Chapitre 161
Il existait deux façons de réussir l’événement de l’Autel de la Mer.
La première était la méthode classique. Sous la mer, la lueur verte qui émanait de l’autel constituait déjà un indice.
Lorsque l’autel s’activait, les pupilles d’un Lézardien choisi au hasard viraient soudain au vert.
Il suffisait d’offrir un Lézardien dont les pupilles étaient de la même couleur que la lumière de l’autel pour remplir la condition. L’Autel de la Mer accordait alors la « Bénédiction du Dieu de la Mer ».
Le Roi lézard semblait lui aussi connaître cette méthode. Pourtant, pour une raison ou une autre, il avait déclaré qu’il n’offrirait pas de Lézardien en sacrifice.
« Il ne reste donc qu’une seule méthode… »
La deuxième et dernière façon de réussir l’événement de l’Autel de la Mer consistait à offrir un faux sacrifice.
Après avoir déposé une poupée sur l’autel à la place d’un sacrifice, il suffisait de la briser avant que l’autel ne puisse vérifier que ce qu’il prenait pour un sacrifice était en réalité une poupée.
Dans ce cas, le serviteur du Dieu de la Mer scellé sous l’autel se réveillait, fou de rage.
Celui qui brisait la poupée subissait aussitôt divers effets de statut, dont l’évanouissement. S’il ne parvenait pas à s’échapper, il trouvait la mort aux mains du serviteur du Dieu de la Mer, qui apparaissait peu après.
Le serviteur du Dieu de la Mer qui dormait sous l’Autel de la Mer était un être appelé la « Pieuvre aux dix mille yeux ».
À la place de ventouses, elle avait des milliers de globes oculaires, et quiconque croisait son regard subissait divers effets de statut, dont la pétrification.
Si l’on parvenait à tuer la Pieuvre aux dix mille yeux malgré ces conditions défavorables, on réussissait l’événement de l’Autel de la Mer et on recevait la « Bénédiction du Dieu de la Mer ».
La Pieuvre aux dix mille yeux n’était pas un boss coriace uniquement à cause des effets de statut provoqués par ses yeux.
Elle avait aussi beaucoup de PV et de nombreuses résistances, ce qui la rendait difficile à tuer. De plus, sa puissance d’attaque était redoutable.
Choisir la deuxième méthode entraînerait à coup sûr un nombre considérable de victimes.
Pourtant, le regard du Roi lézard resta inébranlable tandis qu’il me fixait avec détermination.
« Lézard. Autel. Détruire. »
Le Roi lézard répéta ses paroles, peut-être parce qu’il pensait que je ne l’avais pas compris.
« Toi, fort. Aider Lézards. Récompense, il y a. »
Il me parla d’un ton toujours ferme, mais qui sonnait étrangement comme une supplication.
« C’est le Roi lézard, le seigneur Urseca. Il sait très bien que tu es fort, Polarin, et il veut t’offrir une récompense à la hauteur si tu aides les Lézardiens. »
Soler explicita les paroles brèves du Roi lézard. Elle avait dû passer du temps avec les Lézardiens et bien apprendre leur langue.
« Ta force. Nécessaire. »
« Il dit qu’il a besoin de ta force. »
Mon regard allait de Soler, qui faisait désormais office de traductrice de lézardien, au Roi lézard Urseca.
Ouf…
Mes pensées s’embrouillèrent.
J’avais désormais pleinement conscience que ce monde n’était pas simplement un univers de jeu.
J’ignorais qui étaient les Lézardiens aux pupilles vertes, mais il pouvait s’agir d’un être très précieux aux yeux de leur peuple.
« … Je ne peux pas les forcer à sacrifier l’un des leurs. »
J’avais déjà été confronté à un dilemme semblable lors de la troisième Épreuve du Dragon, dans le Monde de la Récurrence.
J’avais traversé le Monde de la Récurrence sans sacrifier Pieto. Non, Keldric.
Choisir la deuxième méthode et détruire l’Autel de la Mer serait sans aucun doute une voie difficile.
Mais je n’avais pas le droit d’ordonner aux Lézardiens d’offrir l’un des leurs.
Si l’événement de l’Autel de la Mer s’était déclenché lorsque j’incarnais Adjak, aurais-je affronté la Pieuvre aux dix mille yeux ?
Probablement pas. Ce n’était pas efficace.
Mais, dans ce monde, je ne me contentais pas d’agir en fonction de l’efficacité.
« Je dois essayer, même si c’est difficile. »
Puisque je devais de toute façon me battre, comment pourrais-je m’y prendre pour affronter la Pieuvre aux dix mille yeux ?
