Chapitre 152
Maron décapita le démon de haut rang d’un seul coup.
La lame le trancha net, tandis que le [Tranchant] se manifestait.
Le démon de haut rang, qui n’avait même pas révélé son nom, perdit ainsi la vie.
Il possédait une Puissance plutôt intéressante et aurait pu constituer un atout de taille s’il était devenu notre allié.
Mais il était résolu à ne jamais se ranger de mon côté.
Il avait même désobéi aux ordres de l’ancien troisième démon, qui lui avait interdit de bouger, et s’était tout de même jeté sur nous.
Lui accorder une mort paisible était une façon de lui témoigner du respect.
Je le savais, aussi l’avais-je décapité sans hésiter.
À cet instant, je sentis toute la loyauté du démon envers le Roi démon.
L’atmosphère s’alourdit quelque peu.
Mais nous ne pouvions pas nous arrêter là.
« Continuons. Il nous reste encore beaucoup de chemin. »
dis-je à mes compagnons.
***
En effet, la route était encore longue.
Nous dûmes affronter quantité de bêtes, et un nombre considérable de démons nous attaquèrent également.
« C’est une Puissance ! Soyez tous prudents ! »
« Seigneur Everchen, gardez votre Transformation quadruple pour plus tard ! »
« Je peux encore l’utiliser. »
« Malgré tout, essayons de nous battre sans la Transformation quadruple, pour le moment ! »
Depuis les enseignements de Hike, Everchen commençait désormais les combats par activer sa Transformation quadruple.
En peu de temps, il avait beaucoup progressé dans la maîtrise de cette transformation.
Mais ce n’était pas un pouvoir à utiliser à tort et à travers.
« Argh, c’est dur de se battre sans la Lame Titan. »
« Keldric, protège Polarin, pour l’instant ! »
Jusque-là, la Lame Titan d’Everchen avait permis de résister, au moins en partie, aux Puissances des démons de haut rang et de tenir bon.
Mais il nous fallait apprendre à nous battre sans la Lame Titan.
Nous n’avions pas encore rencontré Bitelleanus, troisième commandante de l’armée du Roi démon.
Nous avions de la chance qu’elle soit disposée à discuter, mais comme des situations imprévues pouvaient survenir, nous devions économiser nos forces autant que possible.
Je dois protéger mes compagnons.
Je m’avançai en première ligne.
Je ne pouvais pas tenir le rôle de rempart solide qu’assumait Everchen, mais pour l’heure, c’était à moi d’agir. Comme Adjak l’avait fait.
Une puissance divine blanche jaillit de mon corps.
Elle était bien plus abondante que celle dont je m’étais constamment enveloppé depuis mon arrivée dans la Zone d’érosion.
Tel un barrage qui cédait, une vague de puissance divine déferla sur moi et mes compagnons.
« Argh. »
Quelques membres du Vestige, qui n’avaient pas encore accepté mon mana, s’enfuirent devant la vague de puissance divine.
La Flèche de lumière de Bea fila derrière nous et se planta dans l’abdomen d’un démon de haut rang qui se dissimulait.
Sans laisser passer cette ouverture, j’utilisai la [Ruée].
Puis j’enfonçai Maron à l’endroit où la Flèche de lumière s’était fichée.
Le démon de haut rang écarquilla les yeux sous la douleur.
Quand ses longues griffes fondirent vers ma gorge, je levai Maron et tailladai son corps.
À l’instant même, Keldric apparut et fit exploser la tête du démon.
« Ouf… »
Tous laissèrent échapper un souffle rauque.
Plus nous avancions, plus les démons que nous devions affronter étaient puissants.
Ils se ruaient sur nous, résolus à mourir.
Chaque combat était difficile, car nous tentions autant que possible de les capturer vivants.
Mais, finalement, nous avions échoué à atteindre notre objectif initial : faire des démons nos alliés.
« Tuez-moi ! »
Chlak.
Les combats s’enchaînaient sans répit.
L’environnement hostile de la Zone d’érosion nous éprouvait.
Au milieu de tout cela, nous avancions peu à peu, en silence.
Chacun avait de légères blessures.
Everchen soignait les plaies graves avec Guérison, mais nous avions décidé d’endurer les petites égratignures pour économiser notre puissance divine.
Everchen, Bea, Keldric et moi étions au moins dans une meilleure situation.
Parmi les membres du Vestige, certains avaient été grièvement blessés et durent quitter le groupe.
Leur nombre, déjà fortement réduit par le seul coup de l’archiduc, diminua encore.
