Chapitre 172
Tous les préparatifs du couronnement étaient achevés.
Une estrade avait été construite au pied de l’Arbre-Monde, si immense qu’il semblait percer le ciel, et pourtant empreint de mystère.
Malgré le grand nombre de chaises, les invités ne semblaient guère disposés à s’asseoir.
Comme tous restaient debout, applaudissaient ou se frappaient la poitrine, les autres ne pouvaient naturellement pas demeurer assis.
Je laissai échapper un petit rire et traversai la foule debout.
Je saluai chacun d’eux et me dirigeai lentement vers l’estrade.
« Félicitations. »
Je serrai la main d’Urseca.
« Félicitations pour votre accession au trône du Roi des Inoe. »
Je pris Balua dans mes bras. Son large sourire accompagnait le message écrit qu’il me montrait.
« Monseigneur ! »
« Huhu, félicitations. »
Outre eux, j’échangeai aussi des salutations avec le Roi des fées Frude, le Roi des elfes Decaum, le prince des nains Gaztea et le chef des barbares Dvalik.
Les Inoe n’étaient pas les seuls à assister au couronnement.
Des mages d’Ostrum, dont Labella du Département de recherche sur le mana, des membres de la famille Adjak comme Pasion et les Chevaliers du Dragon Blanc, des nobles de la Coalition des nobles de l’Ouest, dont Rodos, ainsi que de nombreuses autres personnalités, comme la Princesse Lynette et Ryung du Royaume de Turoko, étaient présents.
Itilus Adjak de l’Ordre sacré était également venu en personne, accompagné de l’Ordre des paladins.
Les personnalités influentes du monde entier s’étaient réunies ici, et beaucoup étaient venues pour des raisons politiques.
La présence la plus incongrue était celle du Premier prince de l’Empire, Dinaus Le Oriandeus.
« Hum, comment dois-je vous appeler, à présent… Félicitations pour votre accession au trône, Roi des Inoe. »
« Seigneur Dinaus, merci d’être venu. »
Je serrai également la main du Premier prince.
Comme j’avais prononcé dans la capitale impériale un discours contre la guerre de l’Empire, les relations entre celui-ci et moi ne pouvaient, de l’extérieur, passer pour excellentes.
Certains intellectuels prédisaient même qu’une grande guerre éclaterait entre les Inoe et l’humanité après mon accession au trône.
Pourtant, mes relations avec le Premier prince n’étaient pas mauvaises.
« Bien sûr que je devais venir. »
« Vous êtes le Roi des Inoe, mais vous êtes aussi un fier citoyen de l’Empire. »
« C’est exact. Je suis un citoyen de l’Empire. »
Le Premier prince cherchait à rappeler que j’étais un citoyen impérial et à effacer le conflit entre l’Empire et moi.
Bien sûr, je préférais moi aussi coopérer avec l’Empire plutôt que lui faire la guerre.
Mais je n’étais plus le garçon maladif qui vivait autrefois dans le village de Gullok : j’étais désormais le Roi des Inoe qui se tenait devant eux.
« Cependant, ma position dépendra des actions que l’Empire entreprendra à l’avenir. »
« Hum… »
Beaucoup de gens autour de nous suivaient attentivement notre conversation.
Le prince était venu avec les chevaliers de Rosamund, mais il n’avait d’autre choix que de rester prudent, ici.
À Kipaso, des individus redoutables, prêts à se jeter sur le prince au moindre faux pas, s’étaient rassemblés.
Le prince se pencha vers moi et murmura :
« … L’Empereur a commencé à reprendre ses fonctions. »
« Ah, vraiment ? »
Le retour de l’Empereur après une longue absence de son siège.
Il était encore trop tôt pour savoir si c’était une bonne nouvelle pour moi.
« L’Empereur souhaite vous voir. »
« Ah, bien sûr. »
« Je dois le rencontrer. »
« Je vérifierai mon emploi du temps et vous ferai savoir quand je pourrai me rendre auprès de lui. »
« … L’Empereur doit-il attendre que vous le lui fassiez savoir ? »
« J’ai moi aussi un emploi du temps chargé, ces temps-ci. »
« Pwooo— ! »
Alors que le prince s’apprêtait à exploser d’indignation après mes paroles, un son de cor retentit soudain.
« Qu’est-ce que… ? »
« Ce ne serait pas le cor du Nord ? »
« Je vois. L’Archiduc vient-il enfin rejoindre le Roi des Inoe, lui aussi ? »
Tout le monde murmura et tourna la tête vers la direction d’où venait le son.
Mais à la vue de ceux qui s’avançaient, tous furent surpris et reculèrent, certains avec effroi.
