Chapitre 184
Fouuuuuuu── !
Quand je reparus, prêt, les soldats du Nord s’avançaient devant Myeolji au son d’un cor.
Bitelleanus esquissa un sourire et me tendit un cor.
Comme pour lui répondre, je soufflai à mon tour de toutes mes forces.
Fouuuuuuuuu── !
Au long son du cor, les membres de l’expédition déjà rassemblés éclatèrent de rire.
Pour l’ennemi, le bruit des soldats du Nord marchant au pas devait être terrifiant.
Mais à mes oreilles, même le martèlement de leurs pas lourds, qui semblait faire trembler la terre, était rassurant.
Le Grand-duc, Evernite, et son adjudant Baertz ouvraient la marche, suivis des chevaliers du Nord. Ils arrivèrent devant Myeolji.
Le Grand-duc avait déjà fait part de son intention de rejoindre l’expédition à Agamben, qui en avait accepté le rôle d’officier d’état-major.
J’allai à la rencontre du Grand-duc, qui s’approchait lentement, et lui fis face.
Entre-temps, j’avais accompli de grandes choses : j’étais devenu le Roi des Inoe et j’avais perpétué le nom de héros de la famille Adjak.
Pourtant, le Grand-duc me paraissait toujours aussi gigantesque.
Je tendis la main le premier et lui proposai de la serrer.
Evernite eut un sourire en coin et me saisit fermement la main.
« La fonction fait l’homme, n’est-ce pas ? »
« Bienvenue, Grand-duc. Vous avez dû beaucoup souffrir pour venir jusqu’ici. »
Evernite observa les membres de l’expédition qui se tenaient derrière moi.
Bien qu’ils ne fussent pas humains, ils connaissaient la réputation du Grand-duc, considéré depuis longtemps comme le plus puissant des hommes.
Certains semblaient un peu nerveux, d’autres laissaient libre cours à leur curiosité.
Parmi eux, Dvalik, le chef des barbares de l’Est, s’avança vivement.
« Grand-duc ! Venez donc vous mesurer à moi ! »
Quelle déclaration courageuse !
Pourtant, le Grand-duc se contenta de fixer Dvalik sans réagir.
Akuhata, qui menait les autochtones du Sud, asséna alors un violent coup derrière la tête de Dvalik et le retint.
Ceux qui savaient le mieux s’y prendre avec les barbares étaient ceux qu’on appelait eux-mêmes des sauvages.
« Hahaha, ahaha ! J’ai le crâne qui résonne ! »
Bien qu’Akuhata, l’une des Douze Épées d’Adjak, l’eût frappé sans pitié, Dvalik affichait un large sourire.
À cette vue, la tension se dissipa comme neige au soleil.
Les lèvres du Grand-duc se relevèrent légèrement, puis reprirent leur expression initiale.
« Avez-vous une stratégie ? »
« Nous allons devoir en élaborer une à partir de maintenant. »
Je me tournai vers le Grand-duc et les chefs de chaque groupe présents, puis déclarai :
« Que vos forces soient nombreuses ou non, tous les chefs sont attendus sous la tente. »
« Oui ! »
Une réponse retentissante, des dizaines — non, des centaines de fois plus forte que ma voix, me revint.
***
La réunion stratégique se tint dans la tente où le chef des Corbeaux avait siégé jusque-là.
Elle était incroyablement vaste, bien plus que je ne l’aurais cru, et pouvait accueillir beaucoup de monde à la fois.
« Tayon a lui aussi utilisé cette tente. »
J’imaginai Tayon seul sous cette tente, après avoir livré de nombreux combats devant Myeolji.
D’après le Boulier du destin d’Agamben, Tayon avait encore douze pour cent de chances d’être en vie.
Le jour où il avait été entraîné à Myeolji, ses chances s’élevaient à environ trente pour cent. Elles avaient diminué, mais le simple fait qu’elles ne soient pas nulles avait de quoi surprendre.
L’armée impériale, l’Armée du Nord, les armées de divers royaumes, les chefs de tribus minoritaires et plusieurs factions des Inoe participaient à l’expédition.
Même si seuls les chefs s’étaient réunis, ils étaient déjà nombreux à se retrouver au même endroit.
« Seigneur Agamben, pourriez-vous commencer par nous présenter les stratégies que vous avez envisagées ? »
« Oui. Tout d’abord, les autochtones du Sud et de l’Est… »
« Appelez-les les barbares de l’Est. »
Clac !
Akuhata frappa une nouvelle fois Dvalik derrière la tête. Mais cette fois, personne ne rit.
« Je continue. Les deux groupes d’autochtones formeront d’abord l’avant-garde et sèmeront le désordre sur le champ de bataille. Il faudra toutefois éviter que l’écart avec le gros des troupes ne se creuse. Si les démons qui auront conservé leurs forces concentrent leurs attaques sur eux, ils ne tiendront pas longtemps. Ensuite… »
La tactique d’Agamben était classique.
Les autochtones de l’Est et du Sud, indisciplinés et courageux, ébranleraient les premières lignes ennemies, puis les hommes-bêtes, en grand nombre — les Hommes-lézards et la tribu des Loups, par exemple —, les soutiendraient depuis l’arrière.