Voilà les gens que Derix s’était donné tant de mal à rassembler…
Heureusement, ni mes compagnons ni les membres du Vestige n’avaient perdu leur éclat dans le regard.
Animés d’une détermination nouvelle, nous nous enfonçâmes toujours plus profondément dans la Zone d’érosion.
Après avoir progressé un moment, un démon du Vestige qui était parti en éclaireur revint faire son rapport.
« Plus loin, une énorme masse de pierre flotte dans le ciel. On dirait… un château. »
« Nous étions sur la bonne voie. Merci pour votre travail. »
La masse de pierre décrite par l’éclaireur devait être le château flottant de Bitelleanus.
Je me demande s’il est aussi beau que celui de Myeolji.
« À partir de maintenant, redoublons de prudence. Inutile de continuer à envoyer des éclaireurs. Restons groupés et avançons lentement. »
« Oui ! »
À mes mots, les membres du Vestige et mes compagnons répondirent, la tension à son comble.
J’étais tout aussi nerveux.
Nous allions bientôt affronter la troisième commandante de l’armée du Roi démon. Je pensais que tout pouvait arriver.
Nous avançâmes lentement vers le château flottant.
On pouvait désormais considérer que nous étions au cœur même du Nord.
Je n’en étais pas certain, mais même les soldats du Nord n’avaient probablement jamais pénétré aussi loin.
« Deux démons sur la gauche. Ils nous observent, mais n’attaquent pas. »
« J’en vois quatre devant aussi. »
Les rencontres avec des démons puissants se faisaient de plus en plus fréquentes.
La différence avec ce qui s’était passé jusque-là, c’était qu’ils ne nous attaquaient pas.
Ils ne se cachaient pas, mais gardaient leurs distances et continuaient à nous suivre.
Sans que nous nous en rendions compte, nous nous retrouvâmes presque encerclés par les démons.
D’après Rodos, un ancien démon de haut rang, moins de trente démons de haut rang rôdaient sur le continent.
Il avait dit qu’ils étaient sans doute plus nombreux dans le Nord, mais qu’il était difficile d’estimer leur nombre.
Rien que des démons de haut rang… quatorze. Inutile de compter ceux de rang intermédiaire.
Comme Rodos l’avait dit, le Nord abritait un grand nombre de démons de haut rang.
Quatorze démons de haut rang, alors qu’on estimait qu’ils n’étaient qu’une vingtaine sur tout le continent, se trouvaient à proximité de nous.
Et nous avions décapité cinq démons de haut rang sur notre chemin.
Avec Bitelleanus dans le lot, je comprends pourquoi même Evernite ne pouvait pas conquérir le Nord facilement.
L’île flottante était désormais clairement visible.
On aurait dit que le sol aride du Nord avait été soulevé tel quel dans les airs.
Elle ressemblait moins à un château qu’à un énorme rocher noir suspendu dans le ciel.
Ils avaient apparemment tenté de lui donner un aspect plus élégant en sculptant des remparts et des flèches, mais cela lui conférait au contraire une allure étrange.
Le château flottant que j’avais vu à Myeolji était beau, même à l’écran, mais celui-là est un peu… Bitelleanus doit en souffrir intérieurement.
Bitelleanus était réputée pour chérir la légion de démons qu’elle commandait, mais aussi pour être une démone insatiable lorsqu’il s’agissait de belles choses.
Excentrique, elle pouvait même laisser repartir un ennemi qui l’avait attaquée s’il était beau.
Quand nous arrivâmes au pied du château flottant, plusieurs démons de haut rang nous y attendaient également.
Une trentaine de démons de haut rang et des centaines de démons de rang intermédiaire nous encerclaient, devant comme derrière.
Mais Bitelleanus était introuvable.
Après tout, la troisième commandante de l’armée du Roi démon n’allait pas nous attendre tranquillement.
J’appelai Bea, puis désignai le château flottant du bout du doigt.
« Pourriez-vous leur donner quelques coups, s’il vous plaît ? »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« Faites-leur savoir que nous sommes là, avec vos flèches, dame Bea. »
« Ah… »
Bea comprit et tendit la corde de son arc.
Une flèche de lumière éblouissante se posa sur la corde détendue.
« Ça ne vous dérange pas si je frappe fort ? »
« Ha ha, non. Allez-y de toutes vos forces. »
Bea prit une profonde inspiration, puis murmura :
« Une fleur, dix mille morts. »
La flèche de lumière de Bea s’épanouit dans les airs.
Elle se scinda bientôt en dix mille flèches qui s’abattirent sur le château flottant.
