Après avoir énoncé la première règle, Balua poursuivit ses explications.
— Deuxièmement, une fois les équipes formées, le total des scores de leurs membres déterminera le labyrinthe auquel elles seront affectées.
Plus la moyenne d’une équipe sera élevée, plus le labyrinthe qu’elle devra affronter sera dangereux.
— Troisièmement, quel que soit le rang du labyrinthe, l’équipe qui le terminera de la manière la plus parfaite obtiendra le plus de points. À titre indicatif, il n’y a pas de score individuel.
Le système de notation était, comme prévu, simple.
Cinquante points pour l’équipe qui terminerait le labyrinthe de la manière la plus parfaite.
Quarante points pour l’équipe arrivée deuxième.
Trente points pour celle arrivée troisième.
Ensuite, vingt points pour avoir terminé le labyrinthe, ou l’élimination en cas d’échec.
« Tout se joue dans l’ordre. »
Comme s’il avait lu dans mes pensées, Balua poursuivit ses explications.
— Le premier à choisir sera Polarin, arrivé en tête. Vous aurez trente minutes pour discuter.
Parfait.
Si le premier avait dû choisir en dernier, ça aurait été fâcheux.
Après avoir terminé, Balua se retourna, nous laissant discuter librement sans que son regard nous gêne.
« … Polarin, tu as une bonne idée, cette fois ? »
Kiyot me posa la question.
Jadin me regardait lui aussi, les yeux brillants.
Je jetai un coup d’œil à Soler.
Elle s’avançait vers nous en titubant.
Elle s’était montrée distante quand l’équipe 7 avait échangé les salutations, mais elle ne semblait pas vouloir manquer la discussion.
« Avant de nommer les candidats que nous souhaitons… »
Si j’avais pu choisir librement, ma priorité absolue aurait sans aucun doute été Siriel.
Balua avait insisté sur le fait qu’il fallait terminer le labyrinthe « parfaitement ».
Il y avait deux façons de venir à bout d’un labyrinthe :
Se contenter de vaincre les obstacles et les ennemis pour le traverser, ou ramasser les pièces cachées en chemin.
Les deux méthodes comptaient comme une victoire, mais elles différaient considérablement dans leur déroulement et leur résultat.
La fin et les récompenses variaient selon la méthode choisie.
En particulier, on disait que terminer le labyrinthe à « 100 % » en ramassant toutes les pièces cachées rapportait des récompenses colossales, mais que c’était extrêmement difficile.
Même pour quelqu’un comme moi, qui se targuait d’être le vétéran ultime de Tune World, ce n’était pas une mince affaire.
Plutôt que de former une équipe composée uniquement de personnes douées, mieux valait en constituer une dont les membres s’accordaient bien.
Même en contrôlant tous les personnages à la souris, des imprévus survenaient.
Dans un labyrinthe, les imprévus avaient souvent des conséquences désastreuses.
Un seul mauvais choix pouvait coûter la vie.
Autrement dit, terminer un labyrinthe à la perfection avec des coéquipiers qui manquaient d’esprit d’équipe relevait presque de l’
impossible.
Pourtant, avant le début de la troisième épreuve, Siriel m’avait dit quelque chose.
— Cette épreuve, je veux la relever par mes propres moyens ! Je me suis toujours reposée sur vous, mais je ne peux pas dépendre de vous éternellement !
Bien sûr, Siriel n’avait probablement pas prévu que la troisième épreuve exigerait de travailler en équipe.
Malgré tout, je ne voulais pas briser sa détermination.
Je regardai Soler et pris la parole.
« Puisque vous et moi devons être sélectionnés, Soler-nim, la composition de l’équipe est essentielle, n’est-ce pas ? Qui aimeriez-vous choisir, Soler-nim ? »
Soler fronça les sourcils, réfléchit un instant, puis répondit.
« La compétence, c’est tout. Je choisirai quelqu’un qui répond à mes critères. »
« Et Siriel-nim ? Elle ne répond pas à vos critères ? »
Soler secoua vivement la tête.
Sa réaction était plus forte que prévu.
« Y a-t-il une raison ? »
« Suis-je obligée de vous le dire ? »
« Si je devine, vous me suivrez à partir de maintenant ? »
« … »
Soler ne répondit pas.
Mais je ne voulais pas continuer à me heurter à elle.
Si notre esprit d’équipe venait à flancher, le labyrinthe n’en serait que plus difficile à terminer, et j’avais une vague idée de ce qu’elle pensait.