Ceux qui approchaient de l’autre côté de la forêt dense n’étaient pas l’Archiduc du Nord et ses chevaliers, mais Bitelleanus et les démons sous ses ordres.
« D-Des démons ! »
« Les démons ont marché jusqu’ici ? »
Surpris, les chevaliers de Rosamund levèrent leurs armes et encerclèrent le prince, tandis que certains humains s’éparpillaient, terrifiés.
En revanche, les Inoe et mes aides restèrent calmes, car ils connaissaient les liens qui m’unissaient à Bitelleanus.
Je ne bougeai pas non plus et attendis Bitelleanus.
« … Pas la peine d’en faire tout un drame. À en juger par la réaction des Inoe, ils semblent avoir un lien. »
« Un lien avec les démons ? »
Même ceux qui avaient été déconcertés retrouvèrent leur calme en voyant que les autres et moi-même ne réagissions pas outre mesure.
Bitelleanus s’avança lentement en promenant son regard autour d’elle. Elle marchait d’un pas tranquille.
Avec un sourire discret, elle me tendit la main. Je la pris et la serrai.
« J’espère ne pas arriver trop tard. »
« Je pensais que tu ne pourrais pas venir, mais tu arrives juste à temps. »
« Le Nord est si vaste. Il n’empêche qu’il appartient désormais aux humains. »
Evernite et les chevaliers du Nord, Bitelleanus et les démons du Vestige.
Les deux factions semblaient avoir uni leurs forces pour purifier la plus ancienne Zone d’érosion du continent.
« Vous avez tous les deux fait du bon travail. »
Je remerciai Bitelleanus et Derix.
« On dirait que tu es devenue très proche des chevaliers du Nord. »
« Hmph, pourquoi me rapprocherais-je d’eux ? »
« On dirait même qu’ils t’ont offert une pipe. »
« Celle-ci me plaît plutôt bien. »
Bitelleanus sourit à nouveau. Jamais je n’aurais cru qu’un démon puisse m’inspirer ce sentiment, mais la seule présence des démons du Vestige suffisait à en faire des alliés fiables.
Alors Bea, qui se tenait derrière moi, prit la parole.
« Seigneur Polarin, il est temps de monter sur l’estrade. »
« D’accord. »
J’avais déjà salué presque tout le monde. Après avoir remercié Bea, je me dirigeai droit vers l’estrade.
Elle avait été dressée devant l’Arbre-Monde.
Je gravis lentement les marches en levant les yeux vers l’Arbre-Monde, que je voyais chaque jour depuis mon arrivée à Kipaso.
L’Arbre-Monde était toujours aussi beau, et sa majesté dépassait l’entendement.
Son tronc épais, qu’il aurait fallu dix adultes se tenant par la main pour l’encercler, s’élançait droit vers le ciel, tandis que ses feuilles d’émeraude bruissaient au moindre souffle de vent.
Les racines de l’Arbre-Monde s’enfonçaient profondément dans la terre, tout en ressortant çà et là de manière irrégulière.
L’estrade où je me tenais avait été sculptée dans le bois pour épouser la forme de ces racines.
La douce lumière du soleil, filtrée par les feuilles, éclairait l’estrade.
« *Ouf…* »
Une fois sur l’estrade, je pris une grande inspiration et baissai les yeux vers les gens rassemblés ici.
Même les plus bruyants s’étaient tus et me regardaient.
Tous semblaient retenir leur souffle, comme s’ils voulaient graver dans leur mémoire l’instant où je devenais le Roi des Inoe.
Ils étaient de tous âges et de tous genres.
Leurs apparences et leurs races étaient tout aussi diverses.
Pourtant, leurs regards brillaient tous d’une même intensité.
Chaque fois que je croisais leurs yeux, les nombreuses expériences que j’avais partagées avec eux me revenaient en mémoire.
Tout n’avait pas toujours été facile.
Bien des jours avaient été terriblement éprouvants.
Et l’avenir ne serait pas différent.
En contemplant tous ceux qui s’étaient rassemblés ici, je songeai aussi à ceux qui ne pouvaient pas être parmi nous.
« *Gerd… non, Père.* »
Gerd avait catégoriquement refusé, même si Ims lui avait envoyé une voiture pour qu’il puisse venir confortablement.
Il avait dit qu’un homme comme lui, s’il assistait à un rassemblement où tous les rois étaient présents, ne ferait que pleurer à chaudes larmes et gâcher l’ambiance festive.
