Chapitre 155
Dès le lendemain de l’effondrement du château flottant, je poursuivis mon travail : insuffler du mana aux démons.
La tâche avançait lentement.
Si cela ne prenait pas autant de temps qu’avec Bitelleanus, insuffler du mana aux démons de haut rang en consommait tout de même beaucoup, aussi bien en temps qu’en mana.
Et puis, les démons qui avaient besoin de cette procédure étaient vraiment nombreux.
Pendant que j’insufflais du mana à l’un d’eux, Derix vint à mes côtés et m’apporta un repas.
« Ne saute pas de repas. »
« Pose-le là. Je mangerai quand j’en aurai fini avec celui-ci. »
« Non. Je vais te regarder manger et repartirai avec le bol vide. »
Derix déclara cela d’un ton assuré et resta près de moi.
J’acquiesçai et me concentrai de nouveau sur l’élimination de l’énergie démoniaque.
Comme Bitelleanus, les membres de sa légion souhaitaient préserver intacte la source d’énergie démoniaque que leur avait donnée le Roi démon.
Il fallait donc procéder avec davantage de délicatesse que lors d’une simple injection de mana destinée à chasser cette énergie.
« Keuk, merci. »
« Oui, prenez soin de vous. Si vous ressentez la moindre gêne, dites-le-moi. »
« Oui, alors… bon appétit, vous aussi. Je dirai au suivant d’attendre encore un peu avant de venir. »
Le démon s’éloigna en titubant.
Une empreinte de main blanche se détachait nettement dans son dos.
En regardant le démon s’éloigner, Derix prit la parole, l’air perplexe.
« Pour ma part, je ne comprends pas pourquoi ils ne la reçoivent pas sur le front. Recevoir la paume de mon maître est un honneur. »
« ……Non. L’autre endroit, c’est mieux. »
J’arrêtai Derix, qui se grattait le front comme s’il ne comprenait vraiment pas.
Puis je le regardai avec inquiétude.
Car, au beau milieu du front qu’il grattait du bout des doigts, mon empreinte de main blanche était imprimée comme une marque au fer rouge.
Derix remarqua mon regard et s’empressa d’ajouter :
« J’en suis vraiment fier, alors ne me regardez pas comme ça. »
« ……Je suis content que ça ne te dérange pas. »
« Je suis sérieux. Les démons du Vestige ont eux aussi choisi de leur plein gré. »
Tous les démons du Vestige portaient, comme Derix, une empreinte de main blanche sur le front.
À l’inverse, Bitelleanus et les membres de sa légion recevaient l’injection de mana dans le dos.
La différence de puissance entre les deux groupes était évidente.
Le Vestige se composait de démons de rang moyen et inférieur, tandis que la légion de Bitelleanus comptait de nombreux démons de haut rang et était bien plus importante.
Mais puisqu’ils poursuivaient le même objectif, ils ne se montraient aucune hostilité.
« C’est sans doute parce que Bitelleanus leur a demandé de le faire. »
Bitelleanus avait joué un rôle considérable.
Elle dirigeait efficacement autant de légionnaires.
Je venais tout juste de l’apprendre, mais apparemment, tous les légionnaires actuellement rassemblés dans le Nord ne l’avaient pas suivie depuis Myeolji.
De nombreux démons avaient également rejoint la légion dans le Nord.
Même ceux qui l’avaient d’abord attaquée en rêvant de devenir les maîtres de la moitié du Nord avaient fini par lui prêter allégeance.
Je m’adressai à Derix.
« Tu as toujours tant à faire. »
« Pas du tout. Je suis heureux de pouvoir aider mon seigneur. »
Un rire m’échappa malgré moi.
Je tapotai le dos de Derix, qui semblait ne pas comprendre pourquoi je riais.
Bitelleanus avait réussi à rallier autant de démons, mais c’était Derix qui m’avait montré le premier qu’on pouvait être du même côté que des démons.
« Rassemble quelques personnes pour moi. Pas besoin de convoquer tout le monde. »
« Dois-je appeler Bitelleanus, Everchen, Bea et Keldric ? »
« Oui, s’il te plaît. »
« Je reviens tout de suite. »
Derix emporta la vaisselle dans laquelle j’avais mangé et rejoignit nos compagnons.
Je me surpris à espérer qu’il savait combien je lui étais reconnaissant, toujours et sans réserve.
***
Bitelleanus, Everchen, Bea, Keldric et moi nous retrouvâmes au même endroit.
« Je vous laisse discuter, alors. »
« Non, sire Derix, vous devriez rester aussi. »
Je retins Derix, qui s’apprêtait à partir après avoir rassemblé tout le monde, et m’adressai à lui avec déférence pour la première fois depuis bien longtemps.
Derix ne sembla pas comprendre pourquoi je faisais cela, mais ma décision était prise.
De même que Derix avait changé sa façon de parler pour paraître plus humain après m’avoir rencontré, je devais, moi aussi, changer la manière dont je m’adressais aux démons.