« En matière de compétences, Siriel-nim est remarquable. Elle n’a rien à envier aux habitants des régions autonomes supérieures. Vous ne pouvez pas être passée à côté, Soler-nim. »
« Hmm… »
« Pourquoi ne pas simplement dire que vous craignez que choisir Siriel-nim, qui a obtenu des points bonus lors de la première épreuve, nous envoie dans un labyrinthe d’un rang trop élevé ? »
À ces mots, Soler ouvrit de grands yeux.
J’avais visé juste.
Il était temps de passer à l’étape suivante.
« Je vais choisir en premier. »
Je désignai Blaze.
Ce type portait toujours son costume de Corbeau.
En voyant mon doigt pointé vers lui, il sursauta et se cacha derrière les autres.
« Ce candidat spécial a l’air mort de peur. Il n’était pas comme ça en venant », fit remarquer Jadin en fronçant les sourcils.
Eh bien, Jadin était lui aussi un candidat spécial ; il avait donc dû venir à la Cérémonie de la majorité avec Blaze.
Blaze s’était montré hostile envers moi sans raison.
Il n’avait probablement pas été plus amical avec les autres.
Pour une raison ou une autre, il tremblait à présent, mais ses compétences étaient fiables.
Lors de la deuxième épreuve, Blaze m’avait retrouvé tout au fond du quatrième puits et s’en était sorti indemne.
Il avait forcément essuyé d’innombrables attaques de bêtes en chemin. Moi aussi, d’ailleurs.
De plus, j’appréciais que Blaze n’ait obtenu de points bonus ni lors de la première épreuve, que les candidats spéciaux avaient passée séparément, ni lors de la deuxième.
« Ça ira. Il est doué. »
« … Si tu le dis. »
Kiyot prit mon parti.
Je lui adressai un sourire, puis me tournai vers Soler pour lui faire une proposition.
« Et si vous choisissiez Keldric-nim, Soler-nim ? »
« Qu’est-ce que vous avez dit ? »
« * * *
Analyser les intentions de l’examinateur avant un examen.
Réfléchir aux raisons pour lesquelles l’entreprise m’avait confié un projet.
Ces tâches m’étaient familières. Comme je ne possédais pas de talent exceptionnel, je devais surmonter les difficultés à force d’efforts.
Le thème principal de la troisième épreuve était l’esprit d’équipe.
Mais même la meilleure entente pouvait s’effondrer à cause d’un seul imprévu.
La seule façon d’y remédier consistait à élaborer un plan solide, grâce auquel chacun pourrait remplir son rôle quelle que soit la situation.
C’était probablement là le but de l’épreuve.
— À présent, Polarin Adjak, fais ton choix.
Balua, toujours tourné de l’autre côté, écrivit ces mots sur l’écran.
« Pourquoi il se comporte comme ça ? »
Les hommes-bêtes tigres étaient peut-être timides malgré leur apparence, mais là, c’était excessif.
Je fis tout de même ma part.
« Je choisis Blaze Adjak, de l’équipe 5. »
Dès que j’eus parlé, la carte que je tenais disparut.
Argh !
Un cri bref et aigu retentit du côté de l’équipe 5, mais je n’y prêtai pas attention.
Peu après, Blaze s’avança vers notre équipe d’un pas traînant, le regard vide.
Même lorsque je le regardais, il détournait la tête pour éviter mon regard.
Il m’écouterait, au moins, non ?
« Je choisis Hose, de l’équipe 8. »
Keldric fit son choix, et sa carte disparut à son tour.
Je regardai Soler.
Elle n’avait pas donné de réponse claire jusqu’à la fin, mais j’étais certain de l’avoir convaincue.
« … Je choisis Keldric, de l’équipe 1. »
C’était fait.
Elle avait suivi mon conseil.
La carte qu’elle tenait disparut également.
Il y eut tout de même un petit problème.
L’un des membres de l’équipe 1, celle de Keldric, se mit à protester.
« C’est contraire aux règles ! Keldric est le chef de notre équipe ! »
Comme si ça allait changer quoi que ce soit.
Les personnes classées parmi les dix premières avaient le droit de choisir leurs coéquipiers, mais Balua ne les avait pas désignées comme chefs d’équipe.
Et puis, Keldric n’avait pas de carte lui permettant d’opposer son veto.
— Aucune règle n’a été enfreinte. Keldric, rejoins l’équipe 7.
Keldric, l’air gêné, chuchota avec ses coéquipiers.
Leur équipe, sans doute organisée autour de lui, venait d’être démantelée ; il devait donc avoir des explications à leur donner.
Balua leur laissa tout le temps nécessaire pour discuter.