Pourtant, Gerd m’avait fait parvenir par Ims un court message écrit : « Je suis vraiment fier de toi, Polarin. »
Je ne me méprenais pas complètement sur ses sentiments, mais personne n’aurait détesté voir Gerd débarquer et pleurer à chaudes larmes. Je regrettais qu’il ne soit pas là.
« *Kiyot, Siriel, Blaze. Mes compagnons depuis la Cérémonie de la majorité doivent encore garder l’entrée de Myeolji.* »
Le temps passé loin d’eux dépassait de beaucoup celui que nous avions passé ensemble, mais ils restaient mes compagnons les plus précieux.
« *J’irai bientôt à Myeolji. Retrouvons-nous là-bas.* »
J’adressai en pensée mes salutations à mes compagnons absents.
En songeant au trio des Corbeaux, mes pensées se tournèrent naturellement vers Tayon.
Tayon m’avait fait découvrir le monde lorsque j’étais prisonnier de Gullok, m’avait appris à perfectionner mon maniement de l’épée et m’avait sauvé quand j’étais en danger.
Il avait été aspiré par le Dôme de Myeolji, et on ignorait toujours s’il avait survécu.
Je savais que beaucoup plus de gens le croyaient mort. Mais, vivant ou mort, je devais me rendre à Myeolji et vérifier moi-même ce qu’il était devenu.
J’avais passé en revue mes souvenirs et pris ma résolution.
Debout devant l’Arbre-Monde, je pris la parole sous le regard de tous ceux qui étaient rassemblés.
« Je vous salue, vous tous qui êtes réunis ici aujourd’hui. »
Ma première salutation en tant que Roi des Inoe retentit.
« Je suis Polarin Adjak, celui qui est devenu le Roi des Inoe. »
À cet instant, il n’y avait ni bêtes surexcitées ni gens qui lorgnaient autour d’eux en quête d’un avantage politique.
Je sentais distinctement que tous étaient concentrés sur moi, sans qu’un seul applaudissement vînt troubler le silence.
« Grâce à vous, je suis devenu le Roi des Inoe. Du haut de cette estrade, je prends à nouveau la mesure du nombre de ceux qui m’ont aidé. »
Sans même m’en rendre compte, j’avais appris à prononcer des discours en de nombreux lieux, et ce, à maintes reprises.
J’avais préparé à l’avance un texte pour le discours de ce couronnement.
— Les promesses que je ferai désormais en tant que Roi des Inoe sont les suivantes…
Mais je chassai de mon esprit le texte que j’avais rédigé avec tant de soin pendant plusieurs jours.
En voyant les regards de ceux qui m’observaient, je sentis qu’un long discours était inutile.
« Je ne suis pas devenu le Roi des Inoe pour régner sur vous tous. »
Au fil de mes paroles, ma voix s’affermit peu à peu.
« Le Dôme qui entoure Myeolji se brisera dans les six prochains mois. »
Bien que j’aie annoncé précisément quand le Dôme se briserait, les gens rassemblés ne vacillèrent pas et attendirent la suite.
« Dès qu’il se brisera, j’avancerai. Que ceux qui souhaitent m’accompagner me suivent à Myeolji. »
Je ne dis pas un mot de la manière dont je gouvernerais les Inoe en tant que Roi, ni des relations que j’établirais avec les factions qui n’étaient pas inoe.
« Suivez-moi, et je vous montrerai la chute de Myeolji. »
Clap.
Clap clap. Clap clap clap.
Quelqu’un rompit le silence et se mit à applaudir. Bientôt, quelques autres se joignirent à lui.
Les applaudissements s’amplifièrent peu à peu. Ils devinrent si assourdissants qu’ils firent trembler l’Arbre-Monde — non, tout Kipaso.
Je descendis de l’estrade.
J’avais de la peine pour Ims, qui avait travaillé dur à sa construction, mais me tenir en hauteur pour regarder tout le monde de haut, ce n’était pas moi.
Les applaudissements résonnaient toujours, mais je poursuivis ce que j’avais à dire.
« Que ceux qui souhaitent se joindre à moi lèvent bien haut la main droite. »
Je serrai le poing et levai le bras droit.
Une Puissance divine jaillit de ma main et enveloppa Kipaso.
La lumière émeraude qui tombait de l’Arbre-Monde se mêla à la lueur discrète de la puissance du Dieu de la Paix.
Je sentis Maron me prêter sa force.
Les gens réunis ici commencèrent eux aussi à lever la main, un à un, en m’imitant.
Hommes-lézards, elfes, fées, humains.
Sans distinction de race, ils s’unissaient dans un même geste.
Un poing levé.
Par la suite, ce simple geste devint le symbole des Inoe.