« À vrai dire, j’aurais dû le faire plus tôt. »
Mais j’avais tant d’autres choses à dire que je ne lui expliquai pas la raison en détail.
Je regardai les personnes réunies et pris la parole.
« Il semblerait qu’il nous faille encore un peu de temps pour insuffler du mana à tous les démons. »
« Vous voulez dire que vous ne pouvez pas le faire pour toute notre légion ? Beaucoup attendent… »
Bitelleanus fronça les sourcils, soucieuse.
C’était sans doute entre autres pour cette raison que la légion lui vouait une loyauté sans faille.
Mais elle n’avait pas à s’inquiéter à ce sujet.
« Non. Bien sûr que je le ferai pour chacun d’eux. Peu importe le temps que cela prendra, je m’occuperai de tous. Mais, en attendant, j’aimerais vous demander quelque chose. »
« Une faveur ? Il suffit de le dire ! »
« Oui, dites-nous ce qu’il faut faire, et nous vous aiderons aussi. »
Keldric et Everchen répondirent aussitôt.
Bea acquiesça, elle aussi.
C’était toujours rassurant d’avoir à ses côtés des gens prêts à croire tout ce que je disais.
« D’abord, j’aimerais faire une demande aux démons. Je voudrais que les deux groupes, le Vestige et la légion de dame Bitelleanus, ne forment plus qu’un. Qu’en pensez-vous ? »
« J’obéirai aux ordres de mon seigneur. »
Contrairement à Derix, qui répondit sans hésiter, Bitelleanus se plongea dans ses réflexions.
« Hum… »
Tous les regards se tournèrent vers elle.
Elle prenait son temps pour décider.
Il n’y avait aucun mal à laisser les deux groupes de démons séparés.
J’avais seulement pensé qu’ils seraient plus unis s’ils portaient le même nom, mais ma proposition avait peut-être paru injuste à Bitelleanus.
Alors que je commençais moi aussi à hésiter, elle prit la parole.
« Faisons ainsi. Nous prendrons tous le nom de Vestige. Après tout, nous n’en avions jamais eu. »
« ……Vous êtes sûre que ça vous convient ? »
« Oui. C’est seulement les étrangers qui nous appelaient une légion. Derix, tu continueras d’assumer le commandement en chef du Vestige. En revanche, nous formerons les premier et deuxième corps du Vestige, et je prendrai la tête du deuxième. Cela te convient-il ? »
Derix affichait un air abasourdi.
Il n’avait sans doute jamais imaginé qu’un démon de rang moyen comme lui deviendrait le commandant en chef d’un groupe comptant une légion dirigée par la troisième figure la plus haut placée de l’armée du Roi démon.
J’étais tout aussi surpris. Je ne pus que regarder Bitelleanus, les yeux écarquillés.
« Pourquoi faites-vous tous cette tête ? Ne me dites pas que vous allez prétendre que je ne peux même pas diriger le deuxième corps ? »
« Ah, pas du tout. Merci de votre compréhension. »
Je m’empressai d’ajouter ces mots, de peur que Bitelleanus ne change d’avis. Et je les pensais vraiment.
« Derix, considère cela comme un honneur. Jusqu’à présent, le seul être qui m’était supérieur était le Roi démon. »
« Oui, dame Bitelleanus. Je considérerai cela comme un honneur. »
« Tu peux m’appeler commandante du deuxième corps. »
« ……Merci. Commandante du deuxième corps. »
Bitelleanus et Derix échangèrent même une poignée de main ferme.
En voyant cela, Bea applaudit. Je me joignis à elle, suivi de nos autres compagnons.
« Le Vestige n’est donc plus une petite unité de guérilla composée de quelques démons, mais une légion que personne sur le continent ne peut ignorer. »
« Avec la puissance nécessaire pour régner sur la moitié du Nord, personne ne pourra nous ignorer. Et Polarin. »
« Oui, je vous écoute. »
« Cette légion contribuera aussi à ton projet. Garde-le toujours à l’esprit. »
« Merci, commandante du deuxième corps du Vestige. »
Bitelleanus esquissa un léger sourire.
« Depuis que vous m’avez insufflé votre mana, je ne ressens plus aucune douleur à la cicatrice au-dessus de mon œil. Considérez cela comme ma façon de vous rendre la pareille. »
« ……Tant mieux. Passons à l’ordre du jour suivant. J’aimerais vous demander quelque chose pendant que j’insuffle du mana aux démons du “Vestige”. »
« Qu’est-ce donc ? »
« Purifiez la Zone d’érosion du Nord, s’il vous plaît. »
Mes paroles surprirent tout le monde.
Cette région avait autrefois appartenu à la légion de Bitelleanus et abritait la plus vaste Zone d’érosion du continent.
Même si la légion régnait sur ces terres, de nombreux démons devaient s’y cacher, et les bêtes étaient certainement plusieurs milliers.
Pour purifier la région, il faudrait soumettre toutes les bêtes et tous les démons qui s’y trouvaient.