Pendant qu’ils se livreraient à un corps-à-corps, les paladins et les prêtres assureraient la défense ou prodigueraient des soins, tandis que les fées, les elfes et les mages pilonneraient l’ennemi à distance pour faire pencher la balance. Tel était le cœur du plan pour le début de la bataille.
Par ailleurs, si Gallajio frappait l’arrière avec un temps de décalage et parvenait à semer le trouble dans les rangs démoniaques, nous accélérerions notre avancée.
Cette méthode permettrait de réduire au minimum les pertes parmi les troupes de l’expédition.
« Si des démons de haut rang, capables de changer le cours d’une bataille, apparaissent, les chefs les plus proches devront s’allier spontanément et les attaquer ensemble. N’oubliez pas : ce n’est pas un duel honorable, mais une guerre. Vous devrez tout faire pour anéantir l’ennemi. »
Pourtant, je ne figurais pas dans l’exposé d’Agamben.
Trouvant sans doute cela étrange, Pasion leva la main.
« Quelle formation le Chef de l’expédition et le détachement qu’il dirige adopteront-ils ? Avec qui avanceront-ils ? »
« Polarin et son détachement préserveront autant que possible leurs forces, afin de pouvoir les déployer toutes contre le Roi démon. Les Corbeaux, le Vestige et les troupes du Nord escorteront le détachement et l’accompagneront jusqu’aux abords du Roi démon. »
« C’est une stratégie convenable. »
Agamben avait dû y réfléchir et la calculer d’innombrables fois.
Il voulait préserver l’endurance de mon détachement et la mienne, pour que nous n’ayons à nous soucier que de l’affrontement contre le Roi démon.
Beaucoup y laisseraient la vie, mais ces sacrifices étaient inévitables dès lors que nous avions résolu de partir en expédition à Myeolji.
Agamben avait misé sur la manœuvre qui offrait les meilleures chances de trancher la tête du Roi démon.
« Pour nous, c’est la meilleure stratégie. Nous avons adapté à notre façon les tactiques de l’Expédition d’Adjak, telles que Dame Hike nous les a exposées. »
Agamben ajouta ces mots comme pour clouer le débat. Ils ne tardèrent pas à galvaniser les chefs de chaque groupe.
« Oh… »
« Nous suivons donc la légende du seigneur Adjak ? »
« Nous aussi, nous entrerons dans l’histoire. »
Comme l’avait dit Agamben, le principe de la stratégie employée par Adjak durant l’expédition était le même.
Adjak avait affronté le Roi démon après avoir ménagé ses forces autant que possible et s’être contenté d’affronter quelques démons de haut rang.
C’est ainsi qu’il avait réussi de justesse à trancher la tête du Roi démon.
Pourtant, même eux n’étaient pas parvenus à éliminer les démons jusqu’au dernier.
Autrement dit, la stratégie d’Adjak avait permis de tuer le Roi démon, mais pas de conquérir Myeolji dans son intégralité.
« Chef de l’expédition, pouvons-nous vraiment procéder ainsi ? »
Contrairement à l’assurance avec laquelle il avait présenté sa stratégie, la voix d’Agamben trembla lorsqu’il me demanda mon approbation.
Lui aussi devait savoir que l’Expédition d’Adjak n’avait été qu’une demi-réussite.
Mais il avait dû me communiquer le résultat obtenu en maniant le [Boulier du destin] de son mieux.
« Le but de cette expédition ne se limite pas à tuer le Roi démon. »
À mes mots, la tente se fit silencieuse.
« Nous ne suivrons pas la méthode de l’Expédition d’Adjak. Si nous marchons dans les pas de nos ancêtres, nos descendants connaîtront eux aussi des années de souffrance. »
« M-mais… »
Quelqu’un tenta de s’opposer, mais Evernite le fit taire d’un regard.
Grâce à cela, je pus poursuivre.
« Je ne crois pas que vous qui êtes réunis ici soyez le moins du monde inférieurs à ceux qui ont participé à l’Expédition d’Adjak. Non, nous sommes plus soudés et plus forts. »
« … »
« Nous, membres de l’Expédition de Polarin, accomplirons ce que l’expédition du seigneur Adjak n’a pas tout à fait réussi. »
Evernite, qui était resté silencieux depuis son entrée sous la tente, prit la parole pour la première fois.
« Quel exploit cherchons-nous à accomplir ? »
« Considérez la mort du Roi démon comme une étape. Nous irons de l’avant avec pour objectif de purifier entièrement Myeolji. »
La confusion qui se lisait sur les visages des personnes rassemblées sous la tente s’effaça peu à peu.
Notre objectif était clair, et nous avions les moyens de l’atteindre.
« Voici donc la stratégie que je propose. »
***
Tous ceux qui souhaitaient participer à l’expédition arrivèrent devant Myeolji.
Puis on distribua, dans l’ordre, les armes, les Mélodies et les autres objets que l’expédition utiliserait, livrés par les différents groupes, notamment les nains, la Famille impériale et le Coffre du Dragon.