Quoi qu’il arrive, le combat ne commencerait que lorsque j’aurais fait sortir la Pieuvre aux dix mille yeux de la mer.
Les Lézardiens en étaient peut-être capables, mais les humains ne pouvaient pas se battre sous l’eau. Il était difficile de retenir son souffle longtemps, et la résistance de l’eau entravait les mouvements.
Il nous fallait un excellent appât, capable d’attirer la Pieuvre aux dix mille yeux hors de l’eau tout en résistant à divers états maudits.
Le véritable combat contre la Pieuvre aux dix mille yeux ne commencerait qu’après cela.
« Aurais-je dû emporter la Jarre des esprits ? »
Je regrettai intérieurement de ne pas avoir pris la Jarre des esprits, que j’avais laissée à Hike.
Si je pouvais obtenir l’aide d’un esprit de l’eau, il représenterait un renfort considérable.
Arandir aussi était injoignable depuis son départ pour le Royaume des esprits.
Dans une situation pareille, mieux valait réfléchir à ce dont je disposais que regretter ce qui me manquait.
« Même si je ne peux pas m’en servir maintenant, elle me sera utile quand j’en aurai davantage besoin. Dame Hike ne garderait sans doute pas un esprit faible, et le seigneur Arandir a dit qu’il en amènerait autant que possible. »
Comme je restais plongé dans mes pensées, les sourcils de Soler se froncèrent d’inquiétude.
Je hochai la tête et pris la parole.
« Alors, faisons-le. Tu as un plan ? »
Le Roi lézard acquiesça fermement.
Un léger sourire se dessina sur ses larges lèvres.
« Plan. Il y a. »
« Il dit qu’il a un plan. »
Je jetai à Soler un regard narquois.
« Je comprends les phrases courtes, pas besoin de traduire. »
« Hmph. »
Soler renifla.
Urseca ne lui prêta aucune attention et poursuivit :
« Ancêtres, dessin. Il y a. Sais pas si c’est un récit. »
« Il dit qu’il existe des représentations des ancêtres des Lézardiens. Même s’il ne sait pas si on peut vraiment parler d’un récit. »
Soler s’exprima d’une voix plus raide que précédemment.
Cette fois, je ne compris pas du tout les paroles d’Urseca et lui adressai un pouce levé.
Le Roi lézard déploya un immense rouleau sur la falaise.
Une illustration apparut.
« Trois personnes. Tuer pieuvre. Briseur poupée autel. Sauveur. Tueur pieuvre. »
« Il dit que trois personnes suffisent pour tuer la pieuvre. Celui qui brise la poupée de l’autel et… »
La traductrice se mit à faire son travail en suivant les paroles d’Urseca, mais comme il s’agissait d’un dessin, je pouvais me faire ma propre idée.
Tout à gauche, un Lézardien plongeait dans la mer pour déposer une poupée sur l’autel.
Au centre, un autre Lézardien ressortait avec la poupée brisée et un Lézardien inerte.
Enfin, à droite, un Lézardien chargeait la Pieuvre aux dix mille yeux, qui flottait dans les airs.
Un énorme éclair jaune était gravé au-dessus de son corps.
Le dessin représentait trois personnes seulement en train de tuer la Pieuvre aux dix mille yeux.
« Ce n’est pas un récit, mais pratiquement une prophétie. »
Dans ce monde, l’Autel de la Mer était un événement aléatoire qui pouvait se déclencher à tout moment, mais il ne se produisait qu’une seule fois.
Il ressemblait davantage à une prophétie qu’à la représentation d’un événement vécu par les ancêtres des Lézardiens.
Une poupée offerte à la place d’un sacrifice. Tant que la Pieuvre aux dix mille yeux était piégée sous le temple, elle ne pouvait pas distinguer un véritable sacrifice d’une poupée.
Elle devait simplement se réjouir de l’arrivée d’un sacrifice et tendre ses nombreuses tentacules. Mais si la poupée était brisée avant qu’elle ne puisse s’emparer de sa proie, l’événement au cours duquel il fallait combattre la Pieuvre aux dix mille yeux enragée se déclenchait.
« Polarin. Briser poupée. Soler. Sortir Polarin. Moi. Tuer pieuvre. »
Urseca s’adressa à moi d’une voix résolue.
Je compris ses paroles sans traduction, mais je n’avais pas l’intention de les suivre à la lettre.
« Non, c’est moi qui tuerai la pieuvre. »
Je dégainai Maron.
Crac-crac-crac !
Des étincelles intenses jaillirent de Maron.
Dix mille foudres fracassant les cieux.
Je montrai à Urseca les prémices de la technique.
