Chapitre 178
L’énergie qui émanait de l’Empereur était hétérogène.
Je percevais une faible énergie démoniaque, mais il n’était pas facile de deviner d’où elle provenait.
Il n’était pas un démon comme Derix, dont l’énergie démoniaque avait été extraite de force.
Pas plus qu’un démon comme Rodos, qui avait expulsé son énergie démoniaque pendant une longue période.
L’Empereur avait l’air d’un humain rongé par l’énergie démoniaque.
C’était comme lorsque Raldetun, en qui l’énergie démoniaque s’était infiltrée, avait sombré dans la folie.
« Faire entrer des armes au Conseil impérial… Quelle arrogance. »
L’Empereur parla sans se laisser intimider, bien que je le tienne en joue avec mon épée.
Il semblait croire que je ne pourrais pas lui faire de mal dans la Capitale impériale, cœur de l’Empire, et surtout dans la Citadelle et le Conseil, ses lieux les plus secrets.
Mais il me sous-estimait beaucoup trop.
J’avais désormais trop de responsabilités, et j’avais aussi appris à prendre des risques, dans une certaine mesure.
L’expédition étant imminente, j’étais déjà résolu à le contraindre à se soumettre si l’Empereur agissait à l’encontre de mes intentions.
Je regardai autour de moi.
Nous n’étions pas les seuls à être entrés au Conseil armés.
De nombreux assassins s’étaient effondrés ou avaient péri en un instant, mais certains n’avaient pas encore été neutralisés.
Dès que l’un d’eux se déplaça furtivement, je sortis [Tueur de dragons] de ma tunique et le lançai de toutes mes forces.
Crac !
Incapable de bloquer le poignard imprégné d’aura, l’assassin s’effondra.
Puis [Tueur de dragons], couvert de sang, revint dans ma main.
Les autres assassins encore en vie ne bougèrent plus. Ils n’en continuaient pas moins de surveiller mes gestes.
Je serrai [Tueur de dragons] dans ma main, puis interrogeai l’Empereur.
« Êtes-vous vraiment l’Empereur de l’Empire ? Je sens de l’énergie démoniaque. »
L’Empereur se contenta de sourire sans répondre.
À cet instant, un assassin se rua sur moi comme une flèche.
Fschlak !
Mais cette fois encore, je lançai [Tueur de dragons] et atteignis l’assassin entre les sourcils.
Lorsque je rouvris la main, [Tueur de dragons] y était revenu.
« Empereur, croyez-vous que ces gens vous sauveront ? Ou bien les chevaliers à l’extérieur ? Ne gaspillez plus inutilement la vie de vos subordonnés. »
Je rabrouai l’Empereur d’une voix froide.
« Hum… »
L’Empereur laissa soudain échapper un faible gémissement.
Son sourire s’effaça, et il se mit à avancer péniblement vers le Trône d’or.
« … Votre Majesté. »
Le premier prince l’appela d’une voix éteinte.
Mais l’Empereur ne se retourna pas et ne répondit pas. Il s’affala simplement sur le Trône d’or.
« L’atmosphère… a changé. »
À peine un instant plus tôt, il avait eu l’air d’un monarque sans cœur.
Il semblait aussi assez puissant pour transpercer d’un seul coup l’épée le torse du chancelier.
Mais à présent, l’Empereur ressemblait à un vieillard sur le point de s’effondrer.
Même assis sur le Trône d’or, il ne dégageait plus la moindre majesté impériale.
Au contraire, il m’inspirait une pitié que je ne savais pas nommer.
« Vous êtes des agents de l’Agence impériale du renseignement ? Retirez-vous sans tarder. Je n’ai jamais ordonné l’assassinat du roi des Inoe… »
D’une voix faible, comme un ballon dégonflé, l’Empereur ordonna aux assassins de se retirer.
« C’étaient donc des agents de l’Agence impériale du renseignement ? Pas étonnant qu’ils aient pris leur mission à cœur à ce point. »
S’ils n’avaient été que des assassins engagés par le chancelier, il n’y aurait eu aucune raison pour qu’ils soient prêts à sacrifier leur vie afin de mener leur mission à bien.
Pourtant, les agents ne bougèrent pas tout de suite.
Ils semblaient craindre que mes compagnons et moi les tuions.
Je me retournai vers mes compagnons et hochai la tête.
Ils relâchèrent alors les agents qu’ils avaient neutralisés.
Ceux-ci s’inclinèrent bientôt devant l’Empereur et quittèrent le Conseil.
L’Empereur donna ensuite un ordre à Dinaus.
« Prince, reste à la porte et empêche quiconque d’entrer ou de sortir. »
« C’est impossible ! Votre Majesté, votre sécurité passe avant tout. Je resterai à vos côtés pour vous protéger ! »
« Fais ce que je te dis. »
Dinaus semblait avoir beaucoup à dire, mais il finit par obéir à l’ordre de l’Empereur.
En passant près de moi, il murmura :
« Sa Majesté… est en proie à la folie. Je ne l’ai découvert que récemment, moi aussi. Je vous en prie, faites preuve de clémence. »
Je lui répondis d’un hochement de tête.