J’avais déjà purifié avec Eidon la Zone d’érosion près de Manoa, mais elle n’existait que depuis peu de temps.
Même pour la purifier complètement, la Tour de magie de givre et le Département de recherche sur le mana avaient dû mobiliser des effectifs considérables.
Le Nord était une Zone d’érosion tristement célèbre, même à l’époque d’Adjak.
La purifier demanderait énormément de temps et de bras.
Craignant que la mission ne soit trop difficile, je poursuivis mes explications.
« Je sais qu’on ne pourra pas tout purifier d’un coup. Faites simplement de votre mieux, avec constance… »
« Faisons-le. »
Bitelleanus répondit sans hésiter.
Mes autres compagnons poussèrent à leur tour des cris d’enthousiasme, chacun galvanisant les autres.
« Haha, je compte sur vous tous. »
***
Un mois plus tard, au château de l’Archiduc du Nord.
L’adjudant faisait son rapport à l’Archiduc sur les événements étranges qui s’étaient produits récemment.
« Le nombre de bêtes qui parviennent jusqu’au mur a nettement diminué. C’est la première fois que cela arrive sans même que nous menions de campagne de soumission. »
« Ce gamin d’apôtre de l’Ordre sacré a donc fini par causer des remous. »
« Il est encore trop tôt pour en être certain, mais nous pensons qu’il a provoqué quelque chose. »
« Pourtant, les bêtes ont continué d’envahir la région pendant plusieurs semaines après son départ. »
« Oui, c’est exact. Toutefois, leur nombre a progressivement diminué à partir d’il y a environ un mois, et à présent, il est difficile de trouver la moindre bête qui s’approche du mur. »
Hum.
Evernite, l’Archiduc du Nord, laissa échapper un grognement.
« Tu crois vraiment que Polarin Adjak a convaincu le chef des démons ? »
« …… »
« Pourquoi tu ne réponds pas ? Dis-moi ce que tu en penses. »
« Je vous prie de m’excuser. Cela faisait longtemps que je n’avais pas exprimé au duc une opinion qui ne soit pas un fait. »
L’Archiduc contempla son adjudant, décontenancé.
À bien y réfléchir, l’Archiduc ne lui avait jamais demandé que des informations factuelles sur la situation.
Il était effectivement rare qu’il sollicite l’avis d’un subordonné.
Non, cela ne s’était presque jamais produit ces derniers temps.
Pour l’Archiduc, les deux derniers mois avaient été singuliers.
Il avait continué à s’entraîner, mais il avait interrompu les campagnes de soumission périodiques dans le Nord et s’était surpris à songer sans cesse à une certaine « possibilité ».
Si Polarin Adjak parvenait à convaincre le chef des démons, le Nord pourrait-il lui aussi retrouver la paix ?
Si je n’ai plus à protéger le Nord, que devrais-je faire ?
Que suis-je censé protéger ?
Tandis que l’Archiduc se perdait dans ses pensées, l’adjudant finit par lui faire part de son avis, non sans hésiter longuement.
« Je vous prie de m’excuser. En toute logique, je crois qu’il serait difficile de convaincre le chef des démons. Cela dit, je pense que l’apôtre de l’Ordre sacré a peut-être considérablement réduit le nombre de bêtes. »
Le symbole de l’Ordre sacré pendait lui aussi au cou de l’adjudant tandis qu’il parlait.
« C’est vrai, toi aussi, tu es croyant. »
En tant que croyant, l’Archiduc pouvait comprendre qu’il ait envie de croire en cet apôtre récemment apparu, après une si longue attente.
L’Archiduc avait toujours pris ses décisions et donné ses ordres de manière autoritaire.
Mais, dès lors qu’une brèche s’ouvrait dans son cœur, elle s’élargissait sans qu’il puisse rien y faire.
« Si Polarin Adjak convainc le chef des démons, puis finit par me convaincre moi aussi… deviendra-t-il vraiment le “véritable maître du Nord” ? »
L’Archiduc ne répondit pas à son adjudant et poursuivit sa réflexion.
Que protéger, et quelle décision prendre ?
Vers quoi devait se tourner la lame affûtée à l’extrême ?
Les bêtes ? Les humains ?
La question que Polarin Adjak lui avait posée ne quittait pas son esprit.
Ppuuuuuu── !
À cet instant, le son d’un puissant cor, comme s’il allait fendre le ciel, retentit.
Ppuu ! Ppuuu─ ! Ppuuu─── !
« Le cor a retenti quatre fois de suite. »
« On dirait que ces saletés de démons sont arrivées au mur. »
L’Archiduc cessa de réfléchir et saisit sa lance.
Ce qu’il savait faire, ce n’était pas réfléchir, mais empoigner une lance et transpercer des démons.
« Allons-y. »
L’adjudant perçut une détermination singulière sur le visage impassible de l’Archiduc.
Dans les yeux de ceux qui le connaissaient depuis longtemps brillait une émotion que l’Archiduc lui-même n’avait jamais ressentie.