Chapitre 167
Les dragons avaient une tradition ancestrale.
— Ne jamais laisser le Nid du Haut Dragon sans gardien. Au moins un dragon devait veiller sur le nid.
De nombreux dragons avaient accompagné l’Expédition d’Adjak, et la plupart n’étaient pas revenus.
À présent, Hike et Baden étaient les seuls dragons encore en vie.
Pourtant, les deux dragons respectaient fidèlement leur tradition.
Quand l’un quittait le nid, l’autre le gardait.
Ce n’était pas une tâche particulièrement difficile pour eux.
Après tout, les dragons ne s’intéressaient guère au monde.
Il n’était pas rare que les deux dragons restent enfermés dans le nid à dormir pendant des années.
Mais ces dernières années, ils avaient chacun été bien occupés à leur manière.
Le monde avait commencé à s’agiter, comme trois cents ans plus tôt, quand Adjak était parti en expédition.
Hike, qui avait accompagné Adjak, redécouvrait la passion qu’elle avait perdue.
Elle observait de près Polarin Adjak, le descendant d’Adjak, dont la ressemblance avec ce dernier était surprenante.
Pourtant, plus Hike observait Polarin, plus elle découvrait qu’il ne ressemblait pas simplement à Adjak.
Adjak possédait un charisme capable de subjuguer quiconque.
Ceux que son charisme inspirait rejoignaient l’expédition et levaient épées et lances pour le suivre.
Bien sûr, le charisme seul ne suffisait pas à rallier tout le monde.
C’est pourquoi Adjak n’hésitait à employer aucun moyen pour renforcer l’expédition.
Si nécessaire, il allait jusqu’à nouer des liens familiaux avec beaucoup de gens pour les attirer dans ses rangs.
Adjak aidait aussi de nombreuses personnes.
Mais il ne le faisait que lorsqu’il en avait les moyens.
En les aidant, il cherchait également à les rallier à l’expédition.
Adjak était toujours habile et efficace.
À première vue, Polarin agissait comme Adjak, mais il était aussi différent.
Polarin n’était pas du genre à régner sur tous les autres.
Bien qu’il fût très fort, il savait s’abaisser et ne détournait pas les yeux de la souffrance d’autrui, même lorsqu’il n’avait pas de ressources à consacrer aux autres.
Polarin rassemblait ses forces plus lentement qu’Adjak.
Mais tous ceux qui le rencontraient le suivaient sans exception.
Polarin était loin d’être du genre à ne reculer devant aucun moyen.
Pourtant, beaucoup étaient inspirés par son dévouement indéfectible à faire ce qu’il croyait juste.
Le charisme de Polarin était doux, mais il soudait les gens les uns aux autres.
Baden avait lui aussi parfaitement compris ce qui distinguait Adjak de Polarin.
Baden n’avait pas participé à l’Expédition d’Adjak.
En partie parce qu’un dragon devait rester au nid, mais aussi parce qu’il lui était difficile d’adhérer pleinement aux méthodes d’Adjak.
Mais Baden avait fini par comprendre que la voie de Polarin ressemblait à celle d’Adjak, tout en étant différente.
Il ne restait plus beaucoup de dragons en vie.
En tant que Seigneur, Baden savait que la race qu’il dirigeait était en train de disparaître.
Polarin et Hike étaient chacun des dragons d’une valeur inestimable.
Baden voulait protéger Polarin.
« Il est encore trop faible pour affronter le Roi démon. Je dois l’aider. »
Et le moment présent, alors que tant de gens cherchaient à unir leurs forces pour frapper Myeolji, était une période rare, même à l’échelle de l’histoire du continent.
Ce moment même allait devenir un tournant décisif dans l’histoire du continent.
Baden avait enfreint la tradition des dragons : il était sorti du nid pour aider Polarin et lui apporter encore plus de force.
« … Mon Seigneur. »
Hike regarda Baden avec inquiétude.