Dinaus monta la garde devant la porte du Conseil.
Je lui jetai un regard, puis interrogeai l’Empereur.
« Êtes-vous en proie à la folie, Empereur ? L’énergie démoniaque d’un démon vous a-t-elle rongé ? »
« … Ce n’est pas un simple démon. L’énergie du Roi démon domine la Famille impériale. Cela dure depuis déjà un bon moment. »
L’énergie démoniaque du Roi démon ?
Tandis que je m’interrogeais, le visage de l’Empereur se déforma de façon anormale.
Il me parla précipitamment.
« Depuis que je me suis assis sur le Trône d’or, l’énergie démoniaque a commencé à m’envahir. Quand je… dis des choses étranges… Keuheuk, poignardez-moi. »
L’Empereur se tordit de douleur.
Puis il s’immobilisa brusquement et lâcha d’une voix sourde :
« … Vermine. »
Je saisis [Tueur de dragons] et lui enfonçai doucement la lame dans la cuisse.
Mais l’Empereur ne cria pas et m’empoigna fermement le cou.
La lame s’enfonça un peu plus dans sa cuisse, et sa prise se relâcha.
« Everchen, veuillez utiliser [Guérison]. »
« Bien. »
Everchen employa son pouvoir divin pour soigner la blessure à la cuisse de l’Empereur.
Celui-ci poursuivit d’une voix tendue :
« Haa, haa… Nous n’avons pas le temps de parler de mon état. Allons droit au but. Roi des Inoe, qu’attendez-vous de l’Empire ? Vous suffirait-il qu’il interrompe la guerre d’unification humaine qu’il prépare ? »
« Je vous le demande. Nous n’avons pas le temps de nous battre, pour l’instant. »
« Dinaus, prends tes responsabilités et arrête la guerre. Le chancelier a sûrement prévu des moyens d’y mettre fin. »
« Oui, Votre Majesté ! Je vais fouiller le bureau du chancelier pour trouver les documents nécessaires, puis déclarer le retrait de nos troupes. »
Cependant, Dinaus ne put partir tout de suite. Un événement inattendu survint avant même qu’il en ait eu le temps.
Fouu…
L’emblème impérial gravé dans le Conseil vacilla, puis Bitelleanus et quelques démons de haut rang sous ses ordres apparurent dans la salle.
À cette soudaine apparition de démons, Dinaus ouvrit de grands yeux, mais il se rappela sans doute avoir vu Bitelleanus lors de la Cérémonie du couronnement et prit une profonde inspiration.
J’ajoutai quelques mots pour le rassurer.
« Tout va bien. Elle est de mon côté. »
« Je vois… »
Cependant, une puissante vague de mana se fit sentir dans le Conseil, et les chevaliers postés à l’extérieur se mirent à tambouriner contre la porte.
Boum, boum, boum !
« Votre Majesté, Prince ! Tout va bien ? »
« Tous les agents se sont enfuis. Devons-nous entrer ? »
Bitelleanus examinait l’Empereur sans se soucier du vacarme.
Je m’adressai à Dinaus, qui semblait déconcerté.
« Sortez et dites-leur que tout va bien. Nous ne ferons aucun mal à Sa Majesté l’Empereur. »
Dinaus jeta un coup d’œil à [Tueur de dragons I], que je tenais à la main.
Le sang de l’Empereur coulait de la lame courte.
« Et veuillez arrêter la guerre. De plus, ajoutez à l’expédition les forces que vous avez rassemblées jusqu’ici. »
« Je… le ferai. C’est ce que doit faire l’Empire qui gouverne l’humanité. »
« Oui. Il est temps que l’Empire agisse comme tel. »
Dinaus hocha la tête, comme s’il avait pris sa décision, puis ouvrit la porte du Conseil et sortit.
J’entendis du bruit à l’extérieur, mais je n’y prêtai plus attention. J’étais certain que Dinaus saurait gérer la situation.
« Il le ferait aussi pour son père. »
Je me plaçai auprès de Bitelleanus, qui observait attentivement l’Empereur, et lui demandai :
« C’est un tour du Nouveau Roi démon ? »
« Exactement. L’ancien Roi démon ne se serait pas abaissé à de telles manœuvres. Il semble avoir gravé une malédiction sur le trône. »
Keldric et Everchen avaient eux aussi l’air sombre.
Ils n’étaient pas particulièrement loyaux envers l’Empire.
Pourtant, le spectacle de l’Empereur, au sommet de l’humanité, rongé par l’énergie démoniaque semblait les avoir bouleversés.
« Les agissements de l’Empire, que je n’arrivais pas à comprendre jusqu’ici, prennent enfin tout leur sens. »
Tout le monde savait qu’Adjak avait tué l’ancien Roi démon.
Et le Dôme avait été créé à Myeolji.
Le continent, à l’exception de Myeolji, disposait d’assez de ressources pour panser les blessures de l’expédition et se développer.
Mais, pour une raison ou une autre, l’Empire n’avait pas choisi de vivre en harmonie avec tous les peuples.