Certains se reposaient, tandis que d’autres s’activaient pour chasser la tension de leur corps.
Mais, une fois par jour, tous devaient interrompre leurs occupations pour se mettre en mouvement.
Fouuuuuuu── !
Le son prolongé du cor du Nord, devenu sans qu’on s’en aperçoive celui de l’expédition, retentit.
Alors, chacun se mit en mouvement, parfaitement préparé et dans un ordre impeccable.
Au moment où j’allais rejoindre ma place, Pasion vint me trouver.
« Chef de l’expédition. »
« Oui, seigneur Pasion. »
Depuis notre première rencontre, Pasion m’avait toujours traité avec simplicité. Mais, depuis le rassemblement de l’expédition, il s’adressait lui aussi à moi avec le respect dû à mon rang.
À voir son visage fermé, je compris qu’il avait quelque chose à me dire.
« … Êtes-vous vraiment décidé à avancer en une seule ligne ? Si nous ne faisons pas attention, le cours de la bataille peut basculer très vite. Nous renoncerions ainsi à l’avantage que nous procure notre statut d’envahisseurs. »
« L’avantage que nous procure notre statut d’envahisseurs ? »
« Vous l’avez sûrement vu lors du tournoi des chevaliers. Pour venir à bout d’un adversaire solidement retranché, le mieux est de l’attaquer sans relâche. Il faut le contraindre à se défendre. Or, le plan d’attaque de l’expédition est trop lâche. Si notre ligne cède pendant que nous avançons, et que l’ennemi s’engouffre dans la brèche… »
« Vous voulez dire que, plutôt que de nous prendre à revers, ils pourraient nous encercler. Au lieu de lancer une attaque totale, nous serions contraints d’attaquer et de nous défendre en même temps. »
« … C’est exact. Je vous en prie, reconsidérez votre décision. »
Pasion eut du mal à faire entendre ses objections.
Je savais bien qu’il ne cherchait pas simplement à contester mes paroles.
Son raisonnement était juste, et il m’exposait le fruit de ses réflexions, mûries pour éviter de mettre l’expédition en danger.
Mais je n’avais pas non plus l’intention de céder.
Durant tout mon séjour dans les monts Gullok, je m’étais interrogé sur la direction que devait prendre l’expédition.
Pour purifier complètement Myeolji, il fallait éliminer toute forme de vie qui y abritait de l’énergie démoniaque.
Pour cela, nous devions avancer vers la purification totale de Myeolji.
Je répondis à Pasion d’une voix ferme :
« Des imprévus surgiront tout au long de l’expédition. Chacun des démons du top dix représentera à lui seul une source d’imprévus considérable. Nous avancerons donc en une seule ligne, mais laisserons chacun agir à sa guise selon la situation. »
« Mais diriger autant de troupes avec pour seul principe cette idée d’imprévu… »
« Je crois que nous en sommes capables. Si une partie de la ligne cède, les autres pourront venir renforcer le front et combler la brèche. Et je ne participe pas à cette expédition pour recevoir la protection de quelqu’un. »
Pasion plongea les yeux dans les miens.
Les miens ne vacillèrent probablement pas le moins du monde.
Peut-être grâce à cela, les pupilles de Pasion, qui tremblaient d’inquiétude, retrouvèrent peu à peu leur calme.
« Je comprends. Je vais rejoindre ma place, moi aussi. »
L’immense dôme violet recouvrait Myeolji.
D’après nos calculs de l’énergie démoniaque, il faudrait environ deux semaines avant que le dôme ne s’ouvre.
Mais je n’avais pas l’intention d’attendre qu’il s’ouvre de lui-même, au bout de deux semaines.
Au son du cor, les membres de l’expédition se rassemblaient une fois par jour et se rangeaient en une longue ligne autour de Myeolji.
Comme ils avaient répété cette manœuvre plusieurs fois, ils avaient désormais pris l’habitude de rejoindre leur place sans qu’on ait besoin de la leur assigner une par une.
Ils mémorisèrent le visage de ceux qui se tenaient à leurs côtés.
Ils devraient se battre de toutes leurs forces et se protéger les uns les autres du mieux qu’ils le pourraient.
Je pris position.
C’était précisément l’endroit où Zenburga avait entraîné Tayon.
Les traces de ce jour-là étaient encore visibles sur le dôme.
Je les fixai et lançai aux membres de l’expédition :
« Tout le monde, en position ! »
Les membres de l’expédition levèrent leurs armes et braquèrent leurs regards sur le dôme.
Dès que j’estimai que chacun avait fini de se préparer, je criai d’une voix forte :
« À l’attaque ! »
BOUUUUUUUUUM──── !
Les attaques, assez puissantes pour déchirer les tympans, s’abattirent sur le dôme.
Je brandis Maron à mon tour et frappai le dôme.
Crac──.
Des fissures apparurent sur le dôme, incapable de résister aux assauts.
Bientôt, la première fissure se propagea à toute sa surface et provoqua un grondement assourdissant.
Craaac── !
Le premier pas de l’expédition vers la purification complète de Myeolji.
C’était le bruit du jour où l’avancée commençait.