L’éclair gravé sur le dessin des ancêtres des Lézardiens était énorme, mais le mien n’aurait rien à lui envier.
« C’est moi qui lancerai la foudre. »
Khahahak !
Urseca éclata de rire, au point qu’on aurait dit que sa bouche allait se déchirer.
***
Le plan de bataille fut transmis à tout le monde.
Les Lézardiens, le Voile Noir et mes compagnons s’activèrent à leur tour.
Le combat reposerait sur moi, Soler et Urseca, mais cela ne signifiait pas que les autres resteraient les bras croisés.
Lorsque l’autel s’activa, la mer se mit à bouillonner et à s’agiter.
Les courants changèrent et, attirées par la lumière verte de l’autel, toutes sortes de bêtes marines affluèrent, à commencer par les monstres des profondeurs.
Floc !
Un requin géant bondit très haut au-dessus de la surface.
Il exhibait une dentition terrifiante.
Mais sa majesté ne dura pas longtemps.
Alors que le requin s’apprêtait à retomber dans la mer, un crocodile presque aussi grand qu’une montagne ouvrit grand la gueule et l’avala.
En voyant cela, Keldric secoua la tête et demanda :
« C’est une bête de rang 1, une Meaka, pas vrai ? »
« Oui. C’est la première fois que j’en vois une, moi aussi, mais méfie-toi. Les Meakas sont aussi réputées pour se déplacer en meute. »
Keldric me tapota l’épaule.
« On se débrouillera. Ne t’inquiète pas, concentre-toi sur ce que tu as à faire. »
« C’est ça. Nous sommes là pour te permettre de briller, Polarin. On fera de notre mieux pour ne pas être un poids. »
« Allons, seigneur Everchen, un poids ? Vous avez un rôle important à jouer, je compte sur vous. »
Malgré la bataille décisive qui nous attendait, l’atmosphère n’était pas entièrement lugubre.
La tâche serait difficile, mais nous avions confiance en notre capacité à surmonter l’épreuve, comme nous l’avions fait d’innombrables fois auparavant.
Le plan d’Urseca était simple, ce qui nous permettait de nous préparer plus facilement.
Trois personnes s’occuperaient de la stratégie contre la Pieuvre aux dix mille yeux ; les autres se contenteraient de nous soutenir.
Les autres affronteraient les bêtes alentour afin qu’Urseca et Soler puissent rejoindre l’autel en ayant gardé le plus de forces possible. Ils n’auraient ensuite qu’à s’éloigner de l’autel avant qu’on y dépose la poupée.
Les rôles de Soler, d’Urseca et de moi-même étaient essentiels.
Parmi nous, c’était le mien qui comptait le plus.
Si j’échouais, les autres, épuisés par leur combat contre les bêtes, devraient se ruer sur la Pieuvre aux dix mille yeux.
Vaincre la Pieuvre aux dix mille yeux à trois, une chose que je n’avais même jamais accomplie dans le jeu.
Ce serait bien plus difficile qu’à l’époque où je jouais avec un clavier et une souris, mais je devais réussir.
« Tribu aux écailles épaisses et aux yeux brillants ! En avant ! »
Dès qu’Urseca eut terminé, les Lézardiens poussèrent un cri et plongèrent dans la mer.
La scène était impressionnante : chacun tenait son arme et plongeait sans crainte dans une mer grouillante de bêtes.
« Tribu aux écailles épaisses et aux yeux brillants, c’est ainsi que les Lézardiens se nomment eux-mêmes. »
Soler m’éclaira. Je hochai la tête pour la remercier.
« Voile Noir. En avant ! »
Le Voile Noir plongea à son tour dans la mer.
La plupart de ses forces principales, dont Ingelram et Pinnon, furent déployées.
Cette bataille était tout aussi importante pour Soler que pour moi.
Je n’avais pas besoin de crier « En avant ! ».
Everchen et Keldric, qui avaient déjà rangé leur équipement allégé dans leur sous-espace, me firent signe.
Tous deux se mirent les Poumons de Colodum dans la bouche.
Cet équipement leur permettait de respirer sous l’eau dans une certaine mesure.
Mais son autonomie n’était pas très longue.
J’espérais seulement qu’ils finiraient vite leur tâche et reviendraient sains et saufs.
Kaaargh !
Un cri retentit depuis la mer.
Mais Keldric et Everchen, loin de montrer le moindre signe de tension, se mirent au contraire à courir vers la falaise.
« … Soyez prudents. »
« À bientôt. »
Après que tous deux eurent plongé, je regardai Urseca et Soler.
Le moment approchait où nous unirions nos forces pour détruire l’Autel de la Mer.