Chapitre 183
Il y eut bien des détours avant que je devienne le héros du clan appelé à succéder à Adjak, mais je finis par trouver un accord avec Gallajio, Soler et les autres sans qu’aucune goutte de sang ne soit versée.
Même les Anciens du clan, qui ne m’avaient pas soutenu au départ, apprécièrent ce point.
Ils finirent eux aussi par m’apporter leur soutien, et le clan Adjak se rassembla étroitement autour de moi.
Enfin, avec le soutien de tous, je menai à bien la cérémonie de succession du héros.
La place du village de Gullok où s’était tenue la cérémonie fut aussitôt transformée en salle de banquet.
« Polarin, tu as fait du bon travail, vraiment ! »
« Haha, merci, oncle Koke. »
Des scènes insolites se déroulèrent : les anciens du village me tapaient dans le dos, tandis que les Anciens du clan me traitaient avec déférence, comme s’ils ne savaient pas comment se comporter avec moi.
Après la Cérémonie de la majorité, un ancien se chargea de révéler où mes camarades et moi serions affectés.
Celui qui avait surpris tout le monde en apparaissant soudain au milieu de la place déserte me demanda de lui accorder un instant.
« Cela faisait longtemps, Ancien. »
« En effet. C’est la première fois que nous nous revoyons depuis la Cérémonie de la majorité… »
À l’époque, cet ancien était pour moi aussi intimidant que le ciel, mais ce n’était plus le cas.
Je me rendis compte une fois de plus à quel point mon statut et mon pouvoir avaient changé entre-temps.
« Avez-vous quelque chose à me dire en particulier ? »
« J’ai entendu la requête de Gallajio. Vous avez demandé à simplifier la procédure afin qu’aucun enfant ne soit sacrifié lors de la Cérémonie de la majorité, et à supprimer les numéros des régions autonomes pour que toutes puissent vivre sur un pied d’égalité. »
« Oui, c’est ce que je souhaite. Est-ce difficile ? »
« Heoheo, ce sera difficile, car nous avons respecté ces traditions jusqu’à présent, mais… si c’est ce que veut le héros du clan, nous devons le faire. »
L’ancien poursuivit avec un rire sans joie :
« Nous ne voulons plus perdre de héros. »
« Oui. Moi non plus, je n’ai pas l’intention de tomber à Myeolji. »
« J’ai appris que la Famille impériale, les Dragons et même les Nains avaient déjà ouvert leurs coffres. Le clan Adjak compte lui aussi ouvrir l’entrepôt resté scellé jusqu’ici. »
« Merci pour votre soutien. »
« Nous avons mis de côté quelques Mélodies et pièces d’équipement qu’utilisait le seigneur Adjak. Y a-t-il quelque chose que Polarin souhaiterait, par hasard ? »
J’y avais déjà réfléchi.
La plupart des pièces d’équipement seraient sans doute peu utiles. La majeure partie de celles qu’Adjak utilisait au combat avait été perdue lorsqu’il n’avait pas pu revenir de Myeolji. Seules celles qu’il avait laissées dans l’entrepôt devaient subsister.
Il valait bien mieux me servir des Mélodies que je possédais déjà.
Même si je m’entraînais dès maintenant à maîtriser une Mélodie que je connaissais mal, il me serait difficile d’en tirer autant de puissance que de celles que j’utilisais depuis longtemps.
De plus, parmi les Mélodies d’Adjak, il y en avait que je maîtrisais déjà bien, comme [Armure intangible] ou [Manipulation de la gravité].
« Cela ira. Si d’autres membres du clan veulent s’en servir, vous pouvez les leur donner sans hésiter. »
« … Vous êtes sûr de ne rien vouloir ? »
« Par hasard, la broche du seigneur Adjak serait-elle encore là ? »
L’ancien hocha vigoureusement la tête.
« Bien sûr. Par précaution, je l’ai même apportée. »
« Puis-je la voir ? »
L’ancien ouvrit une sous-dimension et en sortit plusieurs Mélodies et pièces d’équipement, ainsi que quelques accessoires utilisés par Adjak, bien qu’ils fussent peu pratiques.
Certains de ces objets m’étaient familiers.
« Puis-je prendre cette cape avec sa broche ? »
« Le seigneur Adjak portait cette cape à chaque grande occasion. Il sera heureux que Polarin la porte. »
Je hochai la tête et pris la cape.
Puis j’ôtai celle de Tello que je portais jusque-là et la tendis à l’ancien.
« Je la récupérerai à mon retour de l’expédition. »
« Heoheoheo, tu as intérêt à revenir la chercher. »
Après la disparition d’Adjak, le clan Adjak n’avait plus pu exercer autant d’influence qu’autrefois.
L’Empire surveillait durement les descendants du héros, au lieu de les traiter avec égards.
Heureusement, Adjak avait eu de nombreux descendants et, comme plusieurs d’entre eux étaient remarquablement doués, le clan avait pu tenir bon jusqu’à aujourd’hui.
