le pouvoir du cœur de ton ancêtre te sera transmis par étapes. »
« … Merci. »
« Estime-toi honoré. Le bord que tu vas recevoir est celui de mon père, le précédent Seigneur. »
Baden esquissa un léger sourire.
J’ignorais qu’il pouvait prendre une telle expression.
Toujours souriant, il ajouta :
« Il fut un temps où je convoitais moi aussi ce cœur. À peine avais-je commencé à battre des ailes que je tentai plusieurs fois de l’assassiner pour m’emparer du bord de son cœur. »
Ses paroles avaient quelque chose de dérangeant.
Mais on ne pouvait pas juger la vie des dragons à l’aune des critères humains.
« Ce doit être un bord remarquable… »
Et le rituel commença.