Le spectacle était véritablement grandiose. Contrairement au château flottant hideux, les flèches de Bea fendaient les airs en prenant la forme de fleurs.
Mais leur beauté ne devait pas faire oublier leur puissance.
Les fleurs jaillies de la corde de l’arc de Bea déchirèrent l’air à une vitesse terrifiante et s’abattirent sur le château flottant.
Bea ne s’en tint pas à sa Transformation quadruple.
Elle appliqua à ses flèches sa Mélodie nouvellement acquise, la [Flèche-fusée].
Les flèches, déjà rapides, accélérèrent encore, et le sifflement de leur course déchira le vent.
À cet instant, une personne apparut au château flottant.
C’était une petite femme qui s’éleva avec grâce dans le ciel pour faire face à la pluie de flèches.
Elle leva un bouclier rouge.
Celui-ci grandit bientôt jusqu’à recouvrir tout le château.
Kwagwagwagwagaga──!
Les flèches s’abattirent sur l’immense bouclier rouge.
Un grondement assourdissant retentit tandis que les flèches et le bouclier s’entrechoquaient.
L’attaque était fulgurante, mais la démone qui tenait le bouclier ne recula pas et resta fermement campée sur ses positions.
Ni Bea, qui avait décoché les flèches, ni les démons qui observaient la scène ne firent le moindre geste.
Je me demandais qui pouvait bien être la démone dissimulée par le bouclier : Bitelleanus.
Je ne tardai pas à pouvoir la voir.
Après avoir bloqué toutes les flèches, qui s’étaient déployées par milliers, elle descendit lentement du ciel.
Quand Bitelleanus posa le pied à terre, tous les démons alentour s’agenouillèrent et inclinèrent la tête d’un même mouvement.
Leur attitude rappelait celle des chevaliers du Nord envers l’archiduc.
Je sentis l’immense loyauté qu’ils témoignaient à leur supérieure, ainsi que leur discipline militaire bien établie.
Bitelleanus abaissa son bouclier et s’adressa à Bea.
« Vous avez l’intention de détruire la maison d’une autre personne ? »
« Je savais que vous arrêteriez mes flèches. »
Bea ne se laissa pas intimider, bien que sa Transformation quadruple eût été stoppée.
Au contraire, elle répondit en regardant Bitelleanus avec assurance.
Bitelleanus fixa Bea. Leurs regards se croisèrent.
« Hmph. »
Mais Bitelleanus n’ajouta rien.
Elle se montrait clémente envers celle qui venait de lancer une attaque impitoyable contre sa demeure ; sans doute la beauté de Bea suffisait-elle à apaiser sa colère.
Bitelleanus tourna les yeux vers moi et demanda :
« Descendant d’Adjak. Qu’est-ce qui vous amène jusqu’ici ? »
« Je vous aiderai tous à rentrer chez vous. »
« Puis-je vous faire confiance ? Non… pouvez-vous me faire confiance ? »
Bitelleanus désigna du doigt la grande cicatrice au-dessus de son œil.
« Cette cicatrice, c’est Adjak qui me l’a laissée. »
Cette blessure devait dater d’il y a trois cents ans, et pourtant elle n’avait toujours pas guéri.
Je sentis aussi qu’une infime quantité du mana d’Adjak subsistait dans cette plaie.
« On dit que vous avez hérité de la volonté d’Adjak. Ce n’est pas vous qui m’avez blessée, mais… vous pourriez régler la dette de votre ancêtre, n’est-ce pas ? »
L’aura de Bitelleanus s’aiguisa.
Je crus qu’elle allait vraiment essayer de m’arracher les yeux.
« Ou bien je pourrais vous tuer. La volonté d’Adjak s’éteindrait ici, n’est-ce pas ? Et pourtant, vous êtes venu jusqu’ici sans la moindre crainte. »
« Même si je meurs ici, personne ne renoncera. Si le Dôme de Myeolji disparaît, une guerre éclatera. »
Je parlai en appuyant mes mots.
« Mais sans mon aide, vous ne pourrez jamais rentrer chez vous. Cela vous convient-il ? »
« Pourquoi pensez-vous que je ne peux pas rentrer ? Parce qu’Evernite me barre la route ? »
Je regardai Bitelleanus sans répondre.
Évoquer Evernite ne suffirait pas.
Je devais encore davantage égratigner son orgueil.
« Et puis, j’ai déjà un nouveau foyer. »
« Vous n’avez pas laissé derrière vous, à Myeolji, un foyer plus beau que celui-là ? »
Un sourire mauvais se dessina sur les lèvres de Bitelleanus.