Alors Soler me murmura :
« J’avais des doutes, mais ça a marché. Vous avez intérêt à assumer les conséquences. »
« Bien sûr. Dès que nous nous sommes retrouvés dans la même équipe, vous et moi, Soler-nim, nous étions condamnés à affronter un labyrinthe de haut rang. Choisir Siriel-nim n’y aurait rien changé. »
Pendant ce temps, Keldric rejoignit notre équipe.
« Haha, je ne m’y attendais pas. Enfin, allons-y ! »
Il s’exprima d’un ton enjoué et me tendit la main.
« Ravi de faire équipe avec toi. »
J’avais renoncé à faire venir Siriel, avec qui j’avais noué des liens de confiance, mais c’était la meilleure solution après elle.
Une épreuve sans score individuel.
Avec Soler et Keldric dans mon équipe, à moins que nous échouions de façon catastrophique dans le labyrinthe, nous n’avions aucune chance de nous faire dépasser lors de la troisième épreuve.
Une chose, pourtant, me tracassait.
« Si nous nous plantons, nous pourrions vraiment mourir. »
Lirof, la forêt tropicale également connue sous le nom de Forêt des méandres.
Parmi les joueurs de Tune World, elle était tristement célèbre pour broyer les personnages.
« * * *
L’équipe 7 se tenait devant le labyrinthe qui lui avait été attribué.
J’avais déjà expliqué les rôles et les tâches, mais…
« T-Tu es sûr que c’est moi qui entre en premier ? »
« Oui. Faut-il que je te réexplique ? Tu es parfait pour ça, Blaze-nim. »
« Mais Balua-nim n’a-t-il pas dit que ce labyrinthe était dangereux ? »
« Justement, c’est pour ça que tu passes en premier. Pourquoi un vétéran comme toi est-il si nerveux ? »
« C’est mon premier labyrinthe ! »
« La plupart des gens ici sont probablement dans le même cas. »
Soler détourna le regard, tandis que Keldric secouait la tête.
Ils semblaient avoir de l’expérience.
« … Bande de veinards des districts supérieurs. »
Mais Blaze n’était pas en grande forme.
Depuis qu’il avait rejoint notre équipe, il n’avait cessé de montrer des signes d’anxiété.
Ses yeux baissés tremblaient.
Je savais pourtant comment le calmer.
Mon regard se posa sur le masque en forme de corbeau qui trônait sur son front.
« C’était un objet rare, autrefois. J’imagine qu’ils en ont produit en masse. Les Corbeaux, hein… »
Je lui abaissai le masque de corbeau sur le visage.
Je m’en étais servi quelques fois en jouant un Adjak dans le jeu.
Il avait pour effet d’atténuer les altérations mentales.
Comme les Corbeaux accomplissaient des missions près du dôme où l’énergie démoniaque s’infiltrait, ils devaient avoir besoin de cette capacité.
« Tu es un Corbeau, pas vrai ? Tu peux le faire. »
Il hocha la tête.
Ne plus voir ses yeux, c’était déjà bien mieux.
Kiyot s’approcha alors de Blaze, qui était toujours tendu.
Il examina le masque avec curiosité, puis prit la parole.
« … Fascinant. Tu peux cligner des yeux encore une fois ? Et dire quelque chose, aussi. »
« P-Parler… »
Dès que Blaze avait équipé le masque de Corbeau, celui-ci n’était plus seulement un masque : il était devenu son visage.
Quand il clignait des yeux, ceux du masque clignaient aussi.
Quand il parlait, le bec bougeait et sa voix devenait plus grave.
Kiyot, simplement intrigué, bombarda Blaze de questions.
Mais avec la carrure imposante de Kiyot et l’attitude prostrée de Blaze, on aurait dit qu’il le harcelait.
« Kiyot-hyung, retourne à ta place. Nous devons entrer, maintenant. »
« Compris. »
Je tapotai le dos de Kiyot pour l’arrêter.
Blaze avait besoin d’un peu de temps pour retrouver son calme et sa confiance.
Il serait notre tank d’esquive pendant la traversée du labyrinthe.
Avant d’entrer, je vérifiai la montre à ma taille.
« Soixante-douze heures… »
La limite de temps de chaque labyrinthe dépendait de sa difficulté, et la nôtre était plutôt longue.
Ce qui signifiait que le labyrinthe était complexe et dangereux.
J’avais parlé avec Siriel plus tôt ; son équipe, elle, avait une limite de dix heures.
Le labyrinthe où nous allions entrer ne faisait aucun doute : il était périlleux.
Mais j’étais aussi impatient.
En vivant dans le monde du jeu, je l’avais oublié, mais un labyrinthe était l’essence même du jeu.
« Entrons. »