Bien sûr, il était évident que sa puissance avait été à son apogée du vivant d’Adjak.
L’ancien ne semblait pas vouloir me perdre, moi qui étais devenu le plus célèbre du continent depuis Adjak.
Toc.
Après avoir passé la cape d’Adjak et épinglé la broche, je m’inclinai devant l’ancien.
« Je reviendrai sain et sauf. À bientôt. »
La cérémonie de succession était la dernière étape de mon séjour à Gullok.
J’allais maintenant partir pour Myeolji.
Après avoir salué l’ancien, je retournai auprès de mes compagnons.
« Oh, je ne t’avais jamais vu avec cette cape. »
« On m’a dit qu’elle appartenait au seigneur Adjak. »
« Hein ! Vraiment ? Elle te va parfaitement, en plus. »
« Ah oui ? Tant mieux. »
Keldric, Bea, Everchen, Blaze et Kiyot étaient là, jusqu’à Siriel.
Tous les regards étaient tournés vers moi.
J’étais reconnaissant à ceux qui me regardaient avec tant de confiance.
À Myeolji, ils seraient eux aussi à mes côtés pour combattre.
« Haha, pourquoi vous me dévisagez tous comme ça ? Ah, c’est vrai ! Les Anciens ont dit qu’ils distribueraient les Mélodies et l’équipement du seigneur Adjak. Si quelque chose vous intéresse, prenez-le. »
« Vraiment ? »
« … Vous croyez qu’il y aurait une bonne hache ? »
Siriel et Kiyot s’exclamèrent, surpris.
Contrairement à moi, qui avais parcouru tout le continent pour me procurer des Mélodies et de l’équipement convenables, ils étaient restés devant Myeolji en tant que Corbeaux. Il était compréhensible qu’ils convoitent ces objets.
« Mais ce que j’utilise, c’est le mieux ! Pas vrai, Kiyot ? »
« … C’est vrai. Notre équipement n’est pas mal non plus. »
« Et puis le seigneur Tayon nous a lui-même trouvé de l’équipement. »
Pas étonnant qu’il ait l’air si solide…
« Il faut aller sauver le seigneur Tayon. »
Siriel le déclara d’une voix ferme.
Je hochai la tête en signe d’approbation.
« Oui, allons le sauver. »
J’espérais que Tayon était toujours en vie.
Je voulais que ceux qui faisaient la fête aujourd’hui n’aient plus à connaître la tristesse.
Avant de partir pour Myeolji, nous prîmes une dernière résolution.
***
À l’aube, le lendemain.
Alors que je me préparais à partir de bonne heure, Gerd apparut discrètement, les traits tirés.
Il avait de grosses cernes, comme s’il n’avait pas fermé l’œil de la nuit.
Je souris de toutes mes dents et le pris dans mes bras.
« Père, à bientôt. Je reviendrai. »
« Prends soin de toi. »
Laissant derrière moi Gerd, dont la voix tremblait, je me dirigeai vers l’entrée du village.
« Oh là là… »
J’avais choisi de partir à l’aube pour quitter les lieux discrètement, pendant que tout le monde dormait, mais c’était peine perdue.
Une foule d’habitants de Gullok était déjà venue nous faire ses adieux, à mes compagnons et à moi.
« Héros, revenez-nous sain et sauf… »
L’enfant dont j’avais examiné l’épée s’approcha en titubant, les yeux à peine ouverts, et s’accrocha à ma jambe.
Je lui tapotai le dos, puis m’adressai aux villageois venus nous saluer.
« Je reviendrai sain et sauf ! »
Clap, clap, clap !
Certains applaudirent, d’autres versèrent des larmes ou poussèrent des acclamations.
Je devais trancher la tête du Roi démon et revenir ici.
Keldric aussi me sourit, satisfait, puis me lança :
« Polarin, allons-y. »
« Oui, allons-y. »
Kiyot et Siriel avaient décidé de passer chez eux avant de venir, et Blaze, qu’ils avaient entraîné avec eux, avait convenu de nous retrouver devant Myeolji.
C’est ainsi que Keldric, Bea, Everchen et moi prîmes la route de Myeolji.
Je ne savais pas quelle allure nous aurions de dos.
Mais j’espérais qu’on se souviendrait de nous comme d’un groupe imposant.
Nous marchâmes longtemps en silence.
Personne ne le rompit avant que nous ayons quitté le territoire de Gullok.
Tous semblaient assez nerveux.
Je me retournai vers mes compagnons et leur proposai :
« Et si on faisait la course jusqu’à Myeolji ? »
Keldric sursauta.
« Courir jusqu’à Myeolji ? On ne prend pas un portail ? »
« À qui demanderait-on ça ? Courir fera l’affaire. »
« Ça me va », répondit Bea.
Everchen poussa un profond soupir, puis se mit brusquement à courir.
Je partis aussitôt à mon tour.