Peu de gens savaient qu’il ne restait que deux dragons au monde.
La plupart ignoraient également l’existence de la tradition des dragons.
Mais Baden et Hike connaissaient cette tradition mieux que quiconque.
— Le Nid du Haut Dragon doit être protégé.
Mais cette tradition comportait aussi une autre clause.
— Cependant, si le monde a véritablement besoin des dragons, tous quitteront le nid et déploieront leurs ailes.
Baden avait estimé que le monde avait besoin des dragons, à présent.
Baden adressa un sourire en coin à Hike, qui le regardait.
Son expression semblait lui dire qu’elle n’avait pas à s’inquiéter.
Hike découvrait pour la première fois que Baden pouvait sourire ainsi.
***
Baden, le Seigneur Dragon, avait l’air un peu dérangé.
Il avait déclaré devant tout le monde qu’il allait m’ouvrir la poitrine.
Je sentis ma nuque se hérisser.
Baden en était parfaitement capable.
N’était-ce pas lui qui avait même tenté d’assassiner son propre père pour obtenir l’anneau ?
Baden pouvait m’ouvrir la poitrine sans hésiter, sous prétexte de prouver que j’étais un dragon.
Bien sûr, il ne me tuerait pas.
Grâce à la Langue des dragons, il pourrait peut-être montrer mon cœur sans me tuer.
« Même comme ça, je n’ai pas envie qu’on m’ouvre la poitrine devant tout le monde… »
Rien que d’y penser, j’en avais la chair de poule.
En plus, certains semblaient attendre la scène avec impatience, comme s’ils se demandaient : « Va-t-il vraiment lui ouvrir la poitrine pour montrer son Cœur de dragon ? »
Tandis que tout le monde était décontenancé, Olru, le Roi des chèvres, qui venait à peine de reprendre ses esprits, prit la parole.
« S-Seigneur des dragons, que faites-vous ici ? »
La voix d’Olru tremblait d’ordinaire quand il parlait, mais face à Baden, elle tremblait de façon pitoyable.
Baden sortit pourtant nonchalamment une pierre blanche.
« Moi aussi, j’ai reçu une invitation. Pourquoi ? Je n’en ai pas le droit ? »
À bien y réfléchir, les dragons faisaient eux aussi partie des hommes-bêtes, mais…
Les rois des hommes-bêtes tournèrent alors les yeux vers Urseca. Celui-ci était tout aussi décontenancé.
« Moi. Invitation. Donné. Jamais… »
Les yeux d’Urseca se mirent à rouler dans leurs orbites.
Il était certain de n’avoir jamais remis de pierre au Seigneur Dragon. Le messager s’était-il trompé d’endroit ?
Urseca ne comprenait pas comment la situation avait pu à ce point déraper.
« Ah, on ne m’en a pas donné. Alors j’en ai pris une. »
« … »
« Dans ce cas, il doit y avoir ici un roi sans invitation. Il n’est donc pas qualifié pour participer, non ? On dirait que la conférence des hommes-bêtes n’est pas organisée très sérieusement. »
À présent, tous les regards vacillèrent.
Olru, le Roi des chèvres, préféra fermer les yeux bien fort.
Urseca, l’hôte de la conférence des hommes-bêtes, balaya les rois du regard.
La plupart étaient déconcertés.
« À qui. Pierre. Avez-vous. Pris ? »
« À ce gros ours, là-bas. »
Baden tourna les yeux vers Goldin, le Roi des ours.
Goldin baissa la tête, l’air accablé.
Ce n’est qu’alors que je compris la situation.
Ce n’est qu’alors que je devinai pourquoi Goldin avait résisté même aux paroles de Hike.
« Baden l’a poussé à faire tout ça… »
Baden avait déjà stupéfié tout le monde par sa seule présence ; à présent, il était pratiquement en train de semer le chaos.