Il avait empêché la famille Adjak de quitter la Région autonome, et mené des politiques visant à exclure les Inoe et les petits et moyens royaumes…
Pendant les trois cents années qui avaient suivi l’expédition, l’Empire avait grignoté les possibilités des puissances extérieures à Myeolji de renforcer leur influence.
Le Nouveau Roi démon avait sans doute habilement manipulé l’Empire pour parvenir à ce résultat.
« Keueuk… »
L’Empereur continuait de souffrir.
« Y a-t-il un moyen de le soigner ? »
« Pour l’instant, c’est difficile. Son corps semble rongé depuis longtemps. C’est étonnant qu’il tienne encore. »
« Les choses changeraient-elles si je tranchais la tête du Nouveau Roi démon ? »
« C’est possible. Puisque l’énergie démoniaque du Roi démon porte en elle une malédiction dotée d’une volonté propre, une solution pourrait apparaître après sa mort. »
Pris de compassion, je m’adressai à l’Empereur.
« Ne vous asseyez plus sur le Trône d’or. Il paraît qu’il est maudit. »
« L’Empereur doit s’asseoir sur le Trône d’or. Et à présent, la malédiction n’est plus gravée seulement sur le trône. L’énergie démoniaque s’infiltre partout où je pose la main. Je n’ai pas eu d’autre choix que de m’isoler. »
L’Empereur poursuivit, haletant :
« Je peux tenir bon. Et je peux aussi vous aider. Comme vous l’avez dit, j’arrêterai la guerre et ajouterai les forces de l’Empire à votre expédition. »
« … »
Je posai la main sur le Trône d’or.
Everchen, Bitelleanus, Keldric et Bea furent tous surpris et tentèrent de m’arrêter.
« Y a-t-il un moyen d’épargner davantage de souffrances à l’Empereur ? »
Ne sachant pas comment prier, je me contentai de le souhaiter de tout mon cœur.
Que ce soit le Dieu de la Paix ou le Dieu de la Mort, j’espérais que l’un d’eux entendrait ma prière.
Est-ce que ma prière leur parviendrait ?
Une énergie noire jaillit de ma main et enveloppa le Trône d’or.
L’énergie du Dieu de la Mort répondit à mon souhait.
Mais, au même instant, l’Empereur se mit à se débattre avec davantage de violence.
« Kuaaah ! »
L’énergie démoniaque qui habitait l’Empereur résistait à l’énergie divine. Les deux forces s’affrontèrent avec acharnement, chacune tentant d’engloutir l’autre.
Il était difficile de contenir l’énergie démoniaque avec celle de Maron, qui venait à peine de s’éveiller.
À cet instant, une radiance jaillit dans une lueur blanche et enveloppa le Trône d’or.
L’énergie du Dieu de la Paix vint renforcer la première.
Cependant, même combinées, les deux énergies ne parvinrent pas à supprimer l’énergie démoniaque et échouèrent finalement à l’effacer complètement.
Je retirai ma main du Trône d’or.
La malédiction semblait bel et bien affaiblie par rapport à tout à l’heure.
« Everchen, la Sainte pourrait-elle nous aider ? Pour que Sa Majesté l’Empereur puisse tenir jusqu’à la fin de l’expédition. »
« Je le lui demanderai. »
La Sainte devait en savoir davantage que moi sur les malédictions.
Elle devait aussi mieux savoir se servir du pouvoir divin.
J’avais obtenu la promesse de l’Empereur : ma mission dans la Capitale impériale était accomplie.
Il ne restait plus qu’à l’Empire d’arrêter la guerre et de soutenir l’expédition.
« Quittons la Capitale impériale. »
« D’accord. »
Nous étions sur le point de quitter le Conseil quand la porte s’ouvrit brusquement.
Dinaus se tenait dans l’encadrement, lourdement armé.
De nombreux chevaliers étaient rangés derrière lui.
« Dinaus. »
« Roi des Inoe. »
Une détermination ferme se lisait sur le visage de Dinaus.
Avait-il décidé de désobéir à l’Empereur et d’aller jusqu’au bout avec moi ?
Mais je ne tardai pas à chasser cette inquiétude.
Fchling !
Dans un sifflement aigu, Dinaus dégaina son épée.
C’était l’épée impériale Edelrot.
Elle était le symbole de l’Empire.
Pourtant, Dinaus ne pointa pas la pointe d’Edelrot vers moi.
Au contraire, il leva bien haut la main droite qui tenait l’épée et me lança :
« Moi, Dinaus Le Oriandeus, agissant au nom de l’Empereur de l’Empire Rosamund, déclare que je suivrai le roi des Inoe et prendrai part à l’expédition de Myeolji ! »
Les chevaliers de Rosamund levèrent à leur tour leur main droite, armes en main, à l’imitation de Dinaus.
On aurait dit qu’ils avaient adapté à la manière impériale le rituel des Inoe qui me suivaient.
« Tous les soldats prendront part à l’Expédition de Polarin. »
« Oui ! »
Un écho retentissant s’éleva, comme pour emplir toute la Capitale impériale.