« Hé ! Attendez-moi ! Dame Bea ! Monter Nihel, c’est de la triche ! »
Seul le cri de Keldric nous parvint de derrière.
Haha, hahaha !
Nous courûmes jusqu’à Myeolji, le sourire aux lèvres, comme si nous n’avions jamais été nerveux.
***
« Polarin, qu’est-ce que c’est que cette tête… ? Vous vous êtes battus en chemin ? »
Pasion secoua la tête, déconcerté.
Mais personne ne trouva quoi répondre.
« Hah… hah… Une bataille… non, une course… »
Combien de jours avions-nous couru à fond ?
Pourquoi avions-nous couru deux jours durant sans même dormir ?
Au point que Nihel, la Bête sacrée de Kipaso, avait été la première à renoncer.
Keldric arriva peu après.
Il était parti bon dernier, mais il était bel et bien né pour les arts martiaux, surtout quand il s’agissait de maîtriser son corps.
À peine arrivé devant Myeolji, il s’effondra et resta longtemps incapable de se relever.
Au loin, j’aperçus Bea et Everchen.
Ils avaient couru à peu près à la même vitesse. Mais alors que la destination approchait, Bea accéléra à une allure terrifiante.
« Les Esprits de l’Arbre-Monde l’aident. »
Everchen affichait une mine profondément injuste, mais il était si essoufflé qu’il ne parvenait même pas à protester.
Everchen fut donc déclaré dernier.
« Seigneur Everchen, puisque vous êtes arrivé dernier, hah… tous les repas jusqu’au départ de l’expédition seront à votre charge. »
Bea l’annonça d’un ton triomphant.
Keldric, qui gisait presque comme un mort, ajouta alors :
« Pas seulement les repas. Everchen fera toutes les corvées. »
Après avoir prononcé ces quelques mots, Keldric retomba dans le silence.
Pasion nous regarda, incrédule, puis demanda :
« Vous n’avez quand même pas couru depuis Gullok. D’où êtes-vous partis ? »
« De Gullok. »
« Qu…oi ? »
Les yeux de Pasion s’agrandirent deux fois plus que d’habitude.
Il était si stupéfait qu’il ne parvenait même pas à nous réprimander.
Pendant ce temps, je regardai ceux qui s’étaient rassemblés à Myeolji.
« Roi des Inoe. Premier. On dirait. »
« Urseca, si tu veux parler poliment, fais-le correctement. »
« Bruyant. Goldin. Toi. Bien faire. »
Les Hommes-bêtes gloussèrent, tandis que les fées nous soignaient à l’aide des esprits.
Les elfes s’approchèrent aussitôt de Bea pour examiner son état.
Alors seulement Pasion, qui avait failli perdre ses esprits, m’adressa la parole :
« Je vous avais laissé du temps pour vous reposer, mais vous n’avez jamais été aussi épuisés. Voulez-vous vous reposer un peu avant de venir ? »
« Je vais d’abord saluer tout le monde. »
Je regardai un à un ceux qui s’étaient rassemblés à Myeolji.
De nombreux non-humains, parmi lesquels des Hommes-bêtes, des Barbares, des elfes et des fées.
Les Vestiges, avec Bitelleanus et Derix.
L’armée impériale et les troupes envoyées par différents royaumes.
Diverses tribus minoritaires, dont des assassins de la tribu Hamudalun.
Nombreux étaient ceux qui participaient à l’expédition.
Pasion m’enleva une feuille accrochée au visage, puis lança d’une voix forte à l’intention des membres de l’expédition :
« Salutations à tous ! Le chef de l’expédition de Polarin, le seigneur Polarin Adjak, est arrivé devant Myeolji ! »
Ouuaaais !
Beaucoup levèrent le poing droit, et les applaudissements fusèrent.
Je leur répondis en reprenant mon souffle et en levant moi aussi le poing droit.
Les acclamations, pareilles au grondement du tonnerre, retentirent un moment, puis s’apaisèrent. Pasion se pencha vers moi et me souffla :
« Allez vous laver un peu, d’abord. »
« Oui, il faut vraiment que je me lave. Il y a plus de troupes que prévu. »
« C’est vrai, et ce n’est pas fini. »
« D’autres doivent encore arriver ? »
« Le grand-duc, Evernite et l’Armée du Nord ont décidé de se joindre à nous. J’ai entendu dire qu’ils arriveraient aujourd’hui. »
Pasion me poussa discrètement dans le dos.
« Vous comptez rencontrer le grand-duc dans cet état ? »
« Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas, mais… je vais me laver et revenir tout de suite. »
Je pris la direction que Pasion m’avait indiquée.
Mes jambes peinaient à me porter, mais tant de regards étaient posés sur moi que je les raidis pour les empêcher de trembler et avançai lentement.
« Je suis arrivé jusqu’ici sans m’arrêter, d’une façon ou d’une autre. »
Le moment de la bataille décisive approchait.