« Seigneur. »
Et il semblait que Hike fût la seule à pouvoir mettre fin à ses débordements.
Hike l’appela pour l’inciter à se calmer, puis se chargea de remettre de l’ordre dans la situation.
« Maintenant que le Seigneur Dragon est parmi nous, tout le monde doit le savoir : Polarin est bel et bien mi-homme, mi-dragon. Quelqu’un souhaite-t-il encore s’y opposer ? »
À ces mots, la salle devint silencieuse.
Beaucoup acquiescèrent, comme pour approuver, mais ils avaient surtout l’air de vouloir sortir au plus vite de cette situation.
Pourtant, au milieu du silence, quelqu’un leva une énorme patte avant.
« Je ne le saurai qu’après lui avoir vu la poitrine ouverte, non ? »
« Baden ! »
Hike laissa enfin éclater sa colère.
Elle cessa de l’appeler Seigneur et commença à libérer son énergie.
« Tiens, tu peux donc faire cette tête-là, toi aussi. »
Baden répondit avec désinvolture.
Puis il passa de sa forme de dragon à sa forme draconienne.
« Oh… »
Malgré l’atmosphère pesante, certains furent impressionnés.
C’était un homme à l’allure à la fois robuste et élégante, qui semblait plus doux que quiconque tout en étant dangereux.
Sous sa forme draconienne, Baden avait l’apparence de quelqu’un qui réunissait plusieurs traits en apparence incompatibles.
Sans ses yeux dorés aux pupilles fendues à la verticale, on aurait pu croire qu’il était le plus bel humain du monde plutôt qu’un draconien.
Il sortit de son vêtement un anneau de cœur transparent.
Comme beaucoup de rois des hommes-bêtes savaient de quoi il s’agissait, tous furent surpris.
« Polarin. »
« Oui, Seigneur. »
« Tu as dit vouloir recevoir d’autres Gravures du cœur ? »
« Oui. Mais… Est-ce qu’on peut le faire ici ? »
La tradition des dragons ne se limitait pas à ne pas laisser le Nid du Haut Dragon sans gardien.
La Gravure du cœur ne se pratiquait elle aussi que dans le Nid du Haut Dragon.
Maintenant qu’il avait déjà enfreint une tradition, allait-il en briser une autre ?
« Quel problème y a-t-il ? Là où je me trouve, c’est le Nid du Dragon. »
Baden marmonna ces mots, puis récita une formule dans la Langue des dragons.
— Nid, viens à moi.
Alors, l’endroit où tout le monde se tenait se transforma.
***
Le Nid du Haut Dragon était bondé.
Les différents rois des hommes-bêtes, ainsi que mes compagnons et moi, avions été transportés ensemble dans le nid.
Non, c’était plutôt l’espace où nous nous trouvions qui était devenu le Nid du Haut Dragon.
« … »
Les rois des hommes-bêtes contemplèrent l’intérieur du Nid du Haut Dragon, mais n’arrivèrent même plus à laisser échapper un cri d’admiration.
Le Nid du Haut Dragon leur inspirait une telle vénération.
La lumière des Cristaux de dragon diffusait une douce lueur, et le mana abondait dans tout le nid.
Au centre du nid se tenaient Hike, Baden et moi.
« C’est la dernière gravure. Cette fois, l’anneau tout entier sera enchâssé en toi. »
La voix de Baden était douce.
Si la folie semblait jusque-là teinter sa voix, elle était maintenant infiniment calme.
« Je m’estimerai honoré. »
Je m’allongeai sans hésiter sur l’autel. Je ne m’étais pas douté que tant de gens assisteraient à la dernière Gravure du cœur.
À l’origine, il aurait dû rester plusieurs Gravures du cœur à effectuer, mais Baden avait décrété que celle-ci serait la dernière étape.
Il avait apparemment décidé d’insérer l’anneau tout entier cette fois-ci.
Je suivis sa décision et pris une profonde inspiration.
L’atmosphère était si solennelle que je n’osai même pas demander une anesthésie au préalable.
Pas seulement moi : tout le monde retenait son souffle dans l’attente.
La Gravure du cœur se transmettait dans la famille Adjak, alors ceux qui la connaissaient savaient à quoi s’attendre. Mais une Gravure du cœur pratiquée par un dragon lui-même avait une tout autre portée.
Balua et Pasion étaient eux aussi concentrés, se frottant inutilement la poitrine.
Hike et Baden s’approchèrent de l’autel.
Hike récita d’abord une formule dans la Langue des dragons pour protéger mon corps.
Ensuite, les griffes acérées de Baden m’ouvrirent la poitrine.
Cling !
Dans un son clair, l’Anneau du dragon se brisa entièrement.
Baden commença à ajuster les fragments de l’anneau autour de mon cœur.
Une lumière jaillit de ma poitrine béante.
Mon cœur ne rejetait plus la gravure de l’anneau.
Il se laissait simplement recouvrir, avec calme, par l’anneau du cœur de l’ancien Seigneur Dragon.
Tout se déroulait plus paisiblement que lors des précédentes Gravures du cœur.
Et ce n’était pas seulement parce que j’étais anesthésié.
Mon Cœur de dragon avait grandi en même temps que moi. Il était désormais assez développé pour ne pas avoir à lutter contre le cœur de l’ancien Seigneur.
Baden et Hike ajustèrent avec minutie l’anneau autour de mon cœur.
Quand il ne resta plus qu’un dernier fragment, Baden le tendit à Hike.
Hike le prit en silence, ferma les yeux et se recueillit un instant.
Elle posa ensuite le dernier fragment sur mon cœur.
Une lumière si intense qu’elle éclaira tout le Nid du Haut Dragon jaillit. Au même moment, le mana se déchaîna comme une tempête.
Cling ! Cling ! Cling !
Les Cristaux de dragon suspendus dans le Nid du Haut Dragon se brisèrent tous en même temps.
Peu après, le mana abondant qu’ils contenaient emplit le nid.
« La naissance d’un dragon puissant. »
« En effet. »
Baden et Hike exprimèrent leur impression avec calme.
Puis Baden récita une formule dans la Langue des dragons et referma ma poitrine béante.
Comme la Guérison de la Mer se manifestait elle aussi, je pus assister jusqu’au bout à la Gravure du cœur sans perdre connaissance.
Je sentis une puissance solennelle et redoutable s’infiltrer en moi.
Je me relevai de l’autel et m’inclinai tour à tour devant Baden et Hike.
Baden plongea son regard dans le mien et dit :
« Essaie de réciter une formule dans la Langue des dragons. »
Un être mi-homme, mi-dragon pouvait réciter des formules dans la Langue des dragons après avoir achevé sa troisième Gravure du cœur.
Je n’avais pas besoin qu’on m’explique comment faire.
La méthode pour réciter une formule dans la Langue des dragons m’était naturellement venue des souvenirs de l’ancien Seigneur.
« Tu peux dire ce que tu veux. »
Hike m’encouragea elle aussi.
Je croisai le regard de Hike, de Baden et de chacun des rois des hommes-bêtes réunis ici, puis je pris la parole.
— Puisse-je devenir le Roi des hommes-bêtes.
Bien que je m’exprimasse dans la Langue des dragons, je parlai de sorte que tout le monde puisse m’entendre.
Certains rois des hommes-bêtes acquiescèrent, et Urseca s’agenouilla.
Balua souriait radieusement, et un roi des hommes-bêtes applaudissait également.
« Quel dragon utilise la Langue des dragons de cette manière ? »
Hike me réprimanda, mais un léger sourire flottait sur ses lèvres.
« Tu y es arrivé, Polarin. »
Baden eut un sourire encore plus large que celui de Hike.
« Roi des hommes